Chapitre 1 086
« Ce serait presque un péché de goûter à pareil trésor », déclara le représentant tandis que Ves ouvrait avec précaution un paquet de rations vintage et en sortait un échantillon à lui faire goûter. « Mais je ne vais pas me faire prier. »
Dès que l’étranger de la Coalition du Vendredi y mordit, il fut aussitôt transporté d’extase ! « Divin ! C’est exactement comme vous l’aviez prétendu ! »
Ves sourit tandis que le représentant prenait une autre bouchée et savourait cette saveur sublime. Des milliers d’années de fermentation avaient fait le plus grand bien au contenu du paquet de rations !
« Ce ne sont pas de simples rations ordinaires », fanfaronna-t-il en prenant son ton de vendeur. « Regardez les marques et les numéros de série. Non seulement elles proviennent authentiquement de la CFA, mais elles datent d’avant l’ère des méchas ! Et ce n’est pas tout : elles viennent du Starlight Megalodon, disparu depuis si longtemps ! »
Le représentant examina lui-même les marques sur le paquet. « J’avais des doutes quand vous affirmiez avoir obtenu on ne sait comment des rations d’un cuirassé de la CFA disparu depuis longtemps. La disparition du Starlight Megalodon est entourée de mystère. Comment avez-vous bien pu mettre la main sur une partie de ses réserves ? »
« J’ai mes méthodes », répondit Ves avec évasivité. « À cause de certaines circonstances que je ne suis pas autorisé à expliquer, j’ai passé quelque temps aux confins de l’espace. À vous de faire le lien. »
« Très bien. Je vous achète tout votre stock. Vous en avez combien ? »
« Avec celui que j’ai ouvert, il m’en reste cinquante-trois », annonça Ves en abattant la paume sur la caisse ouverte, dans le coffre.
« Je suis prêt à vous les acheter toutes à cent mille crédits de la Coalition pièce. C’est une somme princière pour un Lumineux comme vous, qui avez mis la main sur un tel trésor. »
« Cent mille crédits ? Vous me prenez pour un fou ! En tant que connaisseur de rations, je sais très bien que ces rations vintage valent bien davantage ! Vous devriez en payer cent millions pièce ! Et je vous accorderai même dix pour cent de réduction si vous prenez les cinquante-trois d’un coup ! »
« Allons, ne prenez pas mon intelligence pour cible, monsieur Larkinson. Des rations vieillies, ça se trouve. Deux cent mille crédits. »
« Vous parlez de contrefaçons. Les rations ayant subi une accélération artificielle du temps peuvent offrir des saveurs aussi complexes, mais elles ne valent pas mieux que des produits fabriqués en série ! Les miennes sont différentes ! Ce sont des pièces extrêmement rares, qui ont une origine et une histoire particulières.
Si votre mécène les ajoute à sa collection, il pourra se vanter de posséder un morceau du Starlight Megalodon ! Où trouver un tel trésor que votre mécène puisse exposer en toute tranquillité sans attirer l’attention de la CFA ? Quatre-vingt-dix millions ! »
« C’est une somme absurde pour de simples rations. Peu importe leur âge ou leur histoire, les rations sont un moyen économique d’approvisionner les vaisseaux et les colonies en nourriture de survie à longue conservation. Elles ne sont faites que d’ingrédients synthétiques amalgamés pour imiter des aliments biologiques ! Il y a des limites à ce qu’on peut payer pour ça ! Trois cent mille crédits ! »
Ves eut un petit rire. « Vous et moi savons bien qu’il ne s’agit pas ici de vendre quelques paquets de rations. Quelle que soit leur forme d’origine, leur signification a complètement changé avec le temps et leur provenance remarquable. Si ces rations ont de la valeur, c’est précisément pour ces raisons, et uniquement pour celles-là ! C’est l’occasion d’acheter un morceau d’histoire !
Et je ne vous les facturerai que quatre-vingts millions pièce ! »
Les deux connaisseurs continuèrent à marchander un moment. Ils finirent par s’entendre sur un prix dérisoire de deux millions sept cent mille crédits pour les cinquante-trois paquets.
Après avoir échangé une poignée de main et signé un contrat, le représentant ordonna à un robot de manutention de soulever la caisse et de quitter le coffre.
Avant de partir, le représentant se retourna. « Ce sont les seules rations du Starlight Megalodon que vous possédez, n’est-ce pas ? »
« J’en ai gardé quelques-unes pour ma collection personnelle », mentit Ves. « Je vous garantis que vous avez obtenu tout le reste. »
« Très bien. »
Une fois le représentant parti, Ves sortit de la zone des coffres et gagna un endroit où il retrouva l’accès au réseau interne de la LMC. Il appela Gavin.
« Gavin, fais venir le prochain représentant au coffre, s’il te plaît. »
« D’accord, Ves », répondit Gavin d’un ton dubitatif à l’autre bout. « Pourquoi tout ce cinéma ? Pourquoi ne pas les rencontrer tous en même temps ? »
« J’ai mes raisons », répondit Ves avant de couper la communication.
Il retourna rapidement au coffre et entra dans une autre pièce où une caisse trônait au milieu. Ves attendit qu’un préposé y escorte le prochain visiteur.
