Chapitre 65
Chapitre n°65 – Vincent
Traducteur/Checker : SP76
Dans quelle mesure les puces faisaient-elles partie intégrante de la vie quotidienne de l'homme moderne ? Même en dormant, ces travailleurs silencieux jouaient leur rôle. Ils donnaient l'heure, mesuraient la température, et étaient à l'affût de toute substance toxique dans l'air.
Au réveil, l’homme interagissait avec des dizaines de processeurs différents en peu de temps. Sa douche électrique, qui nettoyait automatiquement avec les réglages les plus optimaux, avant de le sécher sans excès de chaleur et d'air.
Si quelqu’un était aisé, son robot ménager lui aurait déjà préparé un somptueux petit-déjeuner. Bien que l'automatisation de la cuisine ait été perfectionnée depuis longtemps, les robots avaient encore besoin d'un peu de puissance de traitement pour s'adapter aux différents ingrédients.
Lorsqu'il était temps pour lui de se rendre au travail, il montait dans sa navette personnelle, s'il en possédait une, ou en hélait une dans la rue. Ces véhicules de base étaient équipés de différents types de processeurs. Les plus hauts de gamme était chargé des fonctions principales, mais de nombreux modules auxiliaires nécessitaient moins de puissance de calcul. Les projecteurs, qui permettaient de lire le journal, ou de consulter la météo, étaient tous guidés par d'humbles processeurs conçus uniquement pour ce rôle.
Cette petite tranche de vie d'une personne moyenne montrait à quel point les ordinateurs étaient omniprésents à cette époque. Et en tant que principal fabricant de puces à prix compétitif, la société Ricklin devrait nager dans l'argent.
En fait, c'était le cas. La dernière fois que Vincent avait jeté un coup d'œil sur les comptes de la société, il avait louché sur le nombre de milliards de crédits que la société engrangeait chaque année fiscale.
Malheureusement, personne dans la famille Ricklin n'était satisfait de l’économie de l’entreprise. Les revenus étaient élevés, mais les dépenses l'étaient tout autant. Pour produire autant de puces au prix le plus bas possible, la Société Ricklin investissait constamment dans ses capacités de production de masse. Mais cela ne suffisait pas.
L'entreprise devait constamment se tourner vers l'avenir, et développer des processeurs plus rapides. Son important département de R&D prenait toujours sous licence les nouvelles technologies des pays les plus avancés à des prix exorbitants, et passait des années à essayer de les adapter sous une forme moins coûteuse. Lorsque ces puces arrivaient enfin sur le marché, la Société était endettée de dizaines de milliards de crédits.
« L'entreprise est comme un hamster coincé dans sa roue. Peu importe où elle essaie d'aller, elle finit toujours au même endroit. » marmonnait Vincent, en se prélassant dans sa salle de détente.
Le jour de la livraison n'allait pas tarder à arriver. Le nouveau Mécha qu'il avait commandé sur mesure à un gamin sans histoire avait passé le processus de certification de l’ACM avec brio. Vincent n’aurait jamais cru qu'il obtiendrait son nouveau Mécha aussi facilement. Il avait sous-estimé Ves.
« Redis-moi pourquoi je dois recourir à ce vieux modèle ? » demanda-t-il distraitement, en tortillant ses cheveux blonds rebelles. Malgré leur apparence désordonnée, un vrai coiffeur s'était occupé d'eux ce matin. Alors que les robots fournissaient des performances constantes, les vrais travailleurs humains possédaient toujours une étincelle de créativité que les ordinateurs artificiels n'avaient pas.
Johnson, son assistant personnel et ‘majordome’, comme Vincent préférait le dire, exposa calmement ses propres opinions. « Jeune maître, choisir d'acheter un Mécha plus moderne alarmera vos frères et sœurs, et les poussera à augmenter leur vigilance à votre égard. En achetant un Mécha basé sur la technologie de la Dernière Génération, vous avez réussi à faire en sorte que tous ceux qui vous surveillent ne tiennent pas compte de vos intentions. »
« Je suppose que personne, à l'intérieur comme à l'extérieur, n'est au courant de mes véritables intentions ? »
« Dès qu'ils ont entendu parler de la protubérance de votre Mécha, ils ont tous cessé d'y prêter attention. »
Vincent sourit, ses yeux pétillant d'une patience indolente. Bien que le gosse de riche avait toujours l'air d'un playboy, il y avait un côté tranchant dans sa personnalité qu'il n'affichait pas en présence de quelqu'un d'autre. Même Ves était convaincu que son client n'avait pas ce côté.
