Chapitre 722
« J’exige une inspection approfondie ! Ils trichent, c’est évident ! Sinon, comment pourraient-ils réussir de telles choses ? »
Quelques mages à l’air furieux se tenaient devant le bureau temporaire de l’Archimage Vaelen. L’elfe solaire était chargé de maintenir l’ordre au sein de la convocation, mais cela ne signifiait pas qu’il était facilement accessible aux simples détenteurs d’une classe de rang trois.
« L’Archimage a entendu vos plaintes, messieurs les mages. »
L’elfe préposé, à l’allure professionnelle, se tenait devant les lourdes portes en chêne, les mains enfouies dans ses larges manches.
« Toutefois, tout l’équipement apporté par les académies participantes a été approuvé par le comité officiel d’inspection avant le début des épreuves. »
« Ce bâton n’est pas un équipement d’incantation ordinaire ! »
L’un des professeurs mécontents s’emporta, le visage rouge d’indignation.
« Il rend totalement inutile la maîtrise avancée des sorts. Un enfant pourrait toucher une cible avec un appareil pareil. C’est l’essence même de la convocation qu’il bafoue ! »
Le préposé ne bougea pas d’un pouce et ne changea pas d’expression.
« Cet outil respecte les limites d’enchantement fixées par le règlement. Celui-ci n’interdit pas l’équipement spécialisé, et son utilisation ne bafoue pas l’esprit de la convocation. Si vous souhaitez déposer une protestation officielle, veuillez transmettre les documents nécessaires au haut conseil après la fin des matchs d’aujourd’hui. »
Dans le luxueux bureau, de l’autre côté des portes de bois, l’Archimage Vaelen était assis derrière un grand bureau en acajou et écoutait les disputes étouffées qui venaient du couloir. Un orbe de cristal flottant affichait un enregistrement d’une netteté parfaite de la finale de tir, repassant en boucle les tirs précis de la fille aux cheveux roux.
« Intéressant… Et ensuite… »
Un autre orbe s’avança dans les airs et montra un golem ressemblant à un chevalier blanc, qui affrontait avec une fluidité remarquable une construction rivale incapable de le toucher.
« Alors, ce demi-nain veut me… Hm… »
Il examina plusieurs autres images, penchant la tête de l’une à l’autre tout en écoutant les plaintes devant son bureau. Cette convocation semblait sortir de l’ordinaire. Elle pourrait même tout changer, d’une certaine manière.
« Peut-être que ce ne sera pas aussi ennuyeux que je le pensais. »
Il hocha la tête, un sourire en coin aux lèvres.
*****
« Dernier match pour déterminer qui se qualifiera dans le tableau des demi-finales du combat de golems ! Le golem de l’Institut de Xandar réussira-t-il à l’emporter ? »
La machine de Roland faisait face à un autre golem d’apparence singulière. Son bas du corps comptait quatre pattes, qui n’avaient rien à voir avec celles d’un cheval ou d’un centaure. Elles ressemblaient plutôt à des pattes d’insecte, avec des articulations acérées et une posture basse et robuste. Quatre bras les surmontaient, chacun armé d’une arme différente, tandis que deux têtes trônaient sur son large torse.
Ce n’était ni tout à fait un insecte ni tout à fait un humanoïde. La créature était un étrange mélange des deux, comme si son créateur n’avait pas réussi à se décider sur le type de créature qu’il voulait façonner.
« Ses mouvements sont devenus plus fluides. Le taux de synchronisation a également augmenté… »
Roland jeta un coup d’œil à l’écran dans son casque pour suivre l’évolution des statistiques de Robert. Depuis qu’il avait retrouvé sa petite sœur, son lien avec le golem semblait s’être renforcé.
La stabilité émotionnelle et la baisse du stress avaient peut-être aussi des effets sur la construction. Quelle qu’en fût la cause, le changement était évident. Robert semblait entrer dans une sorte d’état de grâce. Le combat avait déjà commencé.
Son adversaire chargea, brandissant une épée longue dans une main et une immense hache enflammée dans l’autre. Les lourdes lames fendirent les airs en une série d’attaques terrifiante, tandis que la construction hybride avançait avec une vitesse étonnante pour sa masse. Ses quatre pattes insectoïdes s’enfonçaient dans la pierre renforcée de l’arène.
Robert ne paniqua pas. Dans le cockpit, son regard demeura calme tandis qu’il se concentrait sur les écrans, qui lui montraient à la fois la vue ordinaire et les indications d’assistance fournies par Roland. Comme toujours, il analysa le modèle, anticipa ses actions et repéra jusqu’aux moindres ouvertures. Ce minuscule avantage suffisait à son frère. Et il en tira le meilleur parti.
