Chapitre 401
Hein ?
Yennifer ne mentait pas vraiment à ce sujet, j’imagine.
En regardant devant moi, j’aperçus Sophie qui attendait quelqu’un à l’entrée du dortoir des filles.
Elle aurait très bien pu être là toute seule, mais j’avais le pressentiment qu’elle attendait bel et bien Yennifer.
« La voilà. »
Bien qu’elle sache que j’avais déjà repéré Sophie, Yennifer haussa un peu la voix, comme pour l’annoncer à tous les élèves qui se trouvaient près de nous… et, comme la plupart étaient des filles, je me sentis de trop.
« Kael ? »
La voix de Yennifer sembla attirer l’attention de Sophie. Elle releva la tête et croisa mon regard.
« Salut. »
Je lui adressai un petit signe de la main et m’approchai.
Pour une raison ou une autre, ma salutation me parut bien plus embarrassante que je ne l’aurais jamais cru.
« Euh… bonjour. »
Peut-être que mon salut n’était pas si mal, car Sophie esquissa elle aussi un sourire gêné et tenta de lever la main pour me saluer, avant de la rabaisser lentement… jugeant sans doute le geste un peu déplacé, puisque Yennifer et moi étions déjà à ses côtés.
« Je croyais que vous vous connaissiez. »
Yennifer promena son regard entre Sophie et moi.
« Tu lui as proposé de t’accompagner au marché ? »
Sans prêter la moindre attention à Yennifer, je posai la question à Sophie, qui—
Hein ?
Pourquoi était-elle nerveuse ?
« C’est elle qui me l’a proposé… »
Je n’entendis pas la suite. Mon regard s’était reporté sur Yennifer, qui me dévisageait avec la même assurance.
« Si vous avez terminé, vous pouvez… partir. »
Cette fois, je m’exprimai poliment, mais—
« Je n’en ai pas envie. »
Yennifer ne semblait pas disposée à accepter ma délicate invitation.
« J’ai des choses à dire à Sophie et… vous empiétez sur notre intimité. »
« … »
« … »
Mes paroles pouvaient donner lieu à plusieurs interprétations indésirables, mais je m’en moquais.
Je devais vraiment parler sérieusement avec Sophie et savoir exactement ce que le directeur lui avait demandé…
« Vous êtes son petit ami ou son fiancé ? »
« Je… »
« Il ne l’est pas. »
Sophie me devança. Sa voix était ferme et résolue.
Pour une raison ou une autre… sa réponse me déçut, ne serait-ce qu’un peu.
Ce n’était pas parce que Sophie niait ce que prétendait Yennifer, mais parce qu’elle m’avait coupé la parole avec une autorité qui me donnait l’impression que… c’était elle qui menait la danse, pas moi.
Je n’aimais pas qu’on décide à ma place… surtout pas la fille de l’homme qui me servait.
« Vous avez terminé ? »
J’essayais de rester poli avec Yennifer, compte tenu de son statut et de l’utilité qu’elle pourrait avoir pour moi, mais elle commençait de plus en plus à m’agacer, au point de me donner envie de…
Ah…
Yennifer soutint mon regard une seconde de plus, puis lança à Sophie un regard qui devait contenir un message secret entre elles avant de… nous laisser seuls pour discuter.
« Vous avez rencontré le directeur ? »
Dès que je fus certain que Yennifer était assez loin pour ne pas entendre notre conversation, je posai la question en faisant un pas vers Sophie.
« Oui… »
« Qu’est-ce qu’il vous a demandé ? »
« … »
Sophie ne répondit pas. Elle se contenta de me regarder sans ciller.
« Pourriez-vous reculer un peu, s’il vous plaît ? »
Hein ?
Sans m’en rendre compte, je m’étais rapproché de Sophie, réduisant la distance entre nous à moins de trente centimètres.
Je pris une inspiration discrète, reculai d’un pas, puis d’un autre, jusqu’à rétablir une distance convenable.