« Mon grand-père et les vieux schnocks du CA regretteront bientôt le jour où ils m'ont privé de mon héritage. »
Pour le fils aîné d'une grande famille traditionnelle, cette mise à l'écart était une humiliation sans nom. Une famille qui transmettait sa position de PDG d'aîné en aîné depuis le début de la colonisation de Bentheim avait soudainement changée ses les règles pour satisfaire la troisième et plus jeune descendante directe.
Vincent serra les dents et le poing. « Cette pute de Catelyn. Pourquoi est-elle née avec tous ces dons ? »
Dès sa conception, les choses avaient commencée à changer. Vincent avait droit à tous les luxes, à condition d'écouter attentivement ses instructeurs. La quantité de travail scolaire qu'il devait mémoriser chaque jour aurait pu étonner n'importe qui d'autre, mais pour Vincent, qui avait bachoté des œuvres littéraires entières depuis son plus jeune âge, c'était comme boire de l'eau.
La famille Ricklin cachait un sombre secret. Ils se livraient à des modifications génétiques poussées pour “concevoir” le descendant parfait. Bien que ce soit un “secret” que toutes les familles aisées s'adonnaient à cette pratique, la famille Ricklin était allée plus loin.
Par hasard, l'une des ancêtres de la famille était tombée sur une grande épave, alors qu'elle accompagnait une cargaison commerciale. La femme déjà âgée à l'époque n'avait fait qu'ordonner au convoi de s'arrêter et d'inspecter l'épave à la recherche de survivants.
Elle n'avait jamais eu l'intention de rester sur place pour enquêter sur ce qui s'était passé, car la livraison était urgente. Néanmoins, les origines de l’épave s’étaient avérées extrêmement remarquables. À la suite d'un accident bizarre impliquant d'importants dégâts de combat et un moteur PRL surchargé, le vaisseau avait subi des dégâts catastrophiques pendant le voyage et s’était retrouvé bien à l'intérieur du puits de gravité d'un système stellaire.
Il était impossible de survivre à un tel processus. Toute vie dans le vaisseau avait péri sans même avoir eu le temps de crier, et la majeure partie de l’engin avait été écrasée de l’intérieur. Cependant, certains systèmes plus petits et mieux protégés avaient survécu, suffisamment pour que l'ancêtre apprenne la valeur du vaisseau.
Il s’agissait d’un vaisseau piloté par une famille exilée du Nouvel Empire de Rubarth. À son apogée, cette lignée rubarthoise régnait sur trois ports et 39 systèmes stellaires secondaires. Malheureusement, ils avaient croisé l'Empereur et perdu tout leur territoire d'un seul coup, lorsque les Rubarthiens les avaient lancé leur invasion massive.
La famille désemparée eurent à peine le temps de rassembler leurs affaires et de s'enfuir à bord de ses vaisseaux les plus rapides. L'épave trouvée par l'ancien Ricklin était l'un d'entre eux, et comme beaucoup d'autres vaisseaux de fuite d'un super-État de premier rang, il possédait de nombreuses données.
Si la transition PRL ratée avait tué tous les occupants, son noyau de données était toujours intact, même si son cryptage n'était pas une mince affaire. Lorsque l'aînée ordonna sournoisement de ramener le noyau de données, elle redirigea l'épave flottante et l'envoya directement vers le soleil du système. Elle avait voulu qu'il ne restait aucune trace de son existence.
Des années, puis des décennies passèrent pendant que la famille travaillait lentement sur le décryptage du noyau de données. Toute une génération de chefs de famille s’était retirée pour permettre à la jeune génération de prendre la relève. Les Ricklin ont fini par décoder le noyau de données, mais sans effort exceptionnel de leur part. Ils avaient simplement attendu que la technologie de décryptage progresse. Aucun cryptage ne pouvait résister à l'épreuve du temps.
Lorsque les Ricklin accédèrent enfin au contenu, ils découvrirent qu'il ne contenait des données que sur un seul sujet : la manipulation génétique. Et pas le genre habituel. Non, il s’avérait que les Rubarthiens ne s’étaient pas contentés du seul génome humain. Ils avaient très subtilement incorporé de l'ADN d'échantillons extraterrestres.
Comme on pouvait l'imaginer, le processus était loin d’avoir été simple. Le code génétique provenant de formes de vie extraterrestres se présentait toujours sous différents formats. Lire, analyser et adapter le meilleur attribut d'un extraterrestre à une forme compatible avec la vie humaine demandait un effort immense.
Cela semblait fou et hérétique, mais la famille qui finançait ces études avait réussi à incorporer de tels gènes extraterrestres dans ses propres sujets d'expérience. Alors qu'ils étaient sur le point d'étendre leurs expériences à leur propre descendance, l'empereur de Rubarth était venu les détruire sur-le-champ. Ces recherches étaient peut-être la principale raison pour laquelle la fortune de la famille avait basculé si soudainement.
