Chapitre 1 138
Au cours de cette semaine d’interviews et de festivités, Ves reçut également un appel très important. Dès qu’il lut le nom de la personne qui l’appelait, il s’accorda une pause.
« Ves Larkinson. Félicitations pour votre promotion au rang de Concepteur compagnon. »
« Merci, maître Olson. »
Bien que sa maîtresse eût été peu présente durant ses années de formation comme apprenti, Ves profitait tout de même de l’aura qu’elle lui conférait. Il savait pertinemment que maître Olson ne prêtait guère attention aux apprentis concepteurs de méchas comme lui, à moins de vouloir les former pour qu’ils héritent de sa philosophie de conception.
Avec les Concepteurs compagnons, c’était différent. Même au sein de la prospère et très peuplée Coalition de Vendredi, ils constituaient des ressources précieuses que l’on pouvait employer dans de nombreux domaines, pour peu que leur loyauté soit assurée.
Le problème auquel maître Olson était confrontée, en l’occurrence, c’était qu’elle ne s’attendait probablement pas à voir Ves atteindre si vite le rang de Concepteur compagnon !
Cela bouleversa complètement ses calculs à son sujet, mais elle fit de son mieux pour ne pas lui montrer ses doutes pendant leur appel. À première vue, maître Olson semblait sincèrement ravie de ce retournement de situation.
« Maintenant que tu es de facto Concepteur compagnon, tu ne tarderas pas à être reconnu par l’Association du Commerce des Méchas. Sais-tu quelles obligations tu devras remplir une fois ce stade atteint ? »
Ves acquiesça. « Je devrai me rendre au siège sectoriel de l’Association. »
« Tu devras participer à plusieurs cérémonies et rituels importants. Devenir Concepteur compagnon signifie non seulement que tu as atteint la maturité nécessaire pour concevoir des méchas, mais aussi que tu es devenu un véritable citoyen galactique. L’Association t’expliquera tous les avantages auxquels tu auras droit. Elle te révélera aussi des secrets très importants sur la véritable signification de notre profession. »
On aurait dit que sa prochaine visite au siège de l’Association du Commerce des Méchas, dans le Secteur stellaire de Komodo, ne se résumerait pas à une simple rencontre de courtoisie.
« J’ai hâte de m’y rendre », dit Ves, même s’il était loin d’être enthousiaste.
Sa relation avec l’Association était, il fallait l’admettre, ambiguë. Ves avait enfreint ses règles sans vergogne et transgressé ses tabous à plusieurs reprises. Comme un escroc convoqué au commissariat, il n’avait aucune envie de s’en approcher, surtout sachant que son corps portait les marques des traitements d’optimisation génétique de l’ACF !
Malgré tout, à sa connaissance, chaque Concepteur compagnon se rendait en pèlerinage dans l’un des bastions de l’Association. Celle-ci avait beau porter un nom anodin, elle veillait avec une détermination farouche à garder sous son contrôle tous les concepteurs de méchas de l’espace civilisé !
« Ta visite au siège de l’Association passe en premier, insista maître Olson. Ensuite, j’aimerais que tu viennes à Leemar pour que je puisse évaluer tes progrès et t’enseigner certaines choses. Je te proposerai aussi des occasions qui valent largement le détour. Je te conseille de libérer ton emploi du temps et de régler tes affaires chez toi avant de partir. »
On aurait dit que maître Olson voulait déjà mettre Ves au travail. « De quelles occasions parlez-vous ? »
« Sais-tu ce que signifie le mot “compagnon” dans “Concepteur compagnon” ? »
« Un compagnon est un artisan parvenu à maturité. Il maîtrise son métier et on peut lui faire confiance pour réaliser seul un travail de qualité. »
« Dans les métiers anciens, les compagnons avaient pour coutume de voyager de ville en ville après avoir achevé leur apprentissage. Cela leur permettait de quitter leur région natale et de découvrir différentes approches de leur métier. Un concepteur de méchas compagnon n’est pas obligé de voyager, mais il est généralement judicieux d’élargir ses horizons. »
La proposition de maître Olson paraissait ambitieuse à Ves. « Vous voulez que je voyage ? »
Maître Olson sourit. « As-tu déjà voyagé au-delà du Secteur stellaire de Komodo ? »
« Oui, admit Ves. Plusieurs missions m’ont conduit dans la Région stellaire de Faris. »
« Alors tu sais certainement que les méchas sont conçus différemment selon les régions où ils servent. Une région pauvre en ressources comme la frontière ne peut pas soutenir la production de méchas de grande qualité. Chaque secteur stellaire a ses propres nuances en matière de doctrines dominantes.
