Chapitre 2 230
Lors de ses premières expériences, Ves manipula le potentiel spirituel de Peter Seterin comme un médecin légiste disséquant un cadavre.
Il savait que ce qu’il faisait était mauvais et, d’une certaine manière, contre nature. La résistance croissante qu’il rencontrait ne faisait que renforcer cette impression.
Peter Seterin était vivant. Sa spiritualité, aussi faible fût-elle, représentait sa force en tant que personne, en tant qu’être vivant et conscient.
Lors de ses nombreuses interactions avec d’autres entités spirituelles, comme ses produits spirituels, Ves avait toujours fait une grande distinction entre leur état avant et après qu’il leur eut insufflé la vie.
Tant qu’ils n’étaient pas venus à l’existence, les produits spirituels n’étaient qu’un ensemble disparate d’ingrédients. Ves pouvait bricoler ces derniers et manipuler leur processus de fusion dans une large mesure.
Mais dès qu’ils prenaient vie, leur état tout entier changeait. Le tout devenait supérieur à la somme de ses ingrédients. À partir de là, le produit spirituel qu’il avait créé ne pouvait plus être modifié comme une machine. Il devait le traiter comme un véritable être vivant, qui évoluait principalement par la croissance plutôt que par des ajustements mécaniques.
Bien que le potentiel spirituel de Peter eût montré des signes de négligence, voire d’atrophie, il possédait tout de même ses propres mécanismes de défense ! Ves était parvenu à le plier au début, mais lorsqu’il avait tenté de le modifier au point de l’éloigner trop de l’état d’esprit initial de Peter, une partie de son potentiel spirituel s’était bel et bien brisée !
« Aaaah ! » hurla Peter, sentant quelque chose se déchirer au plus profond de son être !
Au moment où Ves infligea des dommages importants au potentiel spirituel de Peter, celui-ci réagit soudain de façon radicale.
Il se replia sur lui-même !
C’était comme si les habitants d’une ville s’étaient réfugiés dans un château, dont les portes se seraient refermées et où des archers auraient pris position sur les remparts. La spiritualité de Peter commença à se replier et à se comprimer jusqu’à prendre une forme semblable à une graine, mais moins robuste.
Peter s’affaissa visiblement quand cela se produisit. Ce changement inconnu le protégeait de la douleur déchirante que lui aurait causée la perte d’un véritable fragment de son esprit, mais il le rendait aussi moins détaché de l’une des sources de sa force.
En étudiant l’état modifié de Peter, Ves supposa que ce changement avait ramené son sujet d’expérience à un état normal.
Pourquoi le pensait-il ? Une fois comprimé en graine pour se défendre, le potentiel spirituel était devenu moins tangible !
Ves avait beaucoup plus de mal à manipuler cette graine inerte. C’était comme si elle avait atténué sa présence au point de sortir de phase avec les dimensions dans lesquelles il évoluait ! À moins de parvenir à reproduire une manœuvre similaire, il ne pouvait en aucun cas modifier la spiritualité de Peter, malgré leur énorme différence de puissance !
Il fronça les sourcils en observant Peter, qui tremblait et ruisselait de sueur. Toutes les conséquences des changements survenus avaient laissé une impression extrêmement pénible dans son esprit.
« Cette expérience est en grande partie un échec », marmonna-t-il.
Il n’avait pourtant aucune raison d’être déçu. Les échecs pouvaient révéler autant de choses que les réussites.
Ses tentatives ratées pour modifier le potentiel spirituel de Peter avaient donné lieu à plusieurs phénomènes inédits, qu’il n’avait encore jamais observés.
Les résultats confirmaient davantage sa théorie : s’attaquer inconsidérément à l’esprit de quelqu’un pouvait facilement lui causer de graves dommages.
La seule question qu’il se posait à présent était de savoir si le potentiel spirituel replié de Peter resterait recroquevillé comme un hérisson pour toujours. En l’examinant de près avec sa vision spirituelle, Ves sentit intuitivement qu’un tel état risquait de lui nuire s’il se prolongeait.
En effet, une fois que le potentiel spirituel s’était resserré dans une coquille, il n’interagissait plus avec aucun stimulus extérieur, y compris les pensées et les émotions de Peter !
Ves supposa donc que l’état du potentiel spirituel de Peter dépendait du degré de danger qu’il percevait.
Si la spiritualité de Peter croyait qu’on s’en prendrait à elle dès qu’elle baisserait sa garde, elle risquait de décider qu’il valait mieux se laisser mourir de faim que d’affronter cette autre possibilité !
Tandis que Ves observait, analysait et déduisait quantité de mécanismes liés à la spiritualité et à ses réactions à certains changements, Calabast demeurait perplexe.
Contrairement à son partenaire, elle ne possédait aucun potentiel spirituel. Même si elle en avait eu, elle n’aurait pas pu percevoir les changements spirituels complexes qui se produisaient hors de son champ de vision.