Le chevalier blanc glissa dans l’arène avec une aisance étrange. D’un mouvement fluide du poignet, il dévia l’épée longue qui fondait sur lui avec le bord de son bouclier. Le crissement du métal contre le métal résonna dans le stade, suivi d’une pluie d’étincelles éclatantes.
Dans les gradins, les spectateurs poussèrent des exclamations de stupeur. À leurs yeux, on aurait dit qu’un véritable chevalier portait cette lourde armure, et non un golem alimenté par la magie. Ses membres ne tressautaient pas, et ses ordres étaient exécutés sans délai. Ses mouvements étaient presque aussi fluides que ceux d’un grand humain vêtu d’une armure. Personne ne s’était attendu à un tel spectacle.
« Est-ce que je devrais lui dire de prendre quelques coups… »
Grâce au système de prédiction et aux progrès de Robert dans le pilotage des golems, la construction adverse n’avait pratiquement aucune chance. Toutes ses attaques étaient prévisibles et Robert les esquivait, les bloquait ou les parait même de son épée. Le golem blanc, avec son torse bleu vif et son bouclier, n’avait presque pas subi de dégâts. Cette rencontre à sens unique commençait à ennuyer Roland. Il détestait attirer l’attention, mais voulait tout de même remporter la compétition.
« J’en ai trop fait… »
Ses élèves gagnaient. Son golem dominait la compétition. Il aurait dû s’en réjouir, mais cela ne faisait qu’attirer sur lui une montagne d’attention dont il ne voulait pas. Se faire autant remarquer signifiait que davantage de regards se poseraient sur ses créations, qu’on lui poserait plus de questions sur ses méthodes et, surtout, qu’on chercherait davantage à percer ses origines.
Dans l’arène, Robert ne laissa aucun répit à son adversaire. La construction hybride bondit en avant avec les armes qui lui restaient, tentant de plaquer le chevalier blanc contre le mur de délimitation grâce à sa masse. Robert se contenta de déplacer son centre de gravité et d’esquiver cette charge maladroite avec une grâce déconcertante. Il leva son bouclier pour bloquer l’articulation du coude de l’adversaire, tandis que son épée enchantée traversait proprement un autre membre et le tranchait de son tranchant brûlant.
Le membre sectionné retomba au sol dans un bruit sourd, semant des étincelles éclatantes sur la pierre renforcée. Le golem hybride vacilla, son flux de mana interne fluctuant violemment après la perte soudaine d’un membre. Le mage adverse tenta fébrilement de stabiliser sa machine, criant des ordres tout en cherchant désespérément un moyen de tenir le chevalier blanc à distance.
Une décharge d’énergie électrique jaillit de la lourde hache lorsqu’elle décrivit un arc rapide, mais Robert déjoua l’attaque. Quelques instants plus tard, un autre membre gisait au sol, tranché par la lame chauffée à blanc.
Bientôt, Robert enfonça la pointe de la lame du chevalier blanc droit dans le compartiment thoracique. Il contourna le blindage extérieur épais en visant une fissure capillaire près de l’articulation centrale, précisément à l’endroit que l’assistance visuelle de Roland avait indiqué comme le point faible.
Un grincement strident retentit dans tout le stade tandis que le golem aux multiples membres se figeait sur place. Ses armes restantes glissèrent de ses doigts artificiels et s’écrasèrent sur le sol de pierre, tandis que le moteur à mana qui l’animait cessait de fonctionner. Le combat était terminé. La victoire était une fois de plus assurée.
« Et voilà ! L’Institut de Xandar se qualifie pour les demi-finales. Nous les retrouverons ici demain ! »
Le silence enveloppa l’arène pendant deux brèves secondes, puis la voix du présentateur retentit grâce à la magie d’amplification qui l’entourait. La foule éclata soudain en acclamations, émerveillée par l’efficacité du duel. L’Institut de Xandar venait de remporter une nouvelle victoire éclatante et d’assurer sa place en demi-finale sans subir de dégâts notables.
Roland regarda tout le monde célébrer autour de lui, tandis qu’il restait dans la cabine de commande. Il y avait bien plus de monde que lors de son premier match, et l’intérêt pour la compétition ne cessait de croître. Il se leva et se mit en marche, se demandant si cela continuerait jusqu’à la finale, qu’il pensait toujours voir remportée par son golem.
« Ça devrait être tout pour cette première journée. »
La soirée approchait et les activités touchaient à leur fin. La plupart des autres épreuves étaient terminées, et l’heure était venue d’annoncer officiellement quelles écoles étaient en tête. D’ordinaire, on ne faisait pas le total des points après les matchs, mais cette fois, il semblait qu’on révélerait le classement à la fin de la journée.
« Beau travail. Tu peux te reposer pour aujourd’hui. Il n’y aura plus de matchs. »
Les deux frères finirent par regagner le hangar des golems, sous les regards furieux de l’école qu’ils venaient de battre.
« Me reposer… Mais je ne peux pas enlever ça, pas vrai, grand frère ? »
Robert était pour l’instant condamné à garder son casque et sa combinaison de pilotage, puisqu’il était un fugitif dans le royaume. S’il était découvert, les choses se compliqueraient sérieusement.
« Non, tu ne peux pas. »
« … Comment as-tu fait pour t’habituer à porter un casque tout le temps ? »
« Je m’y suis habitué, c’est tout. Ce n’est pas si inconfortable. Ils ne t’ont rien appris à l’école des chevaliers ? »
Roland répondit sans vraiment savoir comment expliquer cela. À présent, porter une armure lourde était devenu comme avoir une seconde peau. Sa maîtrise de l’armure était au maximum, dépassant probablement celle de certains chevaliers professionnels qui l’enlevaient encore de temps à autre. De son côté, Roland la retirait à peine et allait parfois même se coucher avec quand sa femme n’était pas là.
« … »
Il ne pouvait pas voir l’expression de Robert, mais celui-ci devait probablement regretter d’avoir posé sa question sur le casque. Pour dissiper ce silence gênant, Roland alluma l’écran principal et parcourut les événements récents. L’annonce de l’école en tête ne tarda pas à retentir.
« Les épreuves d’aujourd’hui sont terminées ! »
La voix du présentateur résonna depuis l’écran et retentit dans toute la dimension de poche. Une immense illusion flottante se déploya au-dessus de l’amphithéâtre à ciel ouvert, visible même de l’extérieur. Des symboles magiques lumineux défilèrent rapidement sur le panneau illuminé avant de se figer avec un tintement qui résonna dans toute la vallée.
L’Académie de Starbloom, vainqueure de l’édition précédente, se retrouvait étonnamment en deuxième place, avec un écart minime. Juste au-dessus, en première place à la surprise générale, figurait l’Institut de Xandar.
« Première place au classement général. L’école de Lucienne a toujours eu autant de prestige ? »
Robert posa la question à côté de Roland, en regardant les points qui s’affichaient. L’avance était faible, mais ils étaient déjà premiers, ce qui était presque sans précédent. Ce n’était pas une mauvaise école de magie, mais elle n’aurait pas dû figurer parmi les trois meilleures du royaume. Pour tous ceux qui suivaient la compétition, la raison de son succès soudain était évidente : ces étranges objets enchantés que tout le monde utilisait.
« Non, pas du tout… C’est bien au-delà de ce que j’espérais. »
Son pari avec l’Archimage n’exigeait pas qu’il termine premier au classement général ; cette situation ne lui plaisait donc pas vraiment. Le plan consistait simplement à remporter la compétition de golems, tandis que les élèves ne dépasseraient pas la troisième place. C’était encore possible, mais à ce stade, il ne savait pas s’il pourrait influer sur les résultats.
Roland fixa la projection flottante tandis que les scores se stabilisaient. La première place représentait un immense succès pour l’Institut de Xandar, mais cela ne signifiait pas qu’il la garderait jusqu’à la fin de la compétition. L’écart entre la première et la deuxième place n’était pas bien grand, et la convocation durerait encore plusieurs jours. Tout pouvait arriver.
« Félicitations, petit frère. Tes inventions sont vraiment efficaces. Si seulement père pouvait les voir, je suis sûr qu’il les apprécierait… »
Robert s’interrompit après avoir mentionné leur père. Il savait que Roland n’entretenait pas de bonnes relations avec l’homme qui l’avait rejeté. L’air du hangar sembla se refroidir nettement pendant un bref instant, puis Robert se racla la gorge, tentant de rattraper sa maladresse.
Roland ne répondit pas. Il se contenta de modifier quelques réglages sur la console principale et d’examiner les diagnostics du golem, repérant plusieurs points à réparer. La machine n’avait subi aucun dégât direct, mais ses mouvements rapides et l’usage intensif de la magie runique avaient desserré et légèrement détérioré quelques composants.
« Je dois réparer quelques éléments du golem. Tu peux sortir, mais n’enlève pas ton casque avant d’être dans tes quartiers privés. On ne peut pas se permettre que quelqu’un te découvre, alors reste prudent. »
« Bien sûr, petit frère. »
Bien que Robert fût l’aîné, il était évident qu’il obéissait aux ordres de Roland. Celui-ci avait un statut supérieur, tant par son niveau que par sa position de bras droit d’un fils de duc. N’ayant pas grand-chose d’autre à faire, Robert prit congé et partit se promener dans les rues, laissant Roland seul pour s’occuper de la machine runique.
