Chapitre 3 662
Ves n’était pas religieux.
Il abhorrait toutes les formes de superstition.
Pourtant, à cet instant, il était dangereusement près de se convertir à une croyance.
La part de lui qui tirait le plus de satisfaction à découvrir le domaine incroyablement exceptionnel de la Polymathe en était totalement subjuguée.
Comparées à sa puissante spiritualité, toutes les autres entités spirituelles qu’il connaissait lui étaient largement inférieures !
L’Être Sans Fin, l’Idole de la Mère Suprême, Qilanxo et même Vulcan pouvaient être considérés comme des dieux par certains groupes, mais pour Ves, ce n’étaient que des imposteurs face à la réalité !
Un véritable dieu devait être bien plus proche de la Polymathe !
Il aurait tout donné pour reproduire ne serait-ce qu’une fraction de ce domaine et de l’immense savoir qu’il pouvait conférer.
Une fois cette rencontre terminée, il voulait regagner son atelier personnel et y bâtir sur-le-champ un sanctuaire dédié à la Polymathe !
Il secoua vivement la tête.
Mais à quoi diable pensait-il ?!
Même si la Polymathe était vraiment la personne la plus proche de devenir un dieu du savoir, il était totalement exclu qu’il s’incline devant une autre entité.
Il était maître de lui-même !
Ves aspirait à devenir un jour Concepteur stellaire. Même si cela lui prenait un siècle ou deux, une fois qu’il aurait atteint ce sommet par ses propres efforts, il n’aurait plus aucune raison de vénérer la Polymathe comme une divinité.
À ce moment-là, les autres le prendraient pour un dieu !
Lorsqu’il parvint à retrouver son calme, la Polymathe lui adressa un hochement de tête approbateur.
Elle donnait l’impression qu’il venait de réussir une nouvelle épreuve.
À bien y réfléchir, la Polymathe n’avait pas eu besoin de déployer son domaine avec tant de spectaculaire. Elle maîtrisait si finement ses propres capacités qu’elle aurait pu en limiter les effets à l’étude de Blinky, sans rien de plus.
Ves ne pouvait que conclure qu’elle avait délibérément fait étalage de sa puissance pour servir des desseins cachés.
Heureusement, la Polymathe ne le laissa pas dans le doute.
« Avec votre savoir, vos capacités et votre héritage, vous attirerez tôt ou tard l’attention du Pacte des Cinq Parchemins, déclara-t-elle d’un ton calme, bien plus réservé que lorsqu’elle s’était montrée enthousiaste. Les cultistes tenteront de vous capturer. S’ils échouent, ils essaieront plutôt de vous tenter.
— Ils vous promettront de vous aider à développer vos pouvoirs et à vous élever au rang de dieu. Ne cédez pas à ces tentations. Vous êtes concepteur de méchas, et notre voie n’est pas moins prometteuse que la leur. Les Concepteurs stellaires comme moi sont puissants d’une manière que vous ne pouvez imaginer. Ce que je vous ai montré n’est qu’un aperçu de mes capacités. Et je ne suis même pas la plus puissante d’entre nous.
— Il existe des Concepteurs stellaires plus anciens qui ont accompli de grands progrès. Rien ne peut arrêter notre progression. »
Ves était déjà résolu à atteindre le sommet de la conception de méchas ; il avait donc à peine besoin que la Polymathe lui rappelle de rester fidèle à lui-même.
Il apprécia néanmoins l’avant-goût qu’elle lui avait donné. Il était bien plus rassuré de savoir que les concepteurs de méchas n’étaient pas faibles dans le domaine spirituel.
Bien que tout le savoir que le domaine de la Polymathe lui avait conféré eût disparu, Ves gardait les observations et les réflexions qu’il avait faites de son propre chef.
Il se rappelait l’impression générale que lui avait laissée le domaine de la Polymathe, ainsi que sa force globale et ses propriétés spirituelles, dont le souvenir restait profondément gravé en lui.
C’était un savoir incroyablement utile en soi ! Il avait désormais une idée beaucoup plus concrète de ce vers quoi il tendait. Même s’il finirait inévitablement par développer un domaine différent, fondé sur sa propre philosophie de conception et ses attributs spirituels, il pouvait tout de même tirer de nombreux enseignements de cette expérience !
Voilà quel était le véritable cadeau de ce petit épisode. Même si cela ne lui servirait pas avant longtemps, il avait au moins pu confirmer quelques théories et mieux discerner la direction à suivre.
Tandis que cette exaltation indescriptible s’estompait peu à peu, Ves se remémora une autre remarque de la Polymathe.