« Le directeur m’a simplement demandé de le contacter si j’avais besoin d’aide pour m’adapter à l’académie. »
Sophie remit en place ses cheveux, que le vent violent qui venait de se lever lui avait rabattus sur le visage.
Ses paroles résonnaient encore dans ma tête tandis que j’essayais de les assimiler. Pourtant, même après y avoir longuement réfléchi… le comportement du directeur me paraissait bien différent de son attitude habituelle.
« Autre chose ? »
Comme Sophie n’avait rien ajouté, je crus bon de lui poser la question…
« C’est tout. Et si vous avez fini de m’interroger… mon amie m’attend. »
Sophie désigna Yennifer, désormais assise sur un banc au bord du chemin, à quelque distance de là.
Sentant nos regards, elle leva la tête vers nous, puis reporta son attention sur les élèves qui passaient devant elle.
Hein ?
Elle venait vraiment de m’ignorer… ?
« Je peux partir, maintenant… ? »
« Non. »
Ma voix était ferme et ne laissait aucune place à la négociation.
Pour la première fois, Sophie plissa les yeux et m’observa avec attention.
Je savais que j’étais déraisonnable, mais l’idée que la fille d’Arthur m’ignore pour suivre une simple princesse d’un empire perdu au bout du monde ne me plaisait pas.
L’Empire Alistair était une grande puissance parmi les nations humaines, mais à mes yeux, ce n’était quand même qu’un empire perdu au bout du monde…
« Je croyais avoir le droit de décider par moi-même. Ou allez-vous me donner des ordres comme à mon père ? »
La voix de Sophie s’était faite tranchante, et je poussai un soupir en guise de réponse.
« Personne ne vous donne d’ordres et, oui… vous avez le droit de décider par vous-même. »
Je ne pus m’empêcher de trouver le contraste entre le père et la fille assez intriguant.
Arthur n’avait jamais vraiment remis mes décisions en question, se contentant parfois de me donner des conseils.
Mais sa fille…
« Ces derniers temps, mon père rentrait moins souvent à la maison, et je sais que c’était forcément à cause des ordres que vous lui avez donnés, vous ou votre patron… qui que ce soit. »
Sophie prononça ces mots en me fixant, comme si elle voulait que chacun d’eux me parvienne avec une parfaite clarté.
Les ordres venaient sans doute de Julien, pas de moi en particulier… mais je ne pouvais pas non plus réfuter ses propos, puisqu’ils étaient vrais dans une certaine mesure.
« Peu m’importe ce que vous voulez faire ou ce que vous cherchez à accomplir avec votre organisation, mais… que les choses soient claires : je ne suis pas à vos ordres. »
Elle n’avait même pas les capacités nécessaires pour devenir ma subordonnée. Alors pourquoi était-elle si insolente ?
J’avais envie de lui clouer le bec avec une réplique bien sentie et de la remettre à sa place, mais je me retins.
Après avoir prêté serment d’allégeance, Arthur me suivrait toujours, quels que soient ses sentiments personnels. Je n’avais donc aucune raison de m’inquiéter. Malgré tout… je savais que le braquer sans raison ne servirait pas notre relation.
Un chien qui aboyait pour réclamer à manger et un chien qui aboyait tout en attaquant mes ennemis par loyauté… ce n’était pas du tout la même race.
Et je voulais qu’Arthur reste dans la seconde catégorie.
« Je dois m’excuser si mes paroles ont été déplacées, mais veuillez réfléchir à tout cela avant de… me donner encore des ordres… »
« Mademoiselle Sophie Dimitri… même si je le voulais, vous ne pouvez rien faire pour moi. Sans même parler de votre identité… vous n’avez aucune autre qualité qui justifierait que je vous donne des ordres. »
« … »
Bon, ce n’était pas tout à fait vrai, car Sophie avait bel et bien un sacré talent, mais… je n’avais pas besoin de le reconnaître pour le moment.