Il semblait imprudent de le laisser arpenter les rues seul, mais Robert n’était pas sans protection. La combinaison qu’il portait transmettait en permanence à Roland des informations sur sa position et, comme leur petite sœur Lucienne, il était accompagné d’un petit golem chargé de veiller sur lui. Robert était aussi détenteur d’une classe de rang trois, pas un enfant qui avait besoin d’une surveillance constante.
Le golem chevalier blanc dominait Roland de toute sa hauteur, mais grâce à la magie de lévitation, les réparations ne prirent pas longtemps. Il répara les zones abîmées et remit en état les tracés et les structures runiques. En une demi-heure, tout était réparé et prêt pour le prochain combat, qui aurait lieu le lendemain, ou peut-être même plus tard. Roland n’était pas tout à fait sûr du programme.
Cela fait, il sortit et se mêla à la foule, prenant la direction de l’hôtel où son école devait séjourner. Les compétitions de la journée étant terminées, ils allaient bientôt quitter l’espace de poche pour regagner la zone principale du sanctuaire, où se trouvaient les hôtels et les boutiques.
« J’avais oublié à quel point il y avait du monde à cette convocation. »
De retour dans la zone principale du sanctuaire, il la trouva bondée de gens venus des quatre coins du royaume, et peut-être même d’ailleurs. Des érudits, des éclaireurs nobles, des marchands et des visiteurs curieux se pressaient sur les chemins pavés et les esplanades rocheuses du temple. Les lieux ressemblaient désormais davantage à une métropole, avec des milliers de personnes qui circulaient sans cesse dans les rues.
Les conversations allaient bon train, mais un sujet semblait dominer tous les autres : l’ascension soudaine de l’Institut de Xandar. La performance inattendue du bâton de précision, la démonstration impressionnante de son golem et même leur succès à la chasse au trésor avaient complètement bouleversé la hiérarchie établie.
Roland garda sa capuche bien enfoncée et se fraya un chemin dans la foule dense, prenant soin d’avancer d’un pas tranquille pour ne pas attirer l’attention. Il remarqua plusieurs personnes portant les insignes d’institutions rivales qui interrogeaient discrètement les commerçants du coin, manifestement en quête du moindre renseignement sur le mystérieux nouvel équipement de l’Institut de Xandar.
Lorsqu’il arriva enfin à l’hôtel attribué à la délégation de son école, il découvrit un hall tout aussi chaotique. Les membres du corps enseignant s’affairaient à répondre à une montagne de demandes officielles et d’invitations à dîner envoyées par des mages de haut rang, intrigués.
« Ils ont donc commencé à agir. »
Il savait que cela arriverait, et c’était peut-être exactement ce que Yavenna avait voulu. Son institut retrouvait enfin sa place sur la carte. Il restait toutefois à voir si ces cinq minutes de gloire dureraient. Il restait encore plusieurs jours et plusieurs épreuves avant la fin, et leur ascension soudaine pouvait tout aussi bien s’évanouir aussi vite qu’elle avait commencé.
Au milieu de l’agitation, Lucienne se tenait près d’une fontaine de marbre et discutait avec entrain avec quelques camarades, qui célébraient encore leurs victoires communes. Heureusement, sa mère était introuvable, et Robert était absent lui aussi, ses quartiers se trouvant ailleurs.
« Hm, mais n’est-ce pas… ? »
Parmi la foule d’enseignants et de professeurs, il repéra quelques visages familiers. Arion, du Département runique, était là, tout comme le vice-principal Rathos, qui semblait de fort bonne humeur, entouré de gens d’autres écoles cherchant à lui arracher les secrets de leurs victoires successives.
Lorsque Rathos remarqua que Roland le regardait, il lui adressa un petit signe de tête reconnaissant, comme pour le remercier d’avoir rendu tout cela possible. Ce fut tout : il reprit rapidement sa conversation avec les autres professeurs, un large sourire toujours aux lèvres.
La première journée touchait à sa fin, et tout se déroulait bien. Il avait même réussi à réunir ses frères et sœurs pour leur première vraie conversation, et avait déjà un autre endroit en tête où il pourrait les faire se retrouver.
Tout se passait sans accroc. Trop bien, à son goût. Il avait désormais assez d’expérience pour savoir que les choses restaient rarement paisibles très longtemps. Au fond de son esprit, une petite voix ne cessait de le mettre en garde. Toujours rester prudent…