« Ah, monsieur Larkinson », dit la nouvelle venue. « À en juger par le décor austère de ce sous-sol, vous allez me montrer votre marchandise. »
Ves sourit et ouvrit la caisse, dévoilant plusieurs paquets de rations. « Vous avez deviné, mademoiselle. Quarante-six paquets de rations vintage, exhumés directement du Starlight Megalodon disparu ! À ma connaissance, ce sont les seules marchandises à avoir refait surface de ce légendaire cuirassé de la CFA ! Vous voudriez y goûter ? »
« Je vous en prie. Comment pourrais-je vérifier vos dires autrement ? Je connais toutes les saveurs historiques de rations de la CFA, alors n’imaginez pas pouvoir me refiler des contrefaçons. »
« Je ne me le permettrais jamais, mademoiselle. »
En vendeur peu scrupuleux, Ves reprit exactement le même numéro que tout à l’heure. Il vanta la valeur historique des rations. Il ne s’agissait pas de simples rations vintage, mais de reliques de la CFA !
Le marchandage se passa un peu moins bien pour Ves. La femme était une négociatrice avisée, et ils ne se serrèrent la main qu’une fois tombés d’accord sur un prix de deux millions deux cent mille crédits par paquet.
Après avoir salué la représentante, qui repartait avec sa caisse fraîchement achetée, Ves se sourit avec ironie. « Bon, il me reste quatre autres chances de faire mieux. »
Maintenant qu’il avait davantage confiance dans la valeur de ses rations vintage, Ves continua de recevoir les représentants les uns après les autres. Même s’il leur mentait sans vergogne en prétendant qu’ils avaient chacun reçu l’intégralité de son stock de rations vintage provenant du Starlight Megalodon, Ves ne s’inquiétait pas vraiment des conséquences.
Tout ce qui comptait pour lui, c’était d’extorquer les représentants des collectionneurs de rations fortunés et dépensiers de la Coalition du Vendredi !
Après six transactions, qui portaient chacune sur une cinquantaine de paquets, Ves s’était entièrement débarrassé de son stock !
Il avait beau avoir un pincement au cœur en se séparant de ces rations de valeur, elles ne servaient qu’à satisfaire sa vanité tant qu’il les gardait.
En tant que concepteur de méchas à la tête d’une entreprise criblée de dettes, Ves avait davantage besoin d’argent que de conserver des rations sans aucun usage pratique, sinon celui de souvenirs de sa dernière grande aventure !
Conscient de la valeur des rations si Ves les vendait à des acheteurs intéressés, il avait fait le choix rationnel de convertir ses rations en argent sonnant et trébuchant.
Il avait tout de même le cœur serré. Son chagrin était si évident que Lucky descendit de sa tête et s’agrippa à ses épaules, comme pour le réconforter.
« Miaou. »
« Je sais. Ce ne sont que des rations, mais c’est aussi un morceau d’histoire, tu comprends ? Le Starlight Megalodon n’existe plus, alors je ne pourrai plus jamais en récupérer d’autres. »
« Miaou ! »
« Pff, c’est ça qui t’importe ? Tu veux que je dépense tous les gains de ces ventes en exotiques rares pour te remplir la panse ? Je n’ai toujours pas digéré le fait que tu aies dévoré mon équipement de la CFA ! »
« Miaou-miaou ! »
« Même si tu as acquis des capacités fantastiques, ça ne vaut pas le coup que je te nourrisse d’exotiques de haute qualité juste pour gagner quelques super gemmes ! »
« Miaouuu ! »
Ves ignora les reproches de Lucky et se mit à calculer ses gains. En tout, en vendant environ trois cents rations vintage au prix moyen de deux millions neuf cent mille crédits pièce, il avait gagné huit cent soixante-dix millions de crédits en une seule journée !
Autrement dit, cela représentait à peu près quatre-vingt-sept milliards de crédits brillants ! Même si les frais de transaction et les fluctuations des taux de change, qui reflétaient la dépréciation du crédit brillant, lui feraient perdre une partie de cette somme colossale, Ves pensait tout de même pouvoir renflouer les caisses de la LMC d’au moins quatre-vingts milliards de crédits !
« Dès que l’argent arrivera, les dettes de l’entreprise ne seront plus qu’un mauvais souvenir ! »
En outre, la LMC disposerait d’un confortable excédent qu’elle pourrait consacrer à renforcer sa sécurité, agrandir la Pépinière de Méchas, ouvrir des succursales et des filiales dans d’autres États, ou encore financer la future campagne de commercialisation de son prochain modèle !
« Sans valeur, hein ? » ricana Ves. « Peut-être pour des gens comme le lieutenant Stimmons. Pour les autres, elles valent autant que le Barracuda ! »
En réalité, dès qu’il avait ouvert pour la première fois un paquet de rations du cuirassé, alors qu’il séjournait à bord du Starlight Megalodon, il en avait immédiatement compris la valeur. Non seulement de nombreuses personnes dans la galaxie seraient prêtes à les payer cher, mais elles étaient aussi assez anodines pour que personne à la CFA ne juge utile de les lui confisquer !
C’était pour cela que Ves avait expressément prévu, bien à l’avance, d’en faire sortir clandestinement une cargaison du Starlight Megalodon !
Ves éclata de rire, fou de joie. « Hahaha ! Tous ces efforts ont fini par payer ! »
S’il avait voulu maximiser ses gains, il aurait pu les mettre aux enchères dans une maison de vente de la Coalition du Vendredi. En invitant tous les riches connaisseurs de rations de la Coalition du Vendredi à participer, il aurait peut-être pu faire grimper le prix de chaque paquet vintage jusqu’à un million de crédits !
« Mais ça aurait été beaucoup trop voyant », dