Chapitre 1 444
Ves aurait bien voulu célébrer encore davantage ses nouveaux acquis, mais il avait mieux à faire de son temps.
« Je dois continuer à avancer. » Ves se tapota les joues comme pour se tirer de son autosatisfaction excessive. « Se réjouir avant d’avoir franchi la ligne d’arrivée, c’est un péché capital ! »
Reconnaître ses petites réussites lui remontait le moral et renforçait sa motivation. Pourtant, elles lui semblaient dérisoires face aux redoutables défis qui l’attendaient.
Il était encore loin d’avoir atteint l’un de ses grands objectifs !
Une fois son enthousiasme dompté et ses esprits retrouvés, il passa en revue ses priorités du moment.
Bientôt, lui et ses disciples partiraient pour Cinach XIII, où il comptait pénétrer dans un marché clandestin mis sur pied par le mystérieux Cercle de Mota.
Ves espérait y trouver un acheteur pour son Devil Tiger. En tant que mécha chef-d’œuvre, son mécha tigre ne pouvait pas rester dans l’ombre !
« Si leurs experts en méchas ont un tant soit peu de jugeote, ils accorderont à ma création toute l’importance qu’elle mérite ! »
Il savait que s’il se présentait au Cercle avec un véritable mécha chef-d’œuvre à vendre, il serait sans aucun doute reçu avec générosité ! Le Cercle accepterait peut-être même de transformer son laissez-passer temporaire en autorisation d’accès permanente !
« Je pourrais même vendre le Devil Tiger avec un bénéfice ! »
Les méchas chef-d’œuvre étaient tout simplement si convoités ! Au cours de leur vie, qui s’étendait sur plusieurs siècles, beaucoup de Seniors ne parvenaient à en fabriquer que cinq tout au plus. Voilà qui soulignait bien la rareté de ces pièces d’exception !
De plus, le prix de vente d’un mécha chef-d’œuvre augmentait considérablement en fonction de ses performances.
Après tout, si un fabricant parvenait par quelque miracle à transformer un mécha de ligne bon marché en une copie chef-d’œuvre, sa valeur resterait modeste. Il pourrait tout au plus le vendre dix fois son coût initial, ce qui le laisserait tout de même moins cher qu’un Blackbeak ordinaire !
Pour les méchas haut de gamme ou personnalisés, c’était une tout autre histoire.
Les performances du Devil Tiger n’étaient peut-être pas à la hauteur de son coût prohibitif, mais il dépassait tout de même de loin la plupart des méchas de troisième classe !
À présent qu’il était devenu un mécha chef-d’œuvre, sa valeur réelle pouvait même surpasser le prix d’un mécha de deuxième classe ordinaire !
Ves espérait récupérer une bonne partie de l’investissement financier qu’il avait consacré à sa conception. Il était toujours mal à l’aise à l’idée d’avoir dû quémander une faveur aussi coûteuse à sa petite amie.
Gloriana n’avait pas fait toute une histoire de la pure ASMAS qu’elle lui avait offerte, mais Ves savait qu’elle avait dû consentir un sacrifice considérable pour mettre la main sur un objet aussi cher.
Gloriana n’en était certainement pas au point de pouvoir s’offrir facilement toute une série de pure ASMAS avec son propre argent !
Même s’il ne parvenait pas à récupérer la valeur totale de la pure ASMAS en vendant le Devil Tiger, il pourrait au moins apaiser sa culpabilité en remboursant à Gloriana ce qu’il pourrait après la transaction.
« Quant au reste… Je pourrai réduire la somme petit à petit, plus tard. »
Il savait que Gloriana n’attendait pas forcément qu’il la rembourse. Pourtant, Ves y tenait. Il soupçonnait que la générosité de Gloriana venait surtout de son éducation hexère.
À ses yeux, les hommes avaient besoin qu’on les dorlote ! Ils étaient incapables de se débrouiller seuls ! Ils étaient censés dépendre des femmes !
Ves détestait qu’on le traite comme un gamin !
Il souleva Lucky avec fureur devant son visage. « Je suis capable de me débrouiller seul, pas vrai !? »
« Miaou. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? C’est faux ! Je peux être indépendant ! Je sais très bien me défendre ! Tu vas voir, Lucky ! La prochaine fois que je verrai Gloriana, je lui montrerai ce qu’est un vrai homme ! »
« Miaou ! »
Son chat semblait en douter, mais Ves n’y prêta aucune attention. Maintenant qu’il avait renforcé ses capacités d’ingénierie spirituelle grâce au Grand Dynamo, il était bien plus convaincu de pouvoir surpasser Gloriana et devenir Senior plus rapidement !