Quoi qu'il en soit, pour faire court, les Ricklin étaient à peine capables d'interpréter les résultats des recherches, et encore moins de les reproduire, même dans les laboratoires les plus avancés. Ce n’était que ces dernières années qu'ils sont parvenus à un résultat limité. Juste au moment où Vincent commençait ses études, en fait.
Catelyn était le clone le plus réussi parmi des milliers d'autres. Grâce à un croisement de facteurs aléatoires, l'expression de ses gènes se situait dans la zone idéale où elle activait tous les avantages des gènes extraterrestres tout en minimisant les effets secondaires. Alors que la plupart des clones de sa fratrie étaient mort-nés ou difformes, Catelyn avait grandi en toute tranquillité, et était devenue un bébé modèle.
Les parents de Vincent avaient pratiquement ignoré leurs deux fils nés naturellement et s’étaient attachés à cette nouvelle sœur aberrante. Bien que les Ricklin n'aient jamais compris précisément ce que faisaient les gènes extraterrestres, Catelyn s’était toujours distinguée de façon remarquable depuis son plus jeune âge. Que ce soit son intelligence, son ingéniosité, ou ses capacités de déductions, Catelyn battait tous les records imaginables.
L'orientation de la famille avait alors changé. Après les pertes dévastatrices subies par la Société Ricklin lors de la dernière guerre entre le Royaume de Vesia et la République Brillante, la famille avait désespérément besoin d'espoir. Catelyn représentait leur meilleure chance de renaissance. Plus personne ne se souciait de Vincent ou de son second frère Gilbert.
Gilbert pouvait s'éloigner de tout conflit en profitant de l'occasion pour étudier dans une institution prestigieuse dans un état de seconde rang. Bien qu'il ait promis de revenir une fois diplômé, il ne donnait jamais vraiment de nouvelles, et personne dans la famille ne s'en souciait.
En tant que fils aîné, Vincent se trouvait dans une position encore plus délicate. Il ne pouvait jamais trouver de justification pour fuir les limites de l'influence de sa famille. Il n'était même pas question de quitter la surface de Bentheim. Il devait céder du terrain d'une autre manière.
Son assistant personnel, qui n’était fidèle qu'à lui, avait trouvé une solution élégante. Avec l'aide de Johnson, il avait lentement cultivé un style de vie de play-boy, au point de ne plus pouvoir distinguer ses rôles. Il jouait si bien la comédie que les chefs de famille étaient tous convaincus qu'il était devenu une ordure. Avec la myriade de scandales qui avaient fait la une des journaux, ils avaient l'excuse parfaite pour le déposséder de son héritage et le transmettre à leur talentueuse petite dernière.
Bien sûr, Vincent n'était pas dupe, et certains des anciens les plus aiguisés ne l'étaient pas non plus. Comme il avait pris l'initiative de se retirer de sa position chérie, la vieille génération ne lui avait pas rendu la tâche trop difficile. Naturellement, tout le monde, sauf lui, gardait la tête haute.
« Eh bien, je ne vais pas tarder à me venger de Catelyn et des autres. » Vincent sourit, alors qu'il était sur le point de mettre en œuvre le plan qu'il préparait depuis des années.
« Votre nouveau Mécha est arrivé dans la cour. » Johnson l'informa après quelques minutes. « Allons-nous rencontrer Mme Bollinger ? »
« Oui, mettons fin à la transaction. »
Lorsque Vincent et Johnson sortirent des portes de l'opulente demeure, ils reprirent leurs apparences habituelles. Vincent avançait en titubant, comme s'il ne s'était pas encore remis d'une nuit folle, tandis que Johnson agissait comme le serviteur consciencieux qui ignorait tout ce qui ne concernait pas les besoins immédiats de son jeune maître.
En femme d'affaires chevronnée, Marcella cachait bien son mépris. Elle était tout sourire, en saisissant fermement la main de Vincent, même s'il avait besoin de l'aide de son majordome.
« Bonjour, Vincent. Quelle magnifique journée, vous ne trouvez pas ? »
« Et comment. Ma boîte à sardine tant attendu est enfin arrivé ! J'ai hâte de la voir en chair et en os. »
Avant qu'ils ne puissent s'approcher du conteneur scellé, le personnel de sécurité du manoir s’était mis au travail. Ils avaient minutieusement inspecté le conteneur et son contenu. N'ayant rien trouvé d'anormal, ils ouvrirent la coque, et révélèrent la forme imposante d'un Mécha moyen fraîchement construit.
