Chapitre 92
Richard s’immobilisa et me fixa un instant. Son regard me donnait envie de fuir, mais la froideur de ses yeux bleus glaça mes chevilles. Un sourire doux se dessina sur ses lèvres, et il m’appela bientôt.
« Mademoiselle Shabrina ? »
Ce n’est qu’à cet instant que je repris mes esprits.
« Il ne m’a pas reconnue. »
Je portai la main à mon visage. Sous mes doigts, je sentis une surface ferme et rugueuse. Comme je portais une perruque brune et un masque, il ne pouvait pas m’identifier.
« Êtes-vous souffrante, Mademoiselle Shabrina ? »
Il pencha la tête, l’air perplexe, et fit un pas vers moi.
Instinctivement, je reculai.
« Son parfum… ! »
Les souvenirs du passé, enfouis depuis trois ans, me revinrent un à un.
Richard et Yurtha avaient couru vers moi en disant qu’ils sentaient quelque chose.
Peut-être était-ce parce qu’il y avait encore de la distance, mais Richard ne m’avait pas reconnue.
« Tu ne peux pas t’approcher davantage ! »
Je devais garder mes distances autant que possible. Pourtant, Richard, intrigué, s’approcha encore.
« Mademoiselle Shabrina ? »
Le chevalier à mes côtés semblait partager son trouble, et une voix pleine d’interrogations prononça mon nom. J’ouvris la bouche pour expliquer quelque chose, puis la refermai aussitôt. Et s’il n’avait pas oublié ma voix ?
…C’était impossible.
Je murmurai si bas que seuls les chevaliers à mes côtés purent m’entendre.
« …Je viens de me souvenir d’une affaire urgente. »
« Une affaire urgente ? »
« Je suis désolée, je dois y aller. »
Je m’enfuis sans me retourner.
« Mademoiselle Shabrina ! »
Le chevalier surpris cria derrière moi, mais je continuai à courir. Peu importait de passer pour une personne étrange, il fallait avant tout que je m’échappe. Après avoir été rattrapée par Richard comme ça…
Je pensais avoir oublié, mais je me souvenais très clairement de ce que Richard avait dit il y a trois ans.
« Je n’oublierai jamais cette douleur. »
Ces mots transpercèrent mon esprit avec une telle force qu’ils me poussèrent à fuir.
La situation actuelle pourrait être gérée plus tard.
Il suffirait de prétexter une peur du sang. Alors…
« Je t’ai eue ! »
Quelqu’un m’agrippa alors que je m’apprêtais à sortir de la salle des ventes. Je fus traînée dans une ruelle sombre avant de pouvoir m’échapper.
Mon corps, incapable de garder l’équilibre, s’effondra au sol et ma vision se brouilla.
Brak !
Sans pouvoir résister, je tombai à la renverse. Prise de vertiges et de nausées, je ne pouvais plus réfléchir clairement et clignai des yeux à plusieurs reprises.
Au-dessus de moi, le ciel était chargé de nuages sombres.
Tok.
Une goutte d’eau tomba sur mon masque.
On dirait qu’il va vraiment pleuvoir.
Je roulai des yeux pour observer la situation.
C’est l’homme que j’ai vu à la salle des ventes. Celui qui gérait l’endroit. Il semble s’être échappé indemne dans le tumulte.
« Si tu réussis à t’échapper, continue simplement ton chemin. »
Je me levai en claquant brièvement de la langue. Cependant, avant que je ne sois complètement debout, une épée fut pointée droit devant mes yeux.
« Ne bouge plus. »
« … »
« Reste tranquille. Si tu cries… »
Si je criais ici, tous les chevaliers là-bas pourraient m’entendre.
Mais je n’avais aucune intention de crier. Je ne serais jamais venue ici sans avoir un plan.
Je glissai ma main derrière mon dos.
Un gérant et deux hommes, trois au total. Les deux autres semblent être des chevaliers de la salle des ventes.
« Occupons-nous d’eux d’un seul coup. »
Quand ils baisseront leur garde, d’un seul coup…
Je serrai l’objet que j’avais sorti derrière mon dos.
« Avez-vous fait un rapport aux Paladins ? Pourquoi les Paladins vous servent-ils avec autant de sincérité ? »
« … »
« Tu ne veux pas me le dire ? Eh bien. Peu importe. Vu ce que font les Paladins, je pense qu’il serait judicieux de te prendre en otage pour nous enfuir… »
L’homme tendit la main vers moi.
À cet instant…
Whoosh !
« Argh ! »
Je vaporisai du gaz soporifique sur le visage de l’homme.
« Quoi, qu’est-ce que tu as vaporisé… ! »
Le gérant s’effondra en essayant de parler. Je bondis alors sur mes pieds avec l’intention de m’enfuir. Les chevaliers derrière lui réagirent immédiatement, mais je sortis de la ruelle en courant.
En regardant derrière moi, je vis les chevaliers tendre la main comme pour m’attraper.
À ce rythme, je vais me faire prendre.
Je serrai le spray au cas où, et regardai devant moi.
