Chapitre 1 539
« Hi hi ! » gloussa Gloriana en serrant Clixie contre sa poitrine tandis qu’elle sautait sur son lit. « Travailler avec Ves, c’est tellement amusant ! Je ne veux jamais que ces jours prennent fin ! »
« Miaou. »
« Tu approuves Ves, pas vrai ? »
« Miaou ! »
« Enfin, parfois, c’est un garçon un peu bête, mais c’est aussi là qu’il est le plus adorable ! »
« Miaou ? »
« Notre mécha personnalisé prend forme et promet d’être fantastique ! Même si j’ai du mal à adapter mes méthodes pour les rapprocher des siennes, je sens la différence que ça fait. Plus jamais je ne collaborerai avec d’autres concepteurs de méchas ! Il n’y a que Ves qui puisse me permettre de toucher au divin ! »
L’Hégémonie Hexadrique avait une attitude plutôt souple à l’égard de la religion. L’hexisme n’était ni obligatoire ni universel dans ce puissant État de second rang.
Pourtant, nombre d’Hexères adhéraient toujours à cette philosophie, avec plus ou moins de conviction. Beaucoup de ses principes correspondaient à la culture hexère ; la plupart des Hexères n’avaient donc pas trop de mal à les suivre.
Quand Ves entendit comment l’Hégémonie traitait la religion, il jugea que les Hexères voulaient le beurre et l’argent du beurre. En répandant une philosophie étroitement liée à la culture dominante, l’État veillait en somme à ce que laïques et croyants puissent cohabiter en harmonie, sans les habituels conflits de croyances !
En somme, l’Hégémonie tentait d’être à la fois un État laïque et religieux ! En laissant une place aux deux courants, elle évitait la plupart des problèmes liés à un penchant trop marqué pour l’un ou l’autre. Ses politiques favorisaient tout particulièrement l’expansion future et l’assimilation de nouveaux territoires.
Qu’elles soient laïques ou croyantes, les Hexères se rassemblaient autour d’une même conviction : les femmes étaient supérieures !
Bien sûr, Gloriana ne trouvait pas que son État faisait quoi que ce soit d’exceptionnel. À ses yeux, l’hexisme décrivait la vérité. En travaillant d’aussi près avec Ves, elle avait découvert une toute nouvelle facette de la conception de méchas.
Ves l’ignorait, mais Gloriana croyait que les six phases de l’existence formaient le véritable fondement de sa spécialité. Il ne l’avait pas encore reconnu, mais elle était certaine de pouvoir le lui faire comprendre un jour !
Alors que Gloriana continuait de câliner son chat sentinelle rubarthan en rêvant de convertir Ves à l’hexisme, Melody s’approcha du lit, une tablette hexagonale à la main.
« Madame Constance vient de me contacter, annonça-t-elle. Certaines dynasties lui ont proposé des alliances stratégiques. »
La bonne humeur de Gloriana s’évanouit aussitôt. « J’ai déjà dit à ma mère que je n’envisageais pas de me mettre en couple avec un autre garçon ! J’ai déjà jeté mon dévolu sur Ves ! Tu n’as pas vu comme nous allons bien ensemble ? »
« Mr. Larkinson est en effet plus remarquable que je ne le pensais, mais ses qualifications laissent encore beaucoup à désirer, ricana Melody. »
« Ses qualifications dépassent de loin tout ce que tu peux imaginer ! Tu ne le vois pas, parce que tu n’es pas conceptrice de méchas ! »
« Même ainsi, votre mère s’inquiète toujours pour votre avenir. Veuillez parcourir la liste de vos prétendants avant de continuer à protester. Votre mère insiste. »
Gloriana avait beau avoir envie de jeter la tablette que son assistante lui avait tendue, elle savait qu’elle ne ferait que s’attirer des ennuis. D’un air renfrogné, elle parcourut les profils aussi vite que possible.
« Tous ces garçons sont nuls ! »
« Gloriana… »
« Tu veux que je décortique leurs défauts comme la dernière fois ? siffla-t-elle. Je les publierai même sur mon Commbook s’il le faut ! »
Melody se tut aussitôt. S’il y avait bien une chose que Gloriana savait faire, c’était repérer les défauts. À force de souligner avec acidité les innombrables travers des garçons, elle en avait déjà repoussé plus d’une dizaine !
