Chapitre 1 233
Ves se massa les tempes douloureuses, seul dans une salle d’attente du palais de justice. Des gardes du Protectorat avaient été postés à l’intérieur comme à l’extérieur pour le tenir à l’écart de tout le monde.
Cette protection était tout à fait nécessaire, car il venait de stupéfier le Protectorat tout entier !
À présent, il en payait le prix. Il avait dépensé une bonne partie de son énergie spirituelle en se laissant emporter par son extraordinaire tirade.
Il n’avait pas voulu en dire autant aux Ylvainiens ! Il avait simplement souhaité se servir de leur foi aveugle pour leur faire prendre des vessies pour des lanternes et les empêcher de voler et de détruire l’une de leurs reliques.
Au lieu de cela, il avait largement dépassé les bornes et fustigé tout le Protectorat d’Ylvain ! Non seulement il avait réprimandé la Dynastie Poxco, mais il s’en était aussi pris aux deux autres dynasties, dont le soutien lui était indispensable pour être libéré !
Comment avait-il pu être assez stupide pour dénigrer ses propres soutiens ?!
« C’est parce que je n’étais pas moi-même, à ce moment-là », murmura-t-il.
Une partie de ses paroles reflétait ses pensées les plus intimes, mais l’essentiel venait sans aucun doute du fragment spirituel de Ylvaine. Pendant qu’il avait séjourné dans son esprit, celui-ci avait suffisamment observé le Protectorat pour se faire une idée très précise de ses forces et de ses faiblesses.
Il s’avéra que le fragment spirituel avait accumulé une colère considérable face à toutes les lacunes qu’il avait relevées dans le Protectorat moderne !
La fureur du fragment s’était mêlée à celle de Ves, les rendant bien plus indignés qu’ils ne l’étaient auparavant !
Ves regrettait d’avoir perdu le contrôle de lui-même à ce point. L’abandon téméraire dont avait fait preuve le fragment spirituel reflétait autant sa foi absolue que son indifférence à l’égard de sa propre sécurité.
Les Ylvainiens ignoraient l’existence du fragment et, même s’ils l’avaient connue, jamais ils n’auraient pu se résoudre à tuer une créature directement issue du prophète !
Autrement dit, peu importait jusqu’où le fragment spirituel de Ylvaine allait. Il n’aurait jamais à subir les conséquences de ses actes !
En portant le fragment spirituel comme un masque, Ves avait adopté une partie de son imprudence. Ce trait, et d’autres encore, l’avaient poussé à dépasser toutes les limites, au point qu’il avait déjà les doigts qui le démangeaient à l’idée de saisir son communicateur du Système et l’Amastendira.
Devait-il s’enfuir tout de suite ou attendre qu’une foule de Ylvainiens enragés veuille le mettre en pièces ?
« Peut-être que ça n’ira pas jusque-là. »
Ves était certes allé trop loin, mais il avait atteint son objectif. Qui pourrait encore regarder les emballages des rations nutritives du prophète de la même manière après cette journée ?
La Foi Ylvainienne aurait trop honte pour continuer à idolâtrer de pareils déchets sans valeur ! Ils conservaient certes une grande valeur historique, mais ils étaient bien trop absurdes pour servir d’objets de culte !
« Qu’aurait voulu Ylvaine ? »
Il aurait probablement ri de cette pratique ou l’aurait méprisée. On était à deux doigts de placer ses excréments sur un piédestal.
Alors que Ves cherchait encore à décider s’il devait agir pour se libérer, la porte de la salle d’attente s’ouvrit. Un capitaine de la garde du Protectorat lui fit signe de se lever.
« Les deux heures sont écoulées. Le tribunal reprend. Veuillez me suivre jusqu’à la salle d’audience, monsieur Larkinson. »
« Très bien. Je vous suis. »
Bien qu’il se sentît coupable et épuisé, Ves s’efforça de ne pas laisser paraître sa faiblesse. Montrer une image forte et assurée aux juges et au public contribuerait à leur faire croire qu’il était toujours l’homme qui avait osé défier le Protectorat tout entier !
Tandis qu’un nombre excessif de gardes l’escortaient hors de la salle d’attente, Ves se demanda si le procès allait reprendre. Deux heures, c’était bien peu pour digérer tout ce qui venait de se passer. Peut-être les juges souhaitaient-ils mettre rapidement fin à cette situation anormale.
Quoi qu’il en soit, Ves voulait lui aussi tourner la page, de préférence vivant et libre.
Quelques minutes plus tard, il regagna enfin la salle d’audience.
À sa grande surprise, les juges et les autorités n’avaient pas quitté la galerie, et ils n’avaient pas non plus désactivé tous les enregistreurs qui retransmettaient les débats au reste de l’État.
Quand Ves remarqua la réaction des Ylvainiens ordinaires, il comprit vite pourquoi.
« Regardez ! L’orateur est de retour ! »
« Monsieur Larkinson ! Éclairez-nous encore ! Faites-nous profiter de votre sagesse ! »
« Bande d’idiots ! Pourquoi idolâtrez-vous cet étranger ?! C’est un blasphémateur qui a égaré tout le monde ! Il faut l’abattre sur-le-champ ! »
« Qu’est-ce que vous racontez ?! On ne doit pas nous enlever le Martyr lumineux ! C’est le premier, depuis des siècles, à avoir été possédé par Ylvaine lui-même ! »
« C’est absurde ! Rien ne prouve que Ylvaine soit descendu parmi nous ! L’étranger a dû répandre quelque chose dans l’air pour nous hypnotiser tous ! On nous trompe ! »
« Le Martyr lumineux est un éclaireur, pas un imposteur ! »
« Martyr lumineux ! Martyr lumineux ! Martyr lumineux ! »
La poignée de sceptiques dans la galerie fut rapidement couverte par la foule qui scandait le surnom inventé pour cet étranger ayant touché à l’essence même de leur foi !
En les entendant l’appeler ainsi, Ves faillit s’effondrer. Pourquoi diable était-il devenu le Martyr lumineux ?! Il n’était même pas un véritable converti à leur foi !
Pourtant, quand Ves s’assit à la table des avocats et se tourna vers la galerie, il vit que beaucoup de personnes le regardaient d’un œil radicalement différent !
Assister de près à ce qui s’était produit était bien différent que de suivre les débats à l’écran ! L’aura sacrée émanant du fragment spirituel de Ylvaine les avait directement touchés, leur faisant ressentir de près la force de sa conviction !
Certains Ylvainiens subjugués avaient levé leur communicateur pour revoir sa tirade. Mais l’effet n’était plus là, puisque le fragment spirituel de Ylvaine ne rayonnait plus de son aura. Aucun enregistrement de son discours ne pourrait jamais restituer pleinement l’aura spirituelle et la pression qu’il avait exercées sur tous.
C’était un moment unique, qui ne pouvait se produire qu’une seule fois. Ves savait déjà qu’il était impossible de reproduire ce genre de phénomène à partir d’enregistrements. Quand il avait regardé la présentation du Titan de l’Aurore, il n’avait pas ressenti grand-chose de l’extraordinaire spectacle qu’offraient les méchas de démonstration.
Il avait toutefois découvert alors qu’il en restait une impression remarquable. Ceux qui avaient assisté à l’événement en direct pouvaient se remémorer certaines des émotions qu’ils avaient ressenties sur le moment.
Ceux qui n’avaient pas assisté à l’événement en direct n’en ressentaient pas grand-chose. L’effet était plus faible chez eux.
Malgré tout, Ves avait réussi à envoûter de nombreux Ylvainiens, au point que certains s’étaient mis à l’appeler le Martyr lumineux. Pour Ves, c’était complètement fou ! Comment une simple tirade pouvait-elle le placer aux côtés du Martyr Gris et des autres disciples vénérés du prophète ?!
Quoi qu’il en soit, le soutien fanatique de la galerie empêchait les autorités de la faire évacuer. Les Ylvainiens fanatiques étaient convaincus d’avoir assisté à la naissance d’un nouveau Disciple Martyrisé ! Ils ne manqueraient pas un événement aussi capital, même si la galaxie entière était en flammes !
Quand Ves finit par détourner les yeux de la galerie, son avocat le regarda avec une expression très étrange.
« Monsieur Larkinson… ce qui s’est passé tout à l’heure… le prophète vous a-t-il vraiment touché ? »
Ves gémit. « Vous aussi, maintenant ? Vous ne devriez pas vous concentrer sur ma défense plutôt que de vous laisser aller à de telles superstitions ? »
« Oubliez le tribunal ! J’étais assis à côté de vous pendant tout le temps où vous vous êtes levé pour vous adresser à nous tous. J’ai senti au fond de moi que vous étiez différent, à ce moment-là ! Je suis convaincu que le grand prophète vous a possédé ! C’est un honneur incroyable que de devenir son réceptacle élu ! »
« Bon sang ! » Ves se plaqua la main sur le visage.
Son avocat continua de le contempler avec adoration, jusqu’à ce que les juges entrent enfin dans la salle d’audience et prennent place sur l’estrade.