Une personne aussi intelligente et puissante qu’elle ne pouvait pas parler à la légère. Son affirmation précédente devait cacher autre chose.
« Votre Excellence, vous avez dit tout à l’heure que vous étiez humaine, mais vous avez aussi affirmé que vous n’étiez plus “défectueuse”. Pourriez-vous… préciser ce que vous vouliez dire ? »
La Polymathe lui adressa un sourire indulgent. « Vous êtes concepteur de méchas, pas un enfant. Vous devriez pouvoir déduire vous-même les implications de mes paroles, surtout si vous avez déjà entendu parler de la théorie concernée. »
Ves passa silencieusement ses pensées en revue, ce qui n’était pas facile avec toute la pression qu’il subissait.
« La conséquence la plus évidente de votre déclaration, c’est que les humains moins puissants que les Concepteurs stellaires sont défectueux d’une certaine façon, commença-t-il. Ils ont… un défaut qui les empêche d’atteindre leur plein potentiel. Ils ne pourront accéder à une puissance digne des dieux qu’en réparant ces défauts. C’est ce que vous vouliez dire ? »
« Vous avez saisi l’essentiel, monsieur Larkinson. Cette théorie vient du Pacte des Cinq Parchemins. Si ses membres ne vous ont pas encore éclairé à ce sujet, ils tenteront certainement de vous envoûter avec cette idée. En règle générale, vous ne devriez croire aucune des théories ou croyances défendues par ce groupe interdit, mais, malheureusement, leur description de l’humanité comme une espèce défectueuse est juste. »
Ça… avait le mérite d’être franc. Ves fut tenté de se nettoyer les oreilles. La Polymathe venait-elle vraiment d’admettre que le Pacte des Cinq Parchemins avait raison sur l’une de ses théories ?
« Je suis surpris de l’entendre, Votre Excellence.
— Pourquoi ?
— Parce que vous, les méchas, faites toujours de votre mieux pour défendre l’humanité. Depuis que je suis petit, mes professeurs et tous ceux qui m’entouraient n’ont cessé de souligner que nous sommes forts et uniques à notre manière. Vous, les méchas, vous déployez aussi beaucoup d’efforts pour répandre ces idées. Vous entendre reconnaître que la plupart des humains sont défectueux, c’est… décevant. »
Comment aurait-il pu ne pas l’être ? D’après cette théorie, Ves était lui aussi un humain défectueux !
« Je ne vous en veux pas d’avoir cette opinion, répondit la Polymathe. Notre société a bel et bien cherché à faire de l’humanité une race à part. Cependant, si vous savez ce qui est possible et prenez conscience de vérités que je ne peux pas partager aujourd’hui, vous découvrirez que nous sommes… défectueux. »
Il ne pensait pas que la Polymathe mentait. Il avait simplement du mal à adopter son point de vue à moitié vide.
Au lieu de décrire la plupart des humains comme normaux, elle reléguait les gens ordinaires au rang de produits défectueux.
Les puissants transcendants comme elle n’étaient alors que « normaux », au lieu d’être exceptionnels.
« Alors, c’est vers cela que les concepteurs de méchas et les autres cherchent à tendre ? dit Ves, la voix chargée d’émotion. Nous naissons tous faibles et imparfaits, et le seul moyen de tout réparer est de progresser jusqu’à votre niveau. »
Cette idée le déprima. Il ne s’inquiétait pas pour lui-même. Si une détentrice de fragment comme la Polymathe avait pu devenir Concepteur stellaire, alors lui aussi le pouvait. Il n’y arriverait peut-être pas aussi vite, mais il avait de nombreux avantages qui lui donnaient confiance.
Ce qui l’inquiétait vraiment, c’étaient ses proches. Gloriana deviendrait probablement folle s’il lui disait qu’elle était défectueuse !
Même sans le lui dire, Ves ne savait pas si elle pourrait franchir l’immense fossé qui séparait les Maîtres des Concepteurs stellaires.
Ses enfants étaient une source d’inquiétude encore plus grande. Il n’avait pour l’instant qu’une fille, et déjà, il l’aimait plus que tout. Comment aurait-il pu accepter qu’Aurelia reste à jamais inférieure à lui ? Si, plus tard, elle ne devenait ni pilote de mécha ni conceptrice de méchas, quelle voie pourrait-elle choisir pour corriger peu à peu ses défauts innés ?
