Chapitre 1
La nuit était noire.
Elle l'avait toujours été.
Dans la ville de Northbridge, en Amérique du Nord, personne ne trouvait cela étrange.
Depuis des générations, les hommes vivaient sous un ciel dépourvu d'étoiles. Les enfants grandissaient sans jamais connaître la lumière d'une constellation. Les livres parlaient parfois d'anciens phénomènes célestes, mais cela appartenait aux légendes et aux théories des scientifiques.
Pour Styven Noel, dix-sept ans, le ciel noir faisait simplement partie du quotidien.
Ce soir-là, cependant, il n'avait pas le temps de penser au ciel.
Il courait.
Ses chaussures frappaient le trottoir humide tandis que la pluie tombait doucement sur la ville.
— Je vais encore être en retard...
Il regarda son téléphone.
19 h 44.
Sa mère allait probablement être furieuse.
Styven venait de quitter le lycée après avoir terminé un devoir en retard. Il avait passé l'après-midi entier à la bibliothèque et n'avait pas vu le temps passer.
Il accéléra.
Sa maison se trouvait encore à une dizaine de minutes.
Il connaissait parfaitement le chemin.
Pourtant, alors qu'il traversait une petite ruelle, il ralentit soudain.
Quelque chose n'allait pas.
Il n'entendait plus les voitures.
Plus les conversations.
Même la pluie semblait avoir disparu.
Styven s'arrêta.
Il regarda derrière lui.
Personne.
— Bizarre...
Il continua.
Quelques mètres plus loin, un bruit retentit.
Clac.
Styven se retourna.
Une silhouette se tenait au bout de la ruelle.
Un homme vêtu d'un long manteau noir.
Son visage était impossible à distinguer.
Styven plissa les yeux.
— Vous cherchez quelqu'un ?
La silhouette resta immobile.
Puis une voix résonna dans la ruelle.
— Styven Noel.
Le jeune homme se figea.
— Comment vous connaissez mon nom ?
Aucune réponse.
La silhouette leva lentement la tête.
— Rentre chez toi.
— Pourquoi ?
— Ta grand-mère t'attend.
Styven fronça les sourcils.
Sa grand-mère ?
Elle vivait à plusieurs heures de route.
Elle n'était même pas dans la ville.
— Comment...
Le lampadaire au-dessus de lui clignota.
Une fois.
Deux fois.
Puis s'éteignit.
Styven recula.
Lorsqu'il regarda de nouveau vers le fond de la ruelle...
La silhouette avait disparu.
— Qu'est-ce que...
Il ne chercha pas à comprendre.
Il courut jusqu'à chez lui.
Lorsqu'il ouvrit la porte, sa mère était dans le salon.
Elle se retourna immédiatement.
— Styven !
Il posa son sac.
— Désolé, je suis en retard.
Mais sa mère ne semblait pas préoccupée par son retard.
Elle tenait son téléphone entre ses mains.
Son visage était pâle.
Styven sentit immédiatement que quelque chose n'allait pas.
— Maman ?
Elle ne répondit pas.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Elle leva lentement les yeux vers lui.
— C'est ta grand-mère.
Le cœur de Styven se serra.
— Qu'est-ce qu'elle a ?
Sa mère inspira difficilement.
— L'hôpital vient d'appeler.
Styven s'approcha.
— Elle est malade ?
Sa mère baissa la tête.
Une larme coula sur sa joue.
— Elle est morte.
Le silence envahit la pièce.
Styven ne bougea plus.
— ...Quoi ?
— Ta grand-mère est morte cet après-midi.
Il secoua lentement la tête.
— Non.
— Styven...
— Non, elle allait bien.
— Elle était âgée.
— Mais elle allait bien !
Sa voix se brisa.
Il se souvenait encore de leur dernière conversation.
Sa grand-mère lui avait demandé de venir la voir pendant les vacances.
Elle lui avait même promis de lui préparer son gâteau préféré.
— Je lui ai parlé il y a trois jours...
Sa mère détourna le regard.
— Je sais.
Styven sentit quelque chose se briser à l'intérieur de lui.
Sa grand-mère était la personne de sa famille avec laquelle il avait toujours eu une relation particulière.
Quand il était enfant, il passait des semaines chez elle.
Elle lui racontait des histoires.
Des histoires étranges.
Des histoires sur des choses que personne ne croyait.
Elle lui parlait souvent de la nuit.
Et surtout...
Elle lui disait toujours la même chose.
« Ne regarde jamais trop longtemps le ciel, Styven. »
À l'époque, il pensait qu'elle plaisantait.
Maintenant, cette phrase lui revint brutalement à l'esprit.
Il ferma les yeux.
— Quand est-ce qu'on part ?
Sa mère essuya ses larmes.
— Demain matin.
Styven acquiesça.
Il monta dans sa chambre.
Il n'avait plus envie de parler.
Cette nuit-là, Styven ne dormit presque pas.
Il regardait le plafond.
Les paroles de sa mère tournaient dans sa tête.
Sa grand-mère était morte.
Il essayait de l'accepter.
Mais quelque chose le dérangeait.
La silhouette.
« Ta grand-mère t'attend. »
Pourquoi avait-elle dit ça ?
Elle savait déjà qu'elle était morte ?
Ou bien...
Styven se redressa.
Son téléphone affichait 3 h 17.
Il entendit un bruit dans le couloir.
Un petit craquement.
Styven sortit de son lit.
— Maman ?
Aucune réponse.
Il ouvrit sa porte.
Le couloir était vide.
Puis il remarqua quelque chose posé devant sa chambre.
Une enveloppe noire.
Styven la ramassa.
Son nom était écrit dessus.
STYVEN NOEL.
Il l'ouvrit.
À l'intérieur se trouvait une photographie.
Une vieille photographie de sa grand-mère.
Elle était beaucoup plus jeune.
Derrière elle se trouvait une maison qu'il ne connaissait pas.
Mais ce qui attira son attention fut ce qu'elle tenait dans sa main.
Un étrange symbole.
Un cercle traversé par trois lignes.
Styven retourna la photographie.
Une phrase était écrite au dos.
« Lorsque je mourrai, ne crois personne. »
Styven sentit un frisson parcourir son corps.
Puis une seconde phrase apparut lentement sous la première.
Comme si quelqu'un était en train de l'écrire sous ses yeux.
« Même pas ta mère. »
Styven lâcha la photographie.
Son cœur se mit à battre violemment.
Il recula.
Et dans le silence de la maison, une voix murmura derrière lui :
— Styven...
Il se retourna.
Personne.
Seulement le couloir plongé dans l'obscurité.
Styven resta immobile.
Puis il regarda instinctivement vers la fenêtre.
Le ciel était noir.
Comme il l'avait toujours été.
Sans étoiles.
Sans lune.
Sans rien.
Pour la première fois de sa vie, Styven se demanda pourquoi sa grand-mère avait toujours eu aussi peur de la nuit.
Et surtout...
qu'est-ce qu'elle savait que lui ignorait ?