« Elle ferait mieux de se méfier, parce que je ne vais pas ralentir ! »
Sa progression dépendait de la disponibilité d’au moins cinq ressources rares.
Le temps.
L’argent.
Les matériaux.
La technologie.
L’énergie spirituelle.
Tous les concepteurs de méchas dépendaient de ces cinq ressources, même s’ils appelaient probablement la dernière énergie psi ou quelque chose dans le genre.
En somme, les concepteurs de méchas avaient deux moyens d’accroître leur productivité. Ils pouvaient exploiter plus efficacement les ressources auxquelles ils avaient déjà accès, ou en augmenter les réserves !
Pourquoi les concepteurs de méchas s’échinaient-ils à gagner suffisamment de mérites pour obtenir auprès de l’AMT des traitements coûteux qui prolongeaient la vie ? Tout était une question de temps : ils cherchaient à en avoir davantage à leur disposition !
Plus ils vivaient longtemps, plus ils concevaient de méchas et menaient de recherches !
Ves se distinguait des autres concepteurs de méchas par l’usage bien plus intense qu’il faisait de sa spiritualité.
Jusqu’ici, il soupçonnait que la plupart des concepteurs de méchas ne pouvaient ni observer ni manipuler leur pouvoir psi aussi largement que lui. Par conséquent, ils n’exploitaient pas non plus autant leur énergie psi !
Il n’y avait que Ves pour dépenser son énergie spirituelle avec une telle prodigalité !
Malheureusement, cela avait un gros inconvénient : contrairement à la plupart des concepteurs de méchas, qui n’avaient pas ce problème, il dépensait son énergie spirituelle bien trop vite !
Il avait déjà souffert des effets d’un manque d’énergie spirituelle dans son esprit et ne voulait pas revivre cette pénurie.
C’était pour cette raison qu’il accordait tant de valeur au Grand Dynamo. Son immense production, qui semblait ne rien coûter à sa santé physique ou mentale, résolvait opportunément le plus grand goulot d’étranglement qui l’empêchait de concevoir des méchas encore plus fantastiques !
À vrai dire, Ves regrettait presque que le Grand Dynamo produise autant : il ne possédait pas assez de pierres P pour stocker tout ce surplus d’énergie spirituelle !
C’était comme s’il se réjouissait de voir tomber des trombes d’eau, mais ne possédait que deux seaux pour en conserver une partie !
S’il voulait exploiter efficacement son Grand Dynamo, il devait trouver une sorte de réceptacle spirituel où convertir l’énergie spirituelle superflue en quelque chose d’utile.
« J’ai tout le temps de trouver une solution. » Il marmonna. « J’ai eu assez d’émotions fortes pour aujourd’hui. »
Il décida d’en rester là pour la journée et de dormir dessus. Après une bonne nuit de repos, il avait toujours les idées plus claires.
Après avoir pris des nouvelles de Nitaa pour la rassurer et lui prouver qu’il n’avait pas perdu la raison à cause de son comportement inhabituel, il enfila son pyjama et s’installa confortablement dans son lit.
Il serra Lucky contre sa poitrine et s’endormit rapidement, malgré l’agitation qui régnait dans son esprit.
Qu’il fût éveillé ou endormi, le Grand Dynamo continuait de produire de l’énergie spirituelle, entièrement marquée de son empreinte et imprégnée de son mélange singulier d’attributs spirituels !
À son réveil, Ves constata que le matin n’avait pas encore pointé à Cinach XII.
La chambre était toujours aussi sombre. Seule une lueur nocturne de la ville filtrait par les fenêtres, dont les vitres avaient pris une teinte opaque.
Lucky n’était pas non plus près de lui. Il savait que son chat aimait se réveiller au milieu de la nuit pour fouiller partout, mais qu’il ne s’éloignait jamais beaucoup.
« Lucky ? »
Une faible pression commença à peser sur son esprit et sa spiritualité. La sensation lui rappelait vaguement quelque chose. Quand Ves tourna la tête vers la source de cette pression, celle-ci s’intensifia rapidement.
« Lucky ! Qu’est-ce que tu fais !? »
Il distingua vaguement son animal de compagnie en train de se faire caresser par une silhouette translucide ! L’intruse — car cette personne était bien trop petite pour être Nitaa — lui grattait affectueusement les joues.
Plusieurs femmes auraient pu traiter Lucky de cette façon.
