Chapitre 71
Chapitre n°71 – Envol
Traducteur/Checker : SP76
Dietrich et Ves pénétrèrent dans un compartiment au luxe modeste, où ils y resteront pendant toute la durée du voyage. Il était aussi spacieux que la moitié d'une maison. Outre deux chambres séparées, il comportait un salon opulent, décoré de généreuses quantités d'or et de bleu, les couleurs les plus utilisées de la ligne spatiale.
Ce qui plaisait particulièrement à Ves, c’était une porte menant à un petit espace de travail privé doté d'un terminal sécurisé. Grâce à l'intimité promise par Townsend Airlines, Ves pouvait travailler sur ses projets en toute tranquillité. Il avait l'intention de rattraper son retard, maintenant qu'il avait du temps libre.
« Ces lits sont superbes ! Ne m'en veux pas si j'amène de la compagnie, si tu vois ce que je veux dire. » dit Dietrich de manière suggestive, en sautant sur le matelas rebondissant du lit qu'il avait choisi.
Ves ignora soigneusement les implications de ces paroles et rangea calmement ses bagages. Lucky se promenait dans la pièce avec une hilarité aventureuse, frappant de son avant-bras un vase brillant.
« Whoa ! Regarde les prix de ce menu ! Ils demandent 47 000 crédits pour le meilleur menu à 18 plats ! »
« N'y pense même pas, Dietrich. Je ne pense pas qu'aucun de nous deux puisse se permettre de gaspiller autant d'argent. De plus, on a déjà payé pour avoir les repas. »
En réalité, la Torche de l’Avant-garde ressemblait beaucoup à un vaisseau de croisière, dont le seul but était de visiter les sites les plus intéressants de l'espace. Les principales allées à l'intérieur du vaisseau étaient bordés de boutiques proposant des articles de luxe fabriqués à la main. Ceux qui s’intéressaient à la culture pouvait visiter les musées et les différents théâtres. Quant à ceux qui s’intéressaient davantage au monde des Méchas, une petite arène était nichée dans les entrailles du vaisseau.
La Torche était comme une petite ville en soi, qui voyageait constamment d'un système à l'autre. La quantité de crédits nécessaires pour la faire fonctionner était astronomique. Ves n'aimait pas gaspiller autant de crédits pour un simple passage, mais c'était le prix à payer pour assurer sa sécurité. Les compagnies spatiales les moins chères avaient toutes des antécédents douteux, en ce qui concernait la protection de leurs passagers contre les attaques des pirates.
Alors que Ves s'apprêtait à rejoindre Dietrich à l'extérieur pour assister au départ du vaisseau, il reçut un appel prioritaire. Il décrocha, et vit le visage de Marcella.
« On dirait que tu as des nouvelles, Marcella. »
« En quelque sorte. Tu sais que tu m'as donné accès à ton compte Iron Spirit, n'est-ce pas ? J'ai mis en place quelques déclencheurs, au cas où quelque chose d'inhabituel se produirait, et l'un d'entre eux s'est déclenché ce matin. Rends-toi à un terminal, et regarde par toi-même ce qui se passe. »
’J'espère que mon compte n'a pas été banni pour terrorisme.’ Ves demanda à Dietrich d'attendre, et s'assied rapidement devant un terminal. Par chance, le lobby d'Iron Spirit était déjà installé sur le terminal, bien qu'une immersion totale n’était pas possible sans capsule. En entrant dans le jeu, il vérifia ses statistiques.
« Qu'est-ce que...31 Marc-Antoine ont été vendus ? »
Au moment où Ves eut le temps de s’assoir, il vit le nombre de ses ventes augmenter de un, ce qui signifiait qu'un autre de ses Méchas virtuels avait été vendu.
« Pour le meilleur ou pour le pire, l'infamie de l'incident d'aujourd'hui a attiré l'attention sur tes Méchas. J'ai même reçu des offres pour que tu en fabriques un spécialisé. »
« Vraiment ? Y compris avec le paquet ? »
« Surtout avec. Tu n’as pas l'air de te rendre compte à quel point tu es devenu, sans le vouloir, un précurseur de tendances. Il y a déjà d'autres Méchas qui portent le même type d’ajout. »
On aurait dit qu'il se faisait arnaquer. « C'est mon modèle ! Ils ne devraient pas pouvoir le copier sans ma permission ! »
« C'est pour ça que je t’appelle. Premièrement, tu devrais augmenter le prix de tes Méchas virtuels, du moins ceux basés sur l’Auguste-César. Deuxièmement, enregistre ton modèle personnalisé auprès de l’ACM, afin que quiconque souhaite copier la masse doive débourser de l'argent. Troisièmement, mais c’est mon avis, je te recommande vivement de mettre en vente ton modèle personnalisé dans le jeu. Je peux te garantir qu'il se vendra comme des petits pains. »
Ves acquiesça, et approuva certaines des propositions. Il discuta un peu plus de la façon de tirer profit de l'infamie actuelle de son design, et du compromis entre la réalisation de nombreuses ventes et la préservation de sa réputation.