« Le tribunal reprend. » Le juge Kelber Kronon prit la parole d’un ton étrange. On aurait dit que les juges étaient les accusés et Ves, le véritable juge ! « Je pense que beaucoup d’entre nous sont bouleversés par les révélations fracassantes de monsieur Larkinson. Il serait peut-être prudent de reporter ce tribunal, mais nous devons tout de même respecter les règles.
Une seule sortie de route, aussi remarquable soit-elle, ne saurait nous pousser à sombrer dans l’anarchie. »
Voilà qui était typique des Kronon. De toutes les dynasties, c’étaient eux qui respectaient le plus les règles.
La grande inquisitrice Kelly Ixef Poxco prit ensuite la parole d’une voix légèrement tremblante. « Avant de rendre notre verdict, nous tenons à souligner que, même si cette journée est extraordinaire, nous restons des Ylvainiens. Quel que soit le nombre de questions que vous vous posez, les Serviteurs de Ylvaine seront toujours là pour apaiser vos doutes.
Parlez à vos compatriotes ylvainiens et rendez-vous dans vos églises locales si vous avez besoin de conseils spirituels. Ensemble, nous renforcerons tous notre foi ! »
C’était un peu plus modéré que ce à quoi Ves s’attendait. Il aurait cru que la grande inquisitrice profiterait de l’occasion pour contre-attaquer, mais le climat actuel ne s’y prêtait peut-être pas.
Le juge Okin Fillis prit la parole en dernier. « Que vous soyez ou non convaincus par la tirade de monsieur Larkinson, ne rejetez pas ses propos à cause de ses origines. Les critiques les plus pertinentes viennent parfois de ceux qui observent la situation de l’extérieur. Si la grâce du prophète l’a touché, c’est peut-être le signe que monsieur Larkinson n’a pas tort.
Autrement, pourquoi le grand prophète aurait-il choisi de descendre sur un Lumineux plutôt que sur un Ylvainien ? »
Ves apprécia les paroles du juge Fillis. Chacun des juges avait exprimé son propre avis sur les événements. Fidèle aux Curin, le juge Fillis s’était assuré de présenter Ves sous un jour favorable.
La grande inquisitrice Kelly Ixef Poxco reprit la parole. « Nous ne voyons aucune utilité à prolonger le tribunal. Mes collègues et moi avons déjà rendu nos décisions. Par souci de transparence, nous allons les exposer et les expliquer une à une. Juge Fillis ? »
« Monsieur Larkinson doit être acquitté des deux chefs d’accusation », déclara le juge Fillis. « Je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi l’accusation d’hérésie portée par l’Inquisition contre le mécha conçu par monsieur Larkinson est infondée. Quant à l’accusation de sacrilège, j’estime que monsieur Larkinson a agi à bon escient, peut-être même sous l’effet de la providence divine.
Un emballage de ration nutritive, même s’il a appartenu au grand prophète, ne vaut rien comparé à l’illumination que nous avons reçue ! »
Bien que le raisonnement du juge Fillis parût quelque peu douteux et bien trop favorable à une intervention divine, Ves poussa tout de même un soupir de soulagement, tandis que la galerie explosait en acclamations.
Au moins, un juge l’avait tiré d’affaire. Même s’il s’agissait du seul juge dont il était certain qu’il l’acquitterait, cela le rassura tout de même : ses soupçons se confirmaient !
Le juge Kelber Kronon frappa de son maillet pour faire taire la galerie. « J’ai délibéré sur les accusations, et je conviens que la deuxième est infondée. Un mécha est un mécha. Aucune surface du modèle de monsieur Larkinson ne comporte le moindre élément sacrilège. »
Bien sûr, le juge n’allait pas gober les inepties que l’Inquisition avait tenté de lui faire avaler.
« Cependant, monsieur Larkinson a reconnu lui-même, au cours de ce tribunal, qu’il était coupable de sacrilège ! Peu importe qu’il soit approprié ou non, pour les Ylvainiens, de vénérer un emballage de ration nutritive : cela ne change rien au fait qu’au moment de son vol, cette relique était révérée pour son immense valeur historique, culturelle et religieuse ! Que monsieur
Larkinson ait agi sous l’effet de la providence divine ou non ne devrait rien changer ! La loi est la loi, et même si le prophète Ylvaine revenait à la vie, volait la relique sacrée de ses propres mains et y mettait le feu, nous le jugerions tout de même coupable ! »
Ce verdict stupéfia tout le monde ! La galerie entière explosa aussitôt en huées et en protestations !
Pendant ce temps, Ves sentit un frisson lui parcourir le cœur. Le juge le plus neutre, celui en qui il avait placé tous ses espoirs, venait de le déclarer coupable ! Il ne lui manquait plus qu’un seul pas avant un verdict de culpabilité !