Chapitre 2 049
Au bout de plusieurs mois, le projet de mécha de frappe approcha de son terme.
Après un troisième cycle de modifications et d’essais sur prototype, presque aucune surprise ne se manifesta. Les quelques écarts inattendus n’eurent pas d’incidence notable sur les performances du mécha.
Bien sûr, les mordus de performances accordaient toujours beaucoup d’importance à ces petits écarts. Il fallait éliminer jusqu’à la moindre inefficacité et optimiser chaque détail avant qu’ils soient ne serait-ce qu’un peu satisfaits de leur travail !
Heureusement pour Ves, c’était lui qui décidait quand tirer le rideau sur le projet. Même si sa petite amie réclamait encore du temps pour peaufiner le design, il repoussa ses demandes sans fléchir !
Elle avait peut-être le dessus sur lui au lit, mais il était hors de question qu’il la laisse aussi diriger le laboratoire de conception ! C’était son bastion le plus important et la source de son assurance !
En outre, ils avaient déjà convenu que Ves aurait le dernier mot sur les méchas produits en série. Pour un mécha personnalisé, Gloriana aurait le plus gros mot à dire, mais leur mécha de frappe n’était certainement pas un produit conçu pour un seul client !
« Nous n’avons pas le temps de poursuivre les modifications. » Ves campa sur ses positions. « Le Clan Larkinson perd de l’argent à tour de bras et risque d’épuiser toutes ses économies en moins d’un an. De plus, la Société des Méchas Vivants n’a lancé aucun nouveau produit à large public depuis le début de la Guerre des Sables !
Avec tous les bouleversements qui ont secoué le Secteur stellaire de Komodo, toutes sortes de pirates et de racaille affluent déjà dans l’espace dévasté par les hommes-sables. Un mécha capable de venir efficacement à bout de hordes de méchas de piètre qualité aura une valeur inestimable pour les nombreuses organisations qui cherchent à piller les ruines ! »
Son analyse personnelle du marché concordait avec les rapports compilés par le service marketing de la Société des Méchas Vivants. Tout le monde voyait que son produit se vendrait probablement bien s’il remplissait son rôle !
Ses performances techniques ne dépassaient pas particulièrement celles des autres méchas de frappe spatiaux, mais son éclat censé inspirer la peur pourrait bien révolutionner complètement la perception de ce type de mécha !
La Société des Méchas Vivants devait battre le fer tant qu’il était chaud ! Ves voulait non seulement profiter de la tendance actuelle du marché, mais aussi faire à nouveau parler de sa Deuxième Compagnie de Méchas dans les médias ! La réputation durement acquise par la société s’érodait déjà, faute d’activité : l’attention du marché ne se portait jamais longtemps sur la même chose !
« Sommes-nous vraiment prêts ? » demanda Gloriana, dubitative. « La Guerre des Sables est terminée. Même si la Guerre de Komodo fait toujours rage au cœur du secteur stellaire, nombre d’États mineurs sont en train de rassembler leurs forces. »
Il secoua la tête. « Malgré quelques défauts mineurs, notre mécha de frappe reste compétitif face à la concurrence. Et puis, ce que tu évoques concerne surtout les États. Notre mécha de frappe est un produit purement commercial destiné aux sociétés de sécurité, aux corps de mercenaires et aux autres organisations privées. Leurs achats sont moins sensibles aux changements de génération. »
Les États étaient très sensibles aux changements de génération. Leurs forces armées détestaient déployer des méchas obsolètes. Un simple écart de performances de dix pour cent entre deux générations pouvait suffire à faire basculer l’issue d’une guerre contre un État rival !
C’est pourquoi, depuis l’arrivée de la nouvelle génération, presque tous les États qui n’étaient ni misérables ni en plein effondrement avaient entrepris un vaste renouvellement de leurs forces.
Leurs forces armées mettaient progressivement au rebut autant de méchas que possible et construisaient de nouveaux modèles aussi vite que leur industrie militaire le leur permettait.
Bien sûr, ils se procuraient surtout des méchas conçus en interne ou en partenariat avec certains Seniors de confiance.
Quant aux organisations ordinaires, elles avaient tendance à conserver leurs anciens méchas plus longtemps. Leur situation financière leur permettait rarement le luxe de les remplacer comme on change de vêtements.
Même les organisations les plus prévoyantes, qui avaient économisé suffisamment pour investir dans de nouvelles machines de guerre, se montraient généralement prudentes et patientes. Les premiers modèles à arriver sur le marché étaient souvent trop chers et pas assez performants.