Je suis ravie que tu aies déjà commencé à élargir tes horizons, mais tu gagnerais aussi à découvrir ce que les secteurs stellaires plus prospères ont à offrir. »
Ves avait l’impression que maître Olson cherchait à l’inciter à accepter les occasions qu’elle voulait lui proposer lors de sa visite à Leemar.
Comme l’idée de voyager dans un autre secteur stellaire l’intriguait, il manifesta un certain enthousiasme.
« J’ai hâte de découvrir ce que vous me réservez. »
De toute façon, il pourrait facilement caser une excursion dans son emploi du temps, à condition qu’elle ne s’éternise pas.
Après avoir conçu son cinquième mécha original, il n’était pas très pressé d’en concevoir un autre.
La prochaine génération de méchas devant arriver d’ici cinq ans tout au plus, tout modèle qu’il concevrait durant les dernières années de la génération actuelle perdrait rapidement de sa valeur. Même si son Titan de l’Aurore avait dépassé ses prévisions de vente initiales, Ves ne pourrait pas doter ses autres créations d’une puissance spirituelle aussi forte que celle du fragment spirituel de Qilanxo.
Sans l’élément essentiel qui lui avait permis d’élever le Facteur X de son modèle au rang A, ses prochains méchas ne pourraient jamais égaler la splendeur du Titan de l’Aurore. Plutôt que de consacrer son temps à concevoir des méchas médiocres, Ves préférait partir en voyage pour élargir ses horizons et améliorer ses compétences en prévision de la prochaine génération !
Après avoir discuté encore un peu, maître Olson mit fin à l’appel. Elle aurait aimé lui transmettre bien d’autres informations, mais il lui rendrait visite à Leemar bientôt, de toute façon.
« Un Concepteur compagnon reçoit vraiment un traitement différent de tout le monde », soupira-t-il.
C’était assez logique, puisque les concepteurs de méchas compagnons jouissaient techniquement du même statut que les pilotes experts. Néanmoins, l’Association traitait les pilotes de méchas de haut rang avec bien plus de révérence que les concepteurs de méchas de haut rang. On aurait dit qu’elle estimait que les pilotes experts avaient besoin d’une protection supplémentaire, tandis que les concepteurs de méchas compagnons pouvaient se débrouiller seuls !
« Après tout, vu la difficulté à prolonger la vie des pilotes experts et la fréquence à laquelle ils sont envoyés au combat, il est vraiment difficile de s’assurer qu’il y en ait suffisamment à un moment donné. »
Les concepteurs de méchas étaient tout à fait capables de se débrouiller seuls. Les Concepteurs compagnons et ceux de rang supérieur étaient des machines à gagner de l’argent. Ils ne pouvaient pas faire faillite et finir à la rue, à moins de s’attirer les foudres de l’État ou de l’Association !
Avec assez d’argent, on pouvait le convertir en différentes formes de pouvoir et d’influence. Ves en avait justement plein les poches en ce moment, au point de ne pas savoir quoi en faire, à part investir dans les Avatars du Mythe.
« Les Avatars deviennent plus forts chaque jour, mais leur progression reste lente. »
Injecter davantage d’argent dans les Avatars à ce stade leur ferait plus de mal que de bien. Melkor avait été très clair : il fallait laisser les Avatars grandir naturellement, plutôt que de les développer à marche forcée. Une croissance trop rapide introduirait trop d’éléments instables dans leurs rangs.
La semaine d’interviews et de festivités touchant à sa fin, Ves eut enfin l’occasion de rendre une dernière visite à Jannzi.
Accompagné de Lucky, il arriva au même hôpital militaire où il avait été soigné pour les blessures subies lors de la dernière tentative d’assassinat contre lui. Les gardes jetèrent des regards méfiants à son chat, mais les laissèrent tout de même passer.
Quand Ves et Lucky entrèrent dans la chambre où Jannzi se remettait de son éprouvante percée, ils y trouvèrent un invité inattendu !
« Grand-père ! Tu es là ! »
Benjamin Larkinson sourit avec bienveillance à son petit-fils exceptionnel. « J’ai pris la corvette la plus rapide pour rejoindre Bentheim et te voir avant que tu ne retournes au Rideau Nuageux. Je suis très fier de ce que tu as accompli, Ves. Ta promotion soudaine a complètement bouleversé la famille ! »
« Y aura-t-il des changements ? »
« Maintenant que tu es devenu Concepteur compagnon, tu as du poids au sein de la famille. À mes yeux, tu as le droit de te tenir sur un pied d’égalité avec les pilotes experts de la famille ! Il me faudra un peu de temps pour convaincre les autres anciens de te respecter ainsi, mais il ne fait aucun doute que tu es un chef de famille ! »
C’était… une sacrée nouvelle pour Ves. Certes, la Famille Larkinson n’obéissait pas aveuglément aux ordres de ses pilotes experts, mais ceux-ci avaient tout de même leur mot à dire dans la gestion de la famille.