« Il est magnifique. Un Mécha aussi grandiose mérite d'être vénéré. » marmonna Vincent, qui était vraiment amoureux de sa dernière acquisition. « Ce jeune Larkinson mérite une médaille. Je doute que quelqu'un ait pu construire un Mécha plus cool. »
Toutes les personnes présentes n’étaient pas du même avis. Les ajouts étaient insensées et détournaient le Mécha de son objectif principal. L'inévitable coiffe boulversait l'idée que tout le monde se faisait de l'apparence d'un Mécha. Sa présence était comme un éléphant rose dans un couloir. Personne n'avait jamais vu une telle chose sur un Mécha moderne. Cela suscitait de nombreux regards interrogateurs.
Vincent ignora tous les regards et se dirigea vers le véhicule. Un robot aéroglisseur perfectionné, doté de milliards de dispositifs de sécurité, l'attendait déjà près des pieds du Mécha. Alors qu'il s’éleva dans les airs, il passa devant la coiffe. Cette décoration triangulaire, épaisse et trapue, était plus grande que son corps. Proportionnellement, il paraissait lourd sur la carrure du Marc Antoine modifié, mais il n'exagérait pas trop ses prouesses.
« C'est sûr que c'est assez grand. » Vincent hocha la tête en signe de satisfaction, lorsqu'il atteignit enfin le cockpit ouvert. Il se précipita à l'intérieur et, avec des mouvements familiers, il s'attacha. En regardant devant lui, il aperçut une gemme bleue brillante semblable à un cristal. En caressant sa surface du doigt, il l'enfonça, ce qui eut pour effet de fermer le cockpit et d'animer le Mécha.
Bien qu'il soit plus sûr de laisser un pilote entraîné à ses ordres tester le Mécha, Vincent voulait le faire personnellement. Ce serait son Mécha, et lui seul devrait avoir le droit de le piloter. Utiliser un Mécha après que quelqu'un d'autre l'ait piloté en premier ressemblait trop à l'utilisation d'un bien d'occasion. En tant que véritable élite dépensière, il dédaignait ce genre de choses.
L'interface neurale se connecta. Son esprit fut soumis à une myriade de sensations étrangères, tandis que Vincent laissait l'appareil connecter son cerveau aux diverses fonctions de son nouveau Mécha. La connexion se stabilisa au bout d'une minute, les premiers tests étant terminés.
« Je contrôle le Mécha. Début de la sortie. »
Le Marc-Antoine sortit du conteneur, et se retrouva à l'air libre. Vincent admira la perspective de son nouveau corps. Malgré son jeu d'acteur, il ne détestait pas piloter des Méchas. En fait, il adorait ça. Commander un Mécha sur mesure qui avait fière allure lui fournissait simplement une excuse commode pour toutes les circonstances futures. Il pouvait simplement dire que tous les autres Méchas étaient trop laids.
Tandis que tout le monde reculait, au cas où Vincent perdrait le contrôle, ce qui leur paraissait probable, le Marc-Antoine commença à exercer sa gamme de mouvements. Le Mécha effectua ses actions avec des mouvements fluides. Après avoir ramassé la masse et le bouclier qui l'accompagnaient, il effectua quelques mouvements d'attaque rudimentaires. Aucun dysfonctionnement n’était à déplorer.
Après une demi-heure passée à courir et à tester chaque arme sur le terrain d'entraînement des gardes, Vincent sortit enfin du cockpit avec une expression satisfaite. Il rejoignit Marcella et signa les derniers contrats.
« Et c'est terminé. » sourit Marcella, en demandant à ses employés de traiter les contrats nouvellement signés dans son bureau. « Si je puis me permettre, c'était un choix judicieux que d'acheter à M. Larkinson. Il est jeune, mais il possède une intégrité que la plupart des autres Bentheimers n'ont pas. Si vous souhaitez acheter un autre Mécha pour compléter vos écuries, n'hésitez pas à m'appeler. »
Vincent rit maladroitement. « J'ai satisfait mes envies pour un beau Mécha. Je n'ai pas l'intention d'acheter d’autre machine, pour l'instant. »
Un seul Mécha suffisait pour que son plan se réalise, se dit Vincent. Pourtant, à l'extérieur, il se montrait tout sourire en faisant quelques blagues grossières. Marcella ne les apprécia guère et se dégagea de la conversation aussi vite que possible tout en restant polie.
Alors qu'un garde ramenait la courtière vers les portes d'entrée, Vincent et Johnson regardèrent le nouveau Mécha.
« Ça va être dangereux à partir de maintenant. La tempête que vous allez déclencher va engloutir toute la République. » Johnson mit à nouveau en garde son employeur, maintenant qu'ils étaient sur le point de prendre des risques plus importants.
« Peu importe le nombre d'arbres qui seront renversés. Tant que le mien est encore debout à la fin, toutes mes actions ne seront pas vaines. »