Il fallait plusieurs années pour que les produits proposés atteignent peu à peu un niveau optimal. À ce stade, les concepteurs de méchas maîtrisaient pleinement les changements introduits par l’Association du Commerce des Méchas dans la nouvelle génération.
Pour l’instant, cette montée en gamme se poursuivait, mais le rythme des améliorations avait déjà ralenti. L’industrie du mécha s’était déjà familiarisée avec les changements les plus radicaux.
De plus en plus d’organisations entraient donc sur le marché par vagues. Les détails de leur comportement d’achat étaient en réalité très nuancés et complexes ; Ves aurait pu en parler pendant des jours.
Cela ne changeait toutefois rien à sa conclusion générale : le moment était bien choisi pour lancer un nouveau produit !
« Allons-nous vraiment nous contenter de cette version de notre design ? » demanda Gloriana.
« Oui. » Ves sourit. « Finalisons notre travail. Nous y avons déjà consacré assez de temps. »
La finalisation d’un design de mécha était un peu plus complexe qu’auparavant. Avec la croissance de la Société des Méchas Vivants et son expansion dans d’autres États, la Deuxième Compagnie de Méchas devait répondre à bien plus d’exigences légales et administratives.
Le siège de la Société des Méchas Vivants se transforma en ruche bourdonnante d’activité. Les nouveaux employés comme les anciens se mirent à préparer le lancement des nouveaux produits sur une grande variété de marchés.
Dans certains États à l’économie ouverte, il suffisait parfois de déposer un simple document auprès d’un organisme gouvernemental.
Dans les États plus contraignants, à l’économie davantage réglementée, la Société des Méchas Vivants devait soumettre un dossier plus détaillé. En outre, la Deuxième Compagnie de Méchas devait également transmettre le design du mécha et un exemplaire physique à l’Association du Commerce des Méchas pour validation.
Sans le sceau d’approbation de l’Association du Commerce des Méchas, ces étrangers si exigeants n’autoriseraient jamais la mise en vente d’un mécha potentiellement dangereux !
En plus de toutes ces démarches réglementaires, la Société des Méchas Vivants devait aussi achever les préparatifs d’une vaste campagne de marketing dans plusieurs États.
En vérité, la Deuxième Compagnie de Méchas avait commencé à préparer sa campagne dès le lancement du projet de conception du mécha de frappe. Ves transmettait souvent à Gavin des informations pertinentes sur le projet, que celui-ci faisait ensuite suivre au service marketing.
Ves et la Société des Méchas Vivants fondaient tous deux de grands espoirs sur ce nouveau produit. La plupart des méchas de la société dotés d’un éclat avaient déjà rencontré le succès, et celui-ci ne ferait pas exception.
La question n’était pas de savoir si le produit aurait du succès. Ce qui les préoccupait vraiment, c’était la vitesse à laquelle il se vendrait !
Si les ventes de lancement dépassaient un certain seuil, l’élan suscité par tout le battage autour de la sortie du nouveau produit pourrait attirer encore plus d’intérêt !
Pour atteindre des chiffres de vente proches de ceux du Soldat désolé, la Société des Méchas Vivants devait mettre les bouchées doubles et investir beaucoup d’argent dans la promotion de cette nouveauté !
Ves grimaça devant le coût astronomique de la campagne marketing, mais il savait qu’elle serait probablement rentable au bout du compte. Ce n’était pas parce que Ves et la Société des Méchas Vivants avaient acquis une grande renommée dans tout le secteur stellaire grâce à leurs récents exploits qu’ils pouvaient désormais compter uniquement sur la publicité gratuite !
Pendant ce temps, Ves et Gloriana se préparèrent à fabriquer le premier exemplaire de série.
La première réalisation d’un design de mécha constituait toujours une étape importante pour les concepteurs. C’était généralement à ce moment-là qu’ils « achevaient » leur design et recevaient en retour les impressions de leurs graines de conception.
C’était aussi l’occasion la plus propice et la plus porteuse d’espoir de fabriquer un autre mécha chef-d’œuvre.
Pour Ves, ce moment revêtait une importance encore plus grande.
Premièrement, il s’était délibérément abstenu de donner un nom au design du mécha.
Deuxièmement, il avait attendu le tout dernier moment pour doter le mécha d’un esprit de conception.
Ces deux mesures visaient à maximiser son élan avant la séance de fabrication qui l’attendait !