Benjamin devait l’essentiel de son influence à son ancien statut de pilote expert ! Même si ses blessures de guerre lui avaient ôté sa force, il restait un chef influent de la famille !
En affirmant que son petit-fils jouissait du même prestige, Benjamin laissait entendre qu’ils étaient désormais égaux lorsqu’il s’agissait de prendre des décisions au sein de la famille !
« Je suis honoré que vous le pensiez, répondit Ves avec modération. Mais je ne cherche pas vraiment à obtenir du pouvoir au sein de la famille. J’ai déjà assez à faire avec mon propre travail. »
« Je sais que ça ne t’intéresse pas. Ghanso Larkinson ne cherche pas non plus à exercer son pouvoir. Les affaires courantes de la famille resteront entre les mains de vieux grincheux comme moi. La seule chose à retenir, c’est que si tu veux vraiment quelque chose qui nécessite le soutien de toute la famille, tu as désormais beaucoup plus de chances d’obtenir notre appui.
Par exemple, les récentes démarches que tu as entreprises pour nous rapprocher de la Famille Tovar se sont heurtées depuis longtemps à la résistance de nombreux Larkinson conservateurs. Ce n’est plus le cas. »
Voilà ce que signifiait être un chef de famille. La Famille Larkinson ne savait pas trop quoi faire de son premier concepteur de méchas compagnon ; elle avait donc décidé de le traiter comme un pilote expert.
Tous deux se tournèrent vers la patiente. Jannzi avait meilleure mine que Ves ne l’avait cru. Elle semblait déjà pouvoir se lever et se déplacer après quelques semaines de convalescence.
« Comment te sens-tu, Jannzi ? » demanda doucement Ves en posant Lucky sur son lit.
Le chat grimpa joyeusement sur Jannzi et se laissa caresser par elle.
« Les médecins disent que ma convalescence sera longue. Ils ont épluché les données télémétriques et n’arrêtent pas de se demander pourquoi ma percée a été si violente. »
Ves avait une bonne idée de la raison, mais il préféra garder ses pensées pour lui. « Tu retrouveras toutes tes forces ? »
« Je crois. Les Hérauts de l’Apocalypse vont m’aider à me rétablir. Merci de m’avoir laissée garder le Bouclier de Samar, Ves. Je sais que c’est un mécha très cher et que tu me l’offres. »
« À mes yeux, tu es la véritable propriétaire du Bouclier de Samar. J’ai déjà demandé à Gavin de transférer le mécha à ton nom. Il est vraiment à toi, maintenant ! »
Jannzi fut folle de joie ! Son visage s’illumina aussitôt et, dans un élan spontané, elle serra Lucky contre sa poitrine.
« Merci pour ce cadeau, Ves ! Je ne sais pas comment te rendre la pareille. »
« Je ne fais que te rémunérer pour tes services, Jannzi. Ton exploit pendant la démonstration a déjà convaincu beaucoup de gens d’acheter un exemplaire du Titan de l’Aurore. Les bénéfices de ces ventes supplémentaires suffisent largement à couvrir la valeur de ton mécha. Et puis, nous sommes de la même famille. »
Ves, Jannzi et Benjamin partagèrent un moment de bonheur. Benjamin était heureux de voir que Ves se montrait généreux envers Jannzi. Les membres d’une famille devaient rester soudés et s’entraider.
« Es-tu contente d’avoir rejoint les Hérauts de l’Apocalypse ? » demanda Ves.
« Pour être honnête, je préférerais rejoindre un régiment d’assaut lourd qui aime combattre au corps à corps, dit-elle. Malgré tout, mon Bouclier de Samar est bien plus utile lorsqu’il protège l’artillerie lente des Hérauts. Leur doctrine statique et défensive convient bien à un mécha peu mobile comme le mien. »
Au sein des Hérauts de l’Apocalypse, elle pourrait remplir au mieux la mission fondamentale de son mécha. Les signes nébuleux annonçant peut-être un nouveau conflit s’accumulaient ; Jannzi aurait donc bien des occasions de se distinguer au combat aux côtés des Hérauts !