Chapitre 2 103
« Alors, tu n’as encore rien trouvé d’utile ? » demanda Ves avec scepticisme en grattant la tête de Lucky.
« Je suis encore en train de répertorier toutes les substances distinctes contenues dans l’échantillon, lui répondit le Docteur Ranya en examinant une vue microscopique de l’échantillon de sérum de longévité. Et puis, bon nombre des substances organiques que j’ai cataloguées me sont totalement inconnues. Je ne peux même pas commencer à deviner d’où elles viennent, et encore moins à les reproduire.
Et ça n’aide pas que tu ne me donnes accès au sérum que quelques heures par semaine. »
« Tu as d’autres responsabilités, et ce n’est pas comme si tu allais en apprendre beaucoup plus en y consacrant davantage de temps. Je sais bien que tu passes bien plus de temps le nez dans les livres pour acquérir les connaissances nécessaires à l’analyse du sérum. »
Le Docteur Ranya soupira. Même si Ves n’était pas exobiologiste, il restait un scientifique à sa manière. Il connaissait bien le cycle de recherche de la jeune femme.
« Ce sérum est l’un des produits les plus merveilleux que la haute technologie ait jamais mis entre les mains de l’humanité, déclara-t-elle. Mes connaissances sont bien trop superficielles pour que je puisse seulement effleurer sa nature profonde. Il me faudra probablement des siècles pour en comprendre le fonctionnement élémentaire. Pourtant, je ne renoncerai jamais à cette occasion !
Avoir accès à un sérum d’une telle qualité est une occasion extrêmement précieuse, que nombre de mes collègues tueraient pour pouvoir étudier quelques heures ! Je suis certaine de pouvoir accomplir quelque chose de remarquable en trois… non, deux décennies ! »
Ves fronça les sourcils. Avec un délai aussi long, il aurait pu engager des exobiologistes bien plus compétents !
Une femme aussi intelligente que Ranya ne manqua pas de remarquer sa réaction.
« Avant d’essayer de trouver quelqu’un de plus expérimenté pour reprendre ce projet de recherche, tu devrais garder à l’esprit qu’il y a tant de choses à apprendre que tous les spécialistes en biotechnologie doivent repartir de zéro. Les théories qu’il faut maîtriser pour percer les secrets du sérum sont très ésotériques et obscures. La plupart des connaissances disponibles sont éparpillées et fragmentaires.
Je dois assembler les pièces du puzzle en combinant des théories dispersées avec mes observations expérimentales. C’est le travail d’une vie. Bien sûr, quelqu’un de plus compétent que moi pourrait peut-être analyser le sérum plus vite, mais quel âge aurait cette personne ? Cent ans ? Deux cents ans ? »
Le sous-entendu était évident. Ranya n’avait peut-être pas l’efficacité d’apprentissage des plus grands spécialistes du domaine, mais ceux-ci avaient au moins plusieurs décennies d’expérience. Lorsqu’ils auraient étudié le sérum en profondeur, ils seraient peut-être déjà au bout de leur vie !
Cependant, son argument présentait des failles flagrantes.
« Il y a deux façons de pallier ce problème, dit-il en levant un doigt. D’abord, les recherches sur le sérum de longévité produiront sans doute des résultats qui aideront les gens à vivre plus longtemps. Et même si ce n’est pas le cas, l’expertise de quelqu’un qui a étudié ce sérum en profondeur mérite que je paie pour lui offrir une prolongation de vie ! »
Il leva un autre doigt. « Ensuite, même si prolonger la vie d’un vieux bonhomme n’est pas envisageable, je peux toujours lui demander de former des apprentis qui prendront sa relève ! La civilisation humaine a toujours reposé sur l’accumulation et la transmission du savoir. Nous nous tenons sur les épaules de géants. »
Quel noble argument ! Ves se félicita intérieurement d’avoir ressorti ces belles formules.
« Je ne dirai pas que tu as tort, mais… veux-tu vraiment révéler davantage l’existence de ton sérum ? Même si tu as réussi à garantir leur silence, il y a toujours moyen de faire parler quelqu’un. Est-ce vraiment un risque que tu veux prendre ? »
Argh. Ranya venait de toucher une de ses peurs avec une concision redoutable. Elle avait raison. Chaque personne au courant de l’existence du sérum augmentait le risque que le secret soit révélé.
Même les Terriens et les Rubarthais n’hésiteraient pas à envoyer des forces pour le lui arracher ! Sa valeur était tout simplement trop grande pour qu’un homme comme lui puisse garder en sa possession un bien aussi convoité !
Ves voulait vraiment en tirer des bénéfices plus rapidement, mais il redoutait encore davantage que le secret soit éventé. C’était pourquoi il avait pris tant de précautions pour en révéler l’existence au moins de personnes possible !
Jusqu’à présent, seuls lui, Lucky, Nitaa et Ranya étaient au courant. Personne d’autre. Avec toutes les mesures de sécurité qu’il avait prises, Calabast devait probablement être dans l’ignorance, elle aussi.
La seule autre personne qui pouvait en savoir un peu était peut-être James, mais ses méthodes étaient tout bonnement déroutantes.
Ves était très inquiet de voir le Prophète vivant percer certains de ses secrets, mais il était soulagé que l’Ylvainien soit apparemment de son côté.
Puisque James prétendait pouvoir voir l’avenir, ce salaud arrogant devait parfaitement connaître les conséquences d’une trahison ! Ves n’avait pas pu se venger de tous ceux qui lui avaient fait du tort, mais il n’épargnerait assurément aucun effort pour se venger, à commencer par le fragment spirituel d’Ylvaine !
Après tout, si Ves était capable d’insuffler la vie à des entités spirituelles, il pouvait aussi la leur reprendre !
Tant qu’il disposait de ce moyen de pression, il était sûr de pouvoir tenir James en respect.
« Tu as fait valoir ton point de vue, finit par dire Ves. Cela dit, ma patience n’est pas infinie. Même si tu ne parviens pas à découvrir quoi que ce soit de révolutionnaire, je veux voir au moins un résultat concret d’ici quelques années. »
« C’est… un sacré défi. Si je laisse presque tout le reste de côté pour me consacrer entièrement aux résultats à court terme, je pourrai peut-être tirer de mes recherches une application utile. Il serait bon que je sache dans quelle direction travailler. Que cherches-tu exactement ? »
Il réfléchit. « Puisque le sérum sert surtout à prolonger la vie, essaie de trouver un moyen d’y parvenir. Ton résultat n’a pas besoin d’être aussi efficace qu’un sérum de qualité inférieure. Même moi, je sais que c’est hors de portée. Mais si tu arrives à mettre au point une sorte d’élixir qui prolonge de trente ans la vie d’un humain ordinaire, ce sera déjà extrêmement utile.
À condition qu’il soit assez économique, nous pourrons en fournir à tous les membres du clan, ce qui renforcera considérablement notre clan ! »
Faire vivre les gens plus longtemps signifiait aussi que Ves pourrait leur faire travailler davantage ! Recruter et former la nouvelle génération pour remplacer les anciens demandait beaucoup d’efforts. Si les vieux de son clan pouvaient vivre quelques décennies de plus, Ves tirerait bien davantage profit de leur expérience !
Bien sûr, tout dépendait du prix de l’élixir : il fallait qu’il coûte moins cher que la valeur qu’il pourrait tirer de la prolongation de vie d’un membre productif du clan.
Quant à tenter de rétroconcevoir le sérum dans son intégralité, Ves aurait été bien naïf de croire que cela pouvait se faire en moins d’un siècle. Même s’il avait pris conscience de ses remarquables propriétés spirituelles, le degré d’ingénierie spirituelle nécessaire dépassait de loin ses compétences !
À cet égard, il était dans le même bateau que Ranya.
Mais contrairement à elle, Ves ne pouvait pas se permettre de perdre trop de temps à percer les secrets du sérum.
Il n’avait pourtant pas besoin de comprendre son fonctionnement pour en tirer parti. Après avoir longuement réfléchi, il finit par prendre sa décision.
Garder un bien aussi puissant en réserve était du gâchis. Attendre d’avoir trois cents ans pour prolonger sa vie d’un siècle de plus, c’était bien trop long.
Il n’avait même pas encore un dixième de cet âge ! Il lui faudrait une éternité avant d’en arriver au point où il aurait besoin de prolonger sa vie, et d’ici là, il serait sans aucun doute capable d’en obtenir par lui-même !
C’était cette confiance en lui qui lui permit d’envisager l’impensable pour quelqu’un dans sa situation.
Il décida d’utiliser le sérum à d’autres fins !