« Trois ans. » Gloriana leva trois doigts. « Dis à ma mère que Ves aura fait ses preuves d’ici trois ans. S’il n’a pas brillé d’ici là, je rentrerai à la maison et j’épouserai docilement un garçon approuvé par ma mère. Ça te va ? »
Son assistante parut un peu plus apaisée. « Trois ans, c’est… un compromis raisonnable, si l’Opération K n’entrait pas en jeu. Ne crois pas que je ne vois pas ce que tu manigances. Si rentrer chez toi devient trop dangereux, Mr. Larkinson gagnera de fait plus de temps pour faire ses preuves. »
« Ça n’ira pas jusque-là ! Nous réussirons, j’en suis sûre ! Et puis, je suis persuadée que Ves stupéfiera ma mère. Même s’il lui faut plus de temps que prévu, ce ne sera pas une bonne chose qu’il surpasse tous les autres garçons ? »
Melody secoua la tête. « Ce n’est pas pareil. Tous ces garçons que tu méprises tant sont issus de dynasties respectables. Mr. Larkinson, lui, est seul. L’épouser ne nouerait aucun lien précieux pour les Wodins.
C’est pour cette raison que ta mère a placé la barre bien plus haut pour Mr. Larkinson. »
« Hmph ! Comme si ma mère n’avait jamais eu de grandes attentes à mon égard ! Dis-lui de ne pas s’inquiéter pour moi. Trois ans suffiront ! »
Bien sûr, si trois ans ne suffisaient pas à son petit ami pour obtenir l’approbation de sa mère, elle resterait quand même avec Ves. Elle préférerait s’enfuir avec lui vers les confins plutôt que de rentrer seule dans l’Hégémonie !
« La situation va bientôt devenir très mouvementée, Miss Gloriana. Nous ne pouvons pas garantir que vous pourrez rester aux côtés de Mr. Larkinson pendant trois ans. »
« J’emmènerai Ves partout où j’irai. Que ce soient les hommes-sable ou n’importe quelle autre menace, nous sommes inséparables, maintenant. C’est une chose que je ne laisserai pas ma mère entraver. »
Le temps continua de passer. Après avoir pénétré dans l’espace vésien, la flotte combinée poursuivit sa route à vive allure.
Sans le vouloir, le navigateur du Stellar Chaser traça un itinéraire qui traversait les duchés de Hafner, de Klein et de Venidse, ainsi que les duchés d’Imodris.
Ves éprouva des sentiments mitigés en traversant les territoires de duchés qu’il avait autrefois considérés comme hostiles. La guerre entre la République Lumineuse et le Royaume de Vesia avait depuis longtemps quitté les esprits. Avec les hommes-sable qui menaçaient tout le monde, personne n’avait le temps de revenir sur les rancunes du passé.
Il respira un peu plus librement lorsque la flotte combinée traversa le duché de Hafner sans incident. Il s’était à moitié attendu à voir la Vénérable Foster surgir de nulle part pour semer le trouble. N’était-ce pas ce qui arrivait dans tous les films d’action qu’il regardait plus jeune ?
« Qu’est-ce qui ne va pas, Ves ? » Gloriana vint à ses côtés.
« Je repensais au passé. »
Tous deux observèrent la projection qui indiquait leur itinéraire. Ils n’étaient plus qu’à quelques semaines de leur destination.
« Tu détestes les Vesiens ? » demanda-t-elle.
« Non. » Ves secoua la tête. « Ils sont simplement agressifs, c’est tout. J’ai vu beaucoup de gens mourir pendant la guerre, mais ça ne sert à rien de garder rancune. La guerre, c’est la guerre. »
Il ne pouvait jamais oublier le nombre de Vandales flagrants et d’Épéistes morts à la surface d’Aeon Corona VII. Les Guerriers de Hostland et les Meandering Monkeys décimèrent la plupart de leurs forces terrestres. La Vénérable Foster, aux commandes de son mécha expert Belisarius presque invincible, scella pratiquement leur défaite.
Il était regrettable que la capture de prisonniers ne fût pas une coutume universelle dans l’espace humain. Si tous ces Vandales flagrants avaient survécu, la République Lumineuse aurait été mieux armée pour résister aux hommes-sable.
« D’après ce que j’ai lu dans les nouvelles, la République Lumineuse et le Royaume de Vesia ont conclu une sorte de pacte défensif. »
Ves acquiesça distraitement. « Nous faisons d’étranges alliés de circonstance, mais les hommes-sable se moquent de nos différends humains. À leurs yeux, nous sommes tous des obstacles. Que nous soyons Lumineux ou Vesiens, les extraterrestres nous engloutiront tous les deux. »
« Retournons travailler. Notre conception est presque terminée. Essayons de la mener à son terme. »
Ils quittèrent tous deux le compartiment de détente et regagnèrent l’atelier, qui leur était devenu familier.
Après plus d’un mois de travail, ils avaient fait des progrès considérables sur leur projet de mécha personnalisé.
À vrai dire, adapter une conception de mécha existante aux besoins d’un seul pilote ne demandait pas tant de temps. Non seulement ils étaient partis d’une plateforme existante plutôt que de tout créer de zéro, mais la conception du Soldat désolé était remarquablement simple et facile à modifier.
S’ils avaient mis si longtemps, c’était parce qu’ils avaient décidé de prendre leur temps. Ils avaient consacré plus d’heures à trouver de nouvelles façons de collaborer qu’à améliorer réellement leur conception.