Elle ne pouvait savoir que quelque chose se passait qu’en observant les réactions et les changements radicaux de Peter Seterin. Son langage corporel, son niveau de stress, ses expressions et ses paroles indiquaient tous que Ves manipulait son prisonnier de manière invisible et insondable !
Cette scène l’effrayait. Bien qu’elle eût découvert le plus grand secret de Ves, elle ne comprenait pas vraiment de quoi les Fils Saints étaient capables. Ses conceptions de méchas lui fournissaient certes de nombreux indices, mais elle avait toujours supposé que ses pouvoirs s’appliquaient surtout aux méchas.
À présent qu’elle le voyait manipuler directement des gens au lieu de recourir à des moyens indirects comme les auras, son évaluation du danger qu’il représentait avait considérablement augmenté !
Heureusement, elle était l’alliée de Ves, pas son ennemie. Elle savait qu’en dépit de son absence de limites, il traitait ses amis et ses alliés avec sincérité.
Cela ne changeait rien au caractère troublant de ses expériences du moment. Pirate ou non, Calabast déplorait la cruauté gratuite. Si Ves voulait punir Peter, il n’avait qu’à abréger ses souffrances.
« Qu’est-ce qui arrive à monsieur Seterin ? » demanda-t-elle directement. « Tout cela a-t-il un but, ou bien tu mets simplement au point une nouvelle méthode de torture ? »
« Je mène des recherches sérieuses ! Pour l’instant, j’explore simplement les mécanismes et j’apprends de mes échecs. Quand j’aurai réussi, tu me soutiendras encore davantage, c’est certain ! » se défendit Ves.
Il continua à sonder le potentiel spirituel replié de Peter Seterin et conclut qu’il ne pouvait plus rien en tirer de significatif.
« Emmène monsieur Seterin et fais entrer le prochain sujet d’expérience », dit-il.
Calabast réduisit partiellement le brouillage afin de transmettre un ordre à ses hommes. Deux Chats Noirs ne tardèrent pas à entrer dans la pièce et à emporter le prisonnier épuisé, blessé dans son esprit.
« Que veux-tu faire de monsieur Seterin ? Tu as encore besoin de lui ou peut-on mettre fin à ses souffrances ? »
Il réfléchit un instant. « Non. Ne t’en débarrasse pas. Fais-le enfermer sur un vaisseau où personne ne le dérangera. Je vais devoir l’observer plus longtemps et peut-être encore faire des expériences sur lui. Les sujets qualifiés sont difficiles à trouver, et je ne peux pas me permettre d’en ramasser une poignée dans la rue. »
Les découvertes de la journée avaient déjà considérablement enrichi sa compréhension de la spiritualité. Il avait appris que même les personnes dont le niveau spirituel était inférieur au sien possédaient des moyens de résister à ses manipulations, à des degrés divers.
Plus il déformait l’esprit de quelqu’un au-delà de son état naturel, plus celui-ci résistait aux changements.
Cette manipulation extérieure différait de ce qu’il avait fait à William Urbesh. À l’époque, Ves avait contaminé le potentiel spirituel de l’ancien lâche avec une autre influence. Cela avait provoqué des changements à l’intérieur de son château et rendu inefficaces la plupart de ses méthodes de défense.
L’ennemi était déjà à l’intérieur et contrôlait certaines portes !
« Il y a une différence très importante », conclut Ves.
Modifier la spiritualité de quelqu’un par contamination était une méthode insidieuse. C’était comme introduire des espions dans un château et transformer certains de ses habitants en traîtres.
Malgré sa facilité, cette méthode était un moyen destructeur et incontrôlable de transformer les gens. Voyant comment William Urbesh avait fini, Ves se promit de ne jamais l’utiliser contre un membre de son clan.
En revanche, la nouvelle méthode qu’il avait appliquée à Peter Seterin était très prometteuse, malgré son échec initial.
Il avait tenté d’amplifier l’un des traits de Peter en créant une construction spirituelle ouverte et en la chargeant de l’un de ses attributs spirituels les plus puissants et les plus abondants.
Comme il avait du mal à saisir et à manipuler la spiritualité de Peter, Ves n’avait pu en extraire qu’un des attributs les plus marqués, qui se trouvait être lié à la luxure.
Le résultat avait prouvé que la méthode qu’il avait employée sur les fondations spirituelles des méchas fonctionnait aussi sur l’esprit d’une personne vivante.
Les problèmes qui avaient suivi compliquaient son plan, mais Ves était convaincu qu’il pourrait en résoudre certains. Il lui suffisait de décomposer les difficultés rencontrées et de trouver des solutions appropriées.
Lors de sa précédente expérience, la différence cruciale tenait à l’autorité dont il disposait. Sa propre spiritualité, ainsi que les fondations spirituelles de ses méchas, qu’il avait nourries de sa propre énergie spirituelle, lui appartenaient. Il pouvait naturellement les manipuler puisqu’il en était pleinement propriétaire. Elles le considéraient comme l’un des leurs.
Pour Peter Seterin, c’était différent. Même face à un ami proche, son potentiel spirituel résisterait probablement à tout changement qui l’éloignerait davantage de la nature véritable de Peter.
C’était un problème de taille pour Ves, car cela limitait l’ampleur des changements qu’il pouvait apporter. S’il poussait quelqu’un trop loin, celui-ci activerait son mécanisme de défense le plus désespéré et fermerait tout simplement sa spiritualité à toute influence extérieure.
« Je n’ai qu’à me contenir, alors », marmonna-t-il. « C’est une sacrée entrave, mais c’est rassurant aussi. »
Ces mécanismes de défense montraient au moins que les humains n’étaient pas sans défense face à une manipulation spirituelle débridée. Ils possédaient peut-être d’autres moyens de protéger l’intégrité de leur esprit que Ves n’avait pas encore découverts. C’était ce qui rendait ces expériences si précieuses. Mieux valait toujours savoir ce qui se passait que rester dans l’ignorance !
Les Chats Noirs firent bientôt entrer un autre prisonnier, cette fois un véritable pirate impénitent. Une fois que les assistants eurent attaché le Seigneur de Crona à la chaise, ils sortirent, laissant Ves reprendre sa deuxième série de tests.
« Hmm, cette fois, faisons autrement. »
Auparavant, Ves avait voulu commencer par quelque chose de simple et tenté de déformer l’esprit de Peter en amplifiant l’un de ses traits de personnalité les plus marqués.
Mais Ves avait oublié qu’il avait affaire à des pirates et à des criminels dépravés. Leur personnalité était pourrie et, s’ils en possédaient un, leur potentiel spirituel reflétait leur laideur !
Les choses auraient peut-être été différentes s’il avait tenté ses manipulations sur quelqu’un de plus noble, comme un Larkinson. Mais sur de la racaille, amplifier l’un de leurs principaux attributs spirituels n’aurait fait que les transformer en pires ordures encore !
« Peut-être que je devrais soustraire quelque chose au lieu de l’amplifier. »
Il reproduisit en partie ce qu’il avait fait dans son propre esprit lorsqu’il s’était laissé emporter en créant des augmentations spirituelles.
Il créa des constructions spirituelles fermées qui visaient à exploiter séparément un attribut spirituel précis, afin de l’isoler du reste de l’esprit et de la spiritualité de la personne.
En parcourant rapidement le dossier de son nouveau sujet, Ves remarqua que l’homme éprouvait un désir malsain de battre des esclaves pour affirmer sa supériorité martiale.
« Espèce de morveux ! Les Seigneurs de Crona sont tombés, mais l’Alliance Allidus ne te laissera pas t’en tirer après avoir éliminé l’un de ses fournisseurs ! Le seigneur Hivex va te traquer et t’arracher membre par membre, avant de laisser ses toubibs te rafistoler pour recommencer ! Et quand je sortirai d’ici, je m’en chargerai moi-même ! »
Ves grimaça. « Eh bien, tu es sacrément cruel, pas vrai ? Voyons si je peux corriger ça. »
Il se mit au travail. Une fois de plus, il rencontra une forte résistance lorsqu’il tenta de prélever une partie de l’énergie spirituelle de son sujet pour lui donner une forme capable de contenir une partie de sa cruauté.
Ves essuya encore quelques revers.
Premièrement, il ne parvenait pas à créer une construction assez grande à son goût.
Deuxièmement, il ne pouvait pas extraire toute l’énergie spirituelle porteuse de l’attribut recherché. Le potentiel spirituel de son sujet était déjà sur ses gardes ; Ves ne put donc en détourner qu’une portion modeste vers la construction spirituelle qu’il venait de créer.
Dans l’ensemble, les changements apportés par Ves étaient bien moins radicaux que ceux qu’il avait imposés à Peter. Heureusement, la résistance de son deuxième sujet aux modifications n’avait pas encore atteint un seuil critique.
Ves et Calabast observèrent le sujet de près. Un instant plus tôt, le Seigneur de Crona barbu grondait et lançait des regards furieux à ses ravisseurs.
À présent, son visage avait perdu une partie de son animosité et de son agressivité. Le pirate éprouvait toujours une aversion manifeste pour le Clan Larkinson, mais Ves avait réussi à atténuer sa haine de façon notable !
Cette fois, Calabast fut vraiment impressionnée !
« C’est intéressant. On dirait que tu as drogué ce pirate ! Je vois toutes sortes d’applications pour cette astuce. »
Le pirate était peut-être moins furieux, mais il n’était pas devenu un légume pour autant ! Il avait encore du mordant !
« Espèce de petit con ! Détache-moi, que je t’éclate la figure ! »
« … »
« Eh bien, il disait déjà pire il y a une minute. C’est un progrès, au moins. »