Il doutait que Ketis ait quitté la République Lumineuse pour traverser tout le Royaume Sentinelle dans le seul but de dorloter Lucky.
La seule autre possibilité, c’était…
« Maman ! » siffla-t-il, alarmé. « Qu’est-ce que tu fais ici ?! »
La forme fantomatique, dont le visage lui était si familier, lui adressa un sourire maternel. La spiritualité qu’il percevait chez cette intruse incorporelle s’embrasa, elle aussi, de joie !
« Ves. » Sa voix était si douloureusement familière qu’elle raviva ses souvenirs d’enfance. « Tu m’as manqué, tu sais. Ton père aussi s’ennuie de toi. Quand j’ai appris que tu traversais le Royaume Sentinelle, je n’ai pas pu résister à l’envie de m’introduire ici pour te rendre visite ! Je regrette tellement d’avoir manqué ton anniversaire que je me rattrape aujourd’hui ! »
Ves pinça les lèvres et recula sur son lit tandis que sa mère le fixait d’un regard troublant.
« Ce n’était pas la peine. J’ai grandi, maintenant. J’ai ma propre vie. Tu ferais mieux de rester là où tu as disparu. Attends un peu… Qu’est-ce que tu fais ?
Recule ! N’approche pas ! »
Sa mère cessa de caresser Lucky et se mit à dériver vers Ves. La pression qu’elle exerçait sur lui s’accentua à mesure qu’elle approchait, au point qu’il ouvrit grand les yeux en comprenant enfin pourquoi cette sensation lui semblait si familière !
Sa mère le vidait de nouveau de son énergie ! Il sentait déjà un filet d’énergie spirituelle s’échapper de son esprit pour rejoindre la forme fantomatique de sa mère !
Et, pire encore, plus la distance entre eux diminuait, plus l’énergie s’écoulait vite !
« Qu’est-ce que tu fais ? Quelle sorte de mère aspire l’énergie de son propre fils ?! »
Sa mère lui répondit par un sourire intrigué. « Maman a besoin d’un petit remontant. Maintenant que tu es grand, tu ne vas tout de même pas être assez mesquin pour refuser un peu d’aide à celle qui t’a élevé ? »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Arrête de me voler mon énergie spirituelle ! »
Elle ne tint aucun compte de ses protestations. « Tu as grandi, Ves. Il n’y a pas si longtemps, tu étais encore tout petit. Et maintenant, en plus d’être devenu un beau Concepteur de méchas compagnon, tu as réussi à gagner la reconnaissance du cadeau de ton père. Je sens une puissante source d’énergie dans ton esprit. Sois gentil et partage un peu de ton abondance ! »
Le visage de sa mère s’illumina de ravissement tandis qu’elle lui arrachait sans lui demander son avis la moitié de son énergie spirituelle ! Sa silhouette fantomatique se renforça et se précisa à vue d’œil !
Quant à Ves, le prélèvement fut si soudain et brutal qu’il sentit ses forces l’abandonner. Son corps manqua de s’affaler sur le lit tandis qu’il s’efforçait de s’adapter au changement !
« Rends-la-moi, maman ! » articula-t-il entre ses dents serrées. « C’est à moi ! Tu n’as pas le droit de prendre mon énergie ! »
Une fois sa frénésie vampirique retombée, sa mère lui sourit d’un air satisfait. « Ne sois pas égoïste, mon garçon. Tu crois que j’ai emprunté tes forces par avidité ? Pas du tout ! Tout ce temps, je suis restée aux côtés de ton père dans la Faille Nyxienne pour l’aider à se frayer un chemin dans cet environnement trouble infesté de pirates ! Ce n’est pas facile, tu sais.
Sans mon aide, je doute que ton père ait pu autant prospérer ! »
La mention de son père stupéfia Ves. « Papa est toujours vivant et il va bien ? »
« Oui. Tu lui manques énormément, tu sais. Ton père est tout à fait capable de garder une longueur d’avance sur ses poursuivants dans la Faille Nyxienne, mais avec mon aide, il a pu acquérir du pouvoir et mieux assurer sa position ! Et si j’y suis arrivée, c’est grâce à toi. Chaque fois que tu me renforces, tu aides encore davantage ton père ! Tu m’en veux toujours autant ? »
Ves était toujours contrarié, mais il la croyait également.
« Tu aurais pu m’expliquer tout ça avant de te mettre à prendre mon énergie spirituelle, tu sais. » répondit-il d’un ton bougon.
Sa mère était insupportable !