Bien que Ves accordait une grande importance à sa réputation, il était prêt à la mettre de côté, lorsqu'il s'agissait de gagner des PC. Les précieux Points de Création étaient notoirement difficiles à gagner, mais en ce moment, la publicité involontaire de son deuxième Marc-Antoine avait changé l'équation. Il consulta rapidement son statut, et afficha un sourire incontrôlable en voyant le nombre de PC qu'il avait gagnés grâce aux ventes virtuelles.
« Pour chaque Mécha virtuel 5 Étoiles vendu, je reçois 50 PC du système. Si l'on ajoute à cela les autres ventes et mes économies précédentes, j'en suis déjà à 1800 PC. »
L'attrait magnétique de gagner des tas de PC avait pris le dessus sur toute autre préoccupation pratique. Son regard s’était transformé, alors qu'il essayait d'imaginer ce qu'il pourrait acheter avec la monnaie la plus précieuse du Système. Même l'achat d'un des onéreux bonbons de la boutique n'était pas hors de question.
« Avec la destination, je ferais mieux d’utiliser tous les PC que je peux obtenir. »
Le système lui avait confié la tâche intimidante de devenir l'apprenti d'un Maître. Ces personnalités éminentes n'avaient que l'embarras du choix. Elles pouvaient choisir à tout moment parmi des dizaines de milliers de créateurs. Le seul moyen pour Ves de se démarquer et d'avoir l'occasion de les supplier pour un apprentissage était de faire bonne figure lors du concours.
Originaire d'un État de troisième rang, Ves était tout à fait conscient de son retard. Ses bases n'avait rien à voir avec ce que le pire des novices aurait pu apprendre dans l'une des écoles supérieures de la Coalition Vendredi.
« Je suis trop loin derrière. » conclut-il. L'infériorité le rongeait. Il avait déjà eu un avant-goût de la puissance de ce savoir exclusif, lorsqu'il avait affronté tous ces diplômés d'élite, lors de l'Exposition des Jeunes Tigres. Ves avait pratiquement eu de la chance en atteignant la finale, mais il s'était heurté à un mur solide en la personne d'Edwin McKinney.
Malgré leur âge similaire, la simple différence de lieu d'études s’était avérée être un facteur décisif, dans leur capacité à aller loin. Un diplôme de l'université technologique de Rittersberg valait moins que le papier toilette de n'importe quelle université de la Coalition.
« Si je ne peux pas rattraper mes rivaux en termes de compétences, je peux oublier de participer à Leemar. »
C’était sur cette pensée que Ves décida de modifier sa page de vente. Il laissa les prix fixes, mais chargea son modèle personnalisé dans le jeu, et le mit en vente.
[AC-1CD Marc Antoine, Variant masculin]
[Niveau : 5 Étoiles]
[Modèle de base : Auguste César AC-1]
[Prix d'achat : 900 000 or]
[Prix premium : 27 500 crédits brillants]
Les prix pratiqués par Ves étaient très généreux, et ne le cédaient en rien aux autres Méchas 5 étoiles. Il avait élégamment ajouté le suffixe “Variant masculin” à son design, comme s'il voulait simplement le distinguer de son modèle sans sexe. C'était plus chic que les autres noms qu'il avait trouvés, comme “Version visible” ou “Grossus Bitus”.
« Eh bien, mettons-nous au travail. Je m'attends à ce que tu fasses beaucoup de ventes, tant que le battage médiatique durera. » Il s’était adressé à son dernier produit en vente, se sentant un peu comme un proxénète poussant sa marchandise dans les rues.
Il ferma le terminal et quitta la cabine en compagnie d'un Dietrich impatient. Ils naviguèrent dans les couloirs légèrement éclairés, avec leurs tapis et leurs œuvres d'art, jusqu'à ce qu'ils atteignent enfin l'une des zones d'observation situées au sommet du navire.