Beaucoup de méthodes avaient échoué, mais celles qui avaient fonctionné constituaient le début de leur boîte à outils commune.
Leur principal objectif était d’aller au-delà de la simple complémentarité de leurs forces. Dès le début, ils avaient compris que leurs philosophies de conception se chevauchaient peu.
Gloriana excellait dans le domaine technique.
Ves maîtrisait assez bien le domaine spirituel.
Comme leurs domaines n’empiétaient pas l’un sur l’autre, chacun compensait les lacunes de l’autre grâce à ses propres forces.
Mais cela ne suffisait pas.
La synergie ne naissait pas en emboîtant deux pièces de puzzle. Elle naissait lorsqu’une pièce transformait l’autre pour en faire quelque chose de supérieur.
Le tout devait être supérieur à la somme de ses parties.
Pour le dire simplement, Ves et Gloriana travaillaient d’arrache-pied afin d’obtenir un résultat supérieur à un plus un égal deux.
Pour que leur collaboration en vaille vraiment la peine, il leur fallait atteindre un plus un égal trois !
En d’autres termes, Ves et Gloriana cherchaient à générer assez de valeur pour égaler les contributions de trois concepteurs de méchas sans lien entre eux !
Gloriana n’avait jamais douté qu’ils puissent obtenir ce résultat qui semblait impossible. Elle en était convaincue depuis le tout début, à Centerpoint.
Le seul problème, c’était que la synergie était plus facile à dire qu’à atteindre. Tous deux devaient fournir beaucoup d’efforts et d’ingéniosité pour trouver comment intégrer et combiner leurs philosophies de conception afin d’accomplir davantage qu’ils ne le pourraient chacun de leur côté.
Tous deux savaient que deux concepteurs de méchas pouvaient parvenir à plusieurs synergies à la fois. Tant que leurs philosophies de conception étaient assez polyvalentes, il existait de nombreuses façons de combiner leurs forces.
Ves et Gloriana avaient consacré une bonne partie du mois écoulé à chercher autant de synergies potentielles que possible.
Leurs efforts n’avaient pas été vains.
Après de nombreuses expérimentations et quelques tâtonnements, ils avaient découvert trois façons possibles d’améliorer encore leurs méchas.
Tous deux consignèrent leurs résultats dans leur mémoire, refusant d’enregistrer leurs découvertes sur un support numérique vulnérable aux tentatives d’accès non autorisées.
Ils avaient pour l’instant découvert et répertorié trois méthodes prometteuses pour parvenir à une synergie :
Synergie n° 1 : renforcement mutuel
Synergie n° 2 : personnalisation spirituelle
Synergie n° 3 : perfection conceptuelle
Des trois, la première était la plus simple à comprendre.
Comme son nom l’indiquait, le renforcement mutuel consistait essentiellement à renforcer la spécialité de l’autre.
Ves renforçait la spécialité de Gloriana en imprégnant ses applications de force spirituelle.
Gloriana renforçait celle de Ves en rendant la conception technique plus réceptive à la spiritualité.
Cette dernière idée paraissait très vague à Ves, mais depuis que Gloriana avait découvert le concept des composants spirituels, elle avait réussi à trouver un moyen d’amplifier les fondations spirituelles d’une conception par des moyens purement techniques.
« Le tangible et l’intangible doivent être en accord, expliqua-t-elle à Ves, qui affichait un air perplexe. Un dieu n’est puissant que si ses formes physique et divine sont alignées. Plus elles le sont, plus il est puissant ! Tout s’explique ! »
Ves ne comprenait pas sa théorie, mais les résultats étaient indéniables. D’une manière ou d’une autre, Gloriana avait bel et bien réussi à renforcer ses applications spirituelles en manipulant leurs conceptions de façon abstruse !
Le résultat final fut l’apparition du renforcement mutuel. Ves amplifiait la spécialité de Gloriana, tandis que Gloriana amplifiait celle de Ves.
On aurait dit qu’ils pouvaient se renforcer mutuellement à l’infini dans un cercle vertueux, mais c’était impossible. Au niveau encore rudimentaire où se trouvait leur synergie, parvenir à accomplir un seul cycle était déjà très bien.
« Ça suffira, acquiesça Gloriana, satisfaite. L’essentiel, c’est que les fondements de cette synergie soient solides. »
Autrement dit, ils pouvaient s’estimer heureux d’avoir obtenu un plus un égal trois plutôt qu’un plus un égal un virgule cinq, ou pire. Viser une synergie encore plus forte, comme un plus un égal quatre, serait pour plus tard.
Comparées au renforcement mutuel, les deux autres synergies étaient bien plus complexes. Elles avaient toutefois le potentiel d’élever leurs conceptions de méchas collaboratives à des sommets bien plus élevés !