« Vous n’avez pas à vous préoccuper outre mesure des autres, lui conseilla la Polymathe. Par “défectueux”, nous entendons principalement que leur puissance psionique est insuffisante. Les humains sont normaux à bien d’autres égards. La grande majorité de l’humanité n’entendra jamais parler de cette théorie et ne ressentira jamais le moindre mécontentement à ce sujet. Inutile d’éclairer les ignorants sur leurs propres défauts. »
Après avoir entendu tout cela, Ves avait une assez bonne idée de l’aspect de l’humanité censé être défectueux.
Le Pacte des Cinq Parchemins était obsédé par la manipulation spirituelle. Pourtant, la plupart des humains n’avaient tout simplement pas les qualités requises pour la maîtriser, car ils ne possédaient pas le potentiel spirituel nécessaire pour commencer !
Si les « véritables » humains étaient censés former une race dont tous les membres naissaient avec un potentiel spirituel, cette version de l’humanité serait bien moins imparfaite !
En fait, on pouvait pousser le raisonnement plus loin. Peut-être seuls les humains dont le potentiel était pleinement activé et prêt à être exploité par des pilotes ou des concepteurs de méchas se rapprochaient-ils vraiment de l’état idéal de l’humanité !
Ves commença même à nourrir quelques soupçons à son propre sujet. Il avait commencé faible, puis développé des capacités spirituelles spéciales que les autres ne possédaient pas. La faculté de percevoir l’énergie spirituelle devait être l’une des clés permettant aux humains de devenir plus complets !
C’était d’autant plus probable que la Polymathe percevait sans difficulté l’énergie spirituelle, contrairement aux Maîtres qu’il avait rencontrés, comme Maître Moira Willix.
Il osa avancer une hypothèse. Sa mère ou le Système avait-il fait quelque chose pour réparer une partie de ses défauts innés ?
Cette possibilité lui donna un peu d’espoir. Il existait peut-être d’autres moyens de rendre les humains moins imparfaits que d’espérer qu’ils deviennent Concepteurs stellaires !
« Je crois… comprendre, finit-il par dire en poussant un profond soupir. Mes recherches m’ont toujours amené à m’intéresser aux moyens de faciliter les percées. Ce que vous m’avez appris aujourd’hui m’aidera à affiner mes recherches sur le sujet. »
La Polymathe se pencha en avant. « Maître Moira Willix vous a confié une mission liée à cette question. Nous avons suivi vos efforts et constaté que vous n’avez pas consacré autant de temps et d’énergie que nécessaire à remplir vos obligations. J’ai étudié votre esprit compagnon, je sais donc que vous pouvez en faire davantage. Ne procrastinez pas. Vous devez obtenir des résultats. »
Ves faillit s’évanouir. Pourquoi la Polymathe ne cessait-elle de lui imposer des exigences ?! Elle n’était pas sa mère !
« Les percées sont par nature imprévisibles, et trop pousser les choses se retourne souvent contre nous, répondit Ves à la hâte. Je veux vraiment réussir cette mission, mais personne n’y est jamais parvenu. J’ai déjà tenté d’avancer en concevant la variante du Guerrier des Illuminés, mais les pilotes mettront longtemps à tirer suffisamment de bénéfices de mon nouveau mécha. »
« Vous avez peur d’attirer trop d’attention, déclara-t-elle.
— Euh…
— Inutile de le nier. En temps normal, nous ne voyons pas d’inconvénient à vous laisser entretenir vos illusions, mais l’humanité fait face à de nombreuses menaces. Je crois que vous disposez d’une méthode viable pour provoquer les percées des vingt pilotes de méchas de l’Association du Commerce des Méchas que nous vous avons initialement confiés. Vous ne devriez pas hésiter à mettre vos idées en pratique.
— Quoi qu’il arrive, nous veillerons à préserver votre secret et à étouffer toute nouvelle. »
Ves avait envie de grimacer. Savait-elle seulement ce qu’elle lui demandait ?
« Je… ne peux pas vous promettre que je réussirai. Manipuler des gens de cette façon est également dangereux. Tout à l’heure, vous m’avez conseillé de mener mes recherches avec plus de prudence et de rigueur. Je ferai de mon mieux pour respecter cette approche dans le cadre de ce projet. »
« Vous devez trouver un juste équilibre. » La Polymathe hocha la tête.
La conversation touchait à sa fin. Ves sentait déjà que la Conceptrice stellaire avait abordé tous les sujets qu’elle comptait traiter.
Il aurait voulu qu’elle reste pour lui transmettre d’autres éclairages et secrets, impossibles à obtenir d’une autre source, mais la Polymathe avait déjà fait comprendre qu’elle devait repartir.