« Argh ! »
En tombant, incapable de me relever, ma première pensée fut que j’étais perdue. Au moment où je sentis que je devais faire quelque chose, car je ne pouvais pas me laisser attraper ainsi…
« Ugh ! »
« Argggh ! »
Un cri retentit derrière moi.
Je ne pus même pas me retourner, stupéfaite, et fixai le vide devant moi. Puis, en y réfléchissant, je percutai… Je vis un uniforme de prêtre blanc.
Je levai la tête sans réfléchir et plongeai dans ses yeux bleus.
Cet homme, terrifiant de beauté, me regarda tomber et sourit.
« C’est ça. Continue de me regarder comme ça. »
« …Que voulez-vous dire ? »
« Il vaut mieux que tu ne te retournes pas. »
Je n’étais pas assez stupide pour ne pas comprendre que les personnes dont le cœur avait cessé de battre se trouvaient derrière moi. Le sang qui coulait le long de l’épée tenue par Richard goutta au sol, formant une petite flaque.
Je réalisai un instant que j’étais si proche de Richard que ma voix s’échappait doucement.
J’étais prise…
« J’ai été surpris que vous vous enfuyiez soudainement, Mademoiselle Shabrina. »
« … »
Richard m’appelait toujours Shabrina, comme s’il ne m’avait pas reconnue.
« J’ai entendu dire que vous aviez une affaire urgente, mais la situation est dangereuse en ce moment. »
« … »
« Allez, prenez ma main et levez-vous. »
Je fixai la main gantée de blanc de Richard.
« Mademoiselle Shabrina, n’avez-vous plus la force de vous lever ? »
…Richard avait dit que mon corps sentait quelque chose.
Je pensais que c’était un mensonge quand je l’ai rencontré il y a trois ans, mais maintenant je sais que ce n’est pas le cas. Mais pourquoi… le fait-il exprès ?
Je ne savais plus quoi faire, ne comprenant absolument rien, mais Richard s’approcha, passa son bras sous mes genoux et me souleva.
« Q, que faites-vous… ! »
Je me tus à nouveau.
Il a peut-être entendu ma voix.
« Puisque vous ne pouvez pas vous lever. »
« … »
« Vous avez dû être surprise de voir une chose aussi terrible se produire. Je vais vous ramener au manoir. »
« …Je n’en ai pas besoin. »
Je parlai d’une voix basse pour dissimuler mon timbre habituel.
« Je m’inquiète. »
Je vis Richard.
Ses yeux bleus affichaient un sourire professionnel, dépourvu de toute sincérité. J’avais l’impression de revenir à l’époque de ma première rencontre avec lui.
Il marcha avec moi dans ses bras.
« Mademoiselle Shabrina ! Qu’est-ce que… ! »
Les chevaliers furent surpris de me voir tomber et me salir de boue. Cependant, sous le regard de Richard, ils gardèrent le silence.
Sans un mot, Richard me porta jusqu’à la calèche et m’y installa.
« …Je peux continuer seule maintenant. »
« Très bien. »
Je fus soulagée lorsqu’il recula, de manière aussi nette qu’inattendue.
« Au fait, Mademoiselle Shabrina. »
« …Oui. »
Richard saisit mon poignet avec un sourire significatif et le retourna, paume vers le ciel. Je le regardai pour comprendre ce qu’il faisait, et il déposa un diamant bleu dans ma main.
…C’était le souvenir de la mère de Michelle.
« J’ai entendu dire que vous étiez occupée, mais je ne pouvais pas rendre ses affaires sans vous, alors je vous ai suivie. »
« … »
« Alors, à la prochaine. »
…À la prochaine ?
Que veut-il dire par là ? Cela n’arrivera jamais.
Mais Richard me fixait avec une intensité persistante. Je ne sais pas ce qu’il a en tête.
Je fermai précipitamment la porte de la calèche. Je voulais juste sortir d’ici pour le moment.
La calèche quitta la salle des ventes et arriva à la demeure familière du Baron Savlin.
« Rina ! Qu’est-ce que… »
« Prenez-le, Lady. »
Surprise par mon apparence, je tendis le souvenir à Michelle.
Michelle tint la relique, mais fixa son regard sur moi.
« Je suis juste tombée un peu. »
« …Tout va bien, n’est-ce pas, Rina ? »
« Que pourrait-il m’arriver alors que les Paladins me protègent ? »
« …Bien sûr, il ne devrait rien arriver. Si quoi que ce soit tourne mal, je couperai toutes les transactions avec le temple. »
« Lady, et si vous agissiez comme bon vous semble ? »
« …Mais. »
Michelle parut boudeuse, comme si cela ne lui plaisait pas.
Je souris pour la réconforter.
« Lady, vous avez dit que vous alliez bientôt dans le nord, n’est-ce pas ? J’irai aussi. »
« Soudainement ? Tu avais dit que tu n’irais pas avant. Tu disais détester le Nord. »
« J’ai changé d’avis. Vous savez, je suis imprévisible. »
Pour une fois, ma seule pensée était de fuir vers le nord pour échapper au maniaque.
C’est ainsi qu’il fut décidé de partir vers le nord avec Michelle. Le temps passa, et le jour du départ arriva.