Une poignée d'autres passagers se tenaient debout, ou s'asseyaient sur les nombreux bancs. Ils contemplaient tous la station spatiale orbitale qui tournait au-dessus de la surface chaotique de Bentheim. Leurs visages suffisants et leurs conversations à voix basse indiquaient clairement qu'ils n'avaient pas beaucoup de sympathie.
Ils étaient comme des dieux, ricanant sur les épreuves et les tribulations des mortels, qui souffraient sous leurs pieds.
Même si Ves n'aimait pas ce genre d'attitude, il était inutile d'entrer en conflit avec eux. D'après leurs costumes et leurs robes de luxe, ils pouvaient facilement l'écraser rien qu'avec leur fortune.
« Beaucoup de gens s'enfuient. » souffla Dietrich, en se grattant la barbe. « Je ne peux pas les blâmer. Si tu as de l'argent, pourquoi ne pas déménager dans un meilleur endroit ? Hé, tu déménageras aussi si tu arrives à entrer dans la cour des grands ? »
Ves secoua la tête, en admirant le joyau qu'était la planète sous ses pieds. « La République est mon foyer. Je ne me sentirai mal d'abandonner ma patrie. »
Honnêtement, le Système était une tricherie. Tout créateur ordinaire devait chercher à s'initier auprès de maîtres vivant dans des États plus développés. Quant à lui, tant qu'il continuerait à vendre des Méchas, il gagnerait suffisamment de PC pour développer ses compétences. Il jouissait d'un luxe incroyable, par rapport à ses collègues, ce qui lui permettait d'éviter de prêter serment de loyauté à un grand parti.
Tous les passagers et leur cargaison finirent de monter à bord du vaisseau. La puissante Torche se mit lentement en marche, tandis qu'une fraction de ses puissants moteurs commençait à détacher le vaisseau de la station spatiale. Escorté et aidé par deux remorqueurs, le vaisseau spatial se dirigea directement vers un point Lagrange, évitant de nombreux vaisseaux plus petits en chemin.
« Tout cet argent est bien dépensé. De toute évidence, notre vaisseau est suffisamment important pour ne pas faire la queue. »
Plus vite que Ves ne l'avait pensé, la Torche atteignit la zone approximative où la gravité permettait au vaisseau de passer en PRL. Avec un zip désincarnant, le vaisseau émergea dans la confusion tourbillonnante de la physique, que l'on appellait simplement l'espace PRL. Les scientifiques lui avait donné un nom savant, mais personne ne s'en souciait.
« Bon, le spectacle est terminé. Ça va prendre un certain temps. Allons boire un verre. »
Ves accepta l'invitation de Dietrich. Un long mois l'attendait, et il aurait bien besoin d'un peu de détente avant de se mettre au travail. Il voulait faire bon usage de son temps et se préparer au mieux pour Leemar.
Pourtant, intérieurement, il ne se sentait pas sûr de lui. Aucun Maître n'était prêt à perdre son temps précieux à instruire un apprenti moyen. Ils étaient à la tête de grandes organisations, qui leur permettaient de choisir la crème de la crème. La plupart des maîtres adoptaient des génies prometteurs alors qu'ils commençaient à peine leurs études de conception de mécas, parfois même avant.
Pour un Maître, l'apprentissage représentait plus qu'un simple échange de connaissances. Un bon apprenti portait le nom et la réputation de son Maître, en exerçant les compétences dérivées des connaissances uniques de ce dernier. Ainsi, on disait d'un Maître méticuleux qu'il mettait l'accent sur l'enseignement de sa philosophie.
Alors que Ves suivait Dietrich jusqu'à la section de divertissement du vaisseau, il se demanda en quoi consistait sa philosophie. Ses maigres connaissances en matière de vitesse et d'armure n'étaient certainement pas suffisantes pour former une philosophie.
« La seule chose qui soit vraiment unique dans toutes mes créations, c'est l'accent que je mets sur le Facteur X. »
Il n'était pas sûr de pouvoir trouver une approche similaire à celle des Maîtres présents à Leemar. Il devait probablement garder le secret pour ne pas attirer l'attention. En fait, Ves n'était pas sûr que la recherche d'une relation plus étroite avec un Maître ait un quelconque avantage pour lui. Le Système lui offrait déjà une galaxie entière de connaissances.
« Eh bien, même si je ne suis pas très sérieux dans ma recherche d'un Maître, je devrais quand même le faire pour compléter la quête. »
Il se demanda ce que le Système voulait, en l'obligeant à voyager si loin. S'était-il trompé sur l'utilité d'un Maître ? Cela valait-il la peine de s'approcher de l'un d'entre eux et de risquer d'exposer ses nombreux secrets ?