Tous les membres de l’équipe de conception se rassemblèrent dans l’atelier de méchas, à côté du laboratoire de conception. Les Tovars comme les Ylvains semblaient particulièrement enthousiastes à l’idée du spectacle qui allait s’offrir à eux !
Il était rare de voir Ves et Gloriana assembler un mécha en personne. Chaque fois qu’ils le faisaient, ils montraient l’exemple aux autres. Leurs compétences en fabrication et en assemblage comptaient parmi les meilleures de la Société des Méchas Vivants !
Quel dommage qu’ils ne puissent pas les aider en personne ! Mais, faute d’expérience et de maîtrise, ils n’auraient fait que gêner les concepteurs principaux. Dans le pire des cas, la maladresse des concepteurs assistants aurait très bien pu compromettre la création d’un autre mécha chef-d’œuvre !
Ves et Gloriana se préparèrent minutieusement à cette séance de fabrication. Dans un rare moment de bienveillance, Gloriana avait renvoyé les gardes de leurs quartiers la veille au soir et permis à Ves de s’offrir un moment de plaisir bien mérité !
L’éclat qu’il dégageait à son réveil le lendemain matin était si vif que même Lucky ne le supporta pas !
« Miaou ! »
« Comment ça, je sens mauvais ? » Ves fronça les sourcils en entamant son copieux petit-déjeuner. « J’ai pris une douche encore plus longue que d’habitude ce matin ! »
Assise de l’autre côté de la table, Gloriana prenait elle aussi son petit-déjeuner. Elle adressa un sourire malicieux à son petit ami.
« Je te récompenserai encore si tu réussis bien notre séance de fabrication. » Elle lui fit cette promesse avec un sourire enjôleur. « Je te l’ai déjà dit, Ves. Tant que je suis de bonne humeur, je suis prête à tout ! Si jamais nous fabriquons un autre mécha chef-d’œuvre… »
Ves déglutit.
Elle ne précisa pas ce qui pourrait arriver, mais son imagination débordante lui faisait déjà entrevoir toutes sortes de scénarios brûlants !
« Je ferai de mon mieux ! » Il toussa rapidement et tenta de retrouver son calme. « Enfin, je veux dire que je m’efforcerai de reproduire notre succès précédent et de fabriquer un mécha à la hauteur de nos attentes. »
Pour être honnête, Ves avait le pressentiment qu’il n’aurait pas de chance de sitôt. Fabriquer un mécha chef-d’œuvre n’avait rien d’assuré, et en produire un autre juste après le Quint était hautement improbable !
Ves était certes très enthousiaste à propos de son design de mécha de frappe, mais il ne l’était pas autant que pour son projet de conception d’un mécha Hexer. À ses yeux, ce dernier allait véritablement changer la donne, et il avait déjà pris des mesures bien plus poussées pour en maximiser l’impact.
Quant à cette séance, il croyait bien plus probable qu’elle se termine par une douche froide !
Ves s’abstint habilement d’exprimer ses doutes. Un coup de chance restait toujours possible, et il n’excluait jamais qu’un heureux hasard se produise. Son intuition lui soufflait simplement de modérer ses attentes cette fois-ci.
Avant de conférer un éclat à son design de mécha, il se tourna vers les deux graines Larkinson, elles aussi invitées dans l’atelier. Comme ses assistants, elles avaient hâte de voir leurs idoles à l’œuvre !
« Quand vous assisterez à ce que nous allons faire, ne vous concentrez pas trop sur ce que vous voyez. » conseilla-t-il. « Ressentez plutôt l’amour et le soin que nous mettons dans notre travail. Fermez les yeux et percevez comment nos efforts façonnent les propriétés intangibles de notre mécha. Si vous parvenez à saisir ce que nous faisons à ce niveau, vous aurez peut-être l’espoir de développer une spécialité semblable à la mienne. »
Maikel et Zanthar accueillirent ses paroles vagues avec un espoir manifeste !
Ves ne le dit pas ouvertement, mais il leur laissait entendre qu’il pourrait transmettre une partie de ses enseignements fondamentaux aux graines Larkinson !
Il n’avait nullement l’intention de leur transmettre à tous deux l’intégralité de ses connaissances exclusives. Aucun des deux ne possédait le haut degré de perception spirituelle dont dépendait sa philosophie de conception. Cela ne l’empêchait pas de les orienter vers une forme de manipulation spirituelle.
Peut-être pourrait-il former une autre conceptrice de méchas comme Ketis, qui avait tant subi son influence qu’elle avait trouvé sa propre manière de manipuler la spiritualité !