Il était certes très facile de gâcher son potentiel, mais si Ves en tirait suffisamment de bénéfices immédiats, cela en valait la peine ! Un petit coup de pouce au début de sa carrière avait bien plus de valeur qu’un coup de pouce plus important à un stade ultérieur.
Plus vite il deviendrait concepteur senior, plus vite il pourrait accéder à la cour des grands !
Plus ses conceptions de méchas s’amélioreraient vite, plus il gagnerait d’argent !
Tout consistait à prendre de l’avance dès le départ, puis à creuser l’écart au fil des années. Ves savait parfaitement qu’il courait sans cesse contre la montre. Nul besoin de se fier à son intuition pour comprendre que l’âge d’or de l’humanité ne durerait pas éternellement.
Même si aucune grande menace ne survenait de son vivant, il était essentiel qu’il se renforce autant que possible dès le début. S’il était trop faible lorsqu’il atteindrait la Galaxie naine de l’Océan Rouge, il ne pourrait jamais s’imposer dans cette étendue sauvage et dangereuse !
Après avoir finalement repris l’échantillon à Ranya, Ves quitta le laboratoire biologique fraîchement installé à bord du Scarlet Rose et se dirigea vers le coffre-fort. Il passa plusieurs contrôles de sécurité, puis entra dans le compartiment sécurisé et examina la nouvelle livraison de Pierres P.
Contrairement aux précédentes, les nouvelles Pierres P ne stockaient pas son surplus d’énergie spirituelle. C’étaient des batteries vides qui n’attendaient qu’à être chargées. Avec autant de Pierres P, Ves pourrait stocker des années de surplus d’énergie spirituelle !
« Je n’ai jamais déterminé la capacité maximale d’une Pierre P », remarqua-t-il.
Il ignorait si toutes les Pierres P pouvaient stocker la même quantité d’énergie spirituelle. Il n’avait aucune idée si cela dépendait de leur composition matérielle ou de leur forme.
En fait, jusqu’à présent, il n’avait toujours pas créé d’unité de mesure pour l’énergie spirituelle !
Il s’agissait là de questions scientifiques élémentaires que Ves avait négligé d’aborder faute de temps. Ce n’était que maintenant, alors qu’il attendait les données des tests du prototype de son dernier projet, qu’il disposait d’un peu de temps libre.
Quand il s’agissait d’étudier quoi que ce soit dans ce domaine, Ves préférait suivre sa propre voie. Bien sûr, le fait qu’il n’ait accès ni à l’héritage de sa mère ni à aucune source de connaissances systématiques y était aussi pour quelque chose. Si cette mère indigne s’était donné la peine de lui transmettre son savoir, il ne serait pas toujours obligé d’avancer à tâtons dans le noir !
« Tant mieux qu’elle ne l’ait pas fait », marmonna-t-il. « Je n’ai pas besoin de son aide ! Je trouverai ma propre voie ! »
Comme dans le domaine de la conception de méchas, Ves était convaincu qu’il pouvait mettre au point ses propres solutions ! Ses premiers résultats n’auraient rien d’impressionnant, mais s’il continuait à tracer sa route, il finirait par créer quelque chose qui lui appartiendrait véritablement !
Ves ne cherchait pas à reproduire le Grand Dynamo niché dans son esprit. Il voulait plutôt créer quelque chose d’aussi puissant !
Il contempla les Pierres P, puis jeta un coup d’œil au flacon qu’il tenait entre les mains. Son intuition s’agitait comme jamais chaque fois qu’il regardait le sérum.
L’un des nombreux pressentiments qu’il avait eus était qu’il existait peut-être un moyen de les faire interagir. Dans quel but, il l’ignorait.
« Est-il possible de séparer et d’isoler les propriétés spirituelles d’un échantillon ? »
Ves hésitait beaucoup à manipuler l’énergie spirituelle liée à la vie, si complexe et si concentrée, qui était enfermée dans le sérum.
À certains égards, le sérum était vivant. Ves ne pouvait pas le traiter comme un simple médicament.
Pourtant, il ne se laissa pas décourager.
« La vie est l’un de mes domaines ! »
Ves commença à prélever une minuscule goutte du flacon, puis la fit couler dans un autre récipient qu’il avait préparé.
La goutte était incroyablement infime, et pourtant Ves avait l’impression de tenir un soleil miniature ! L’énergie spirituelle qu’elle contenait était toujours d’une puissance redoutable !
« Voyons si je peux la transférer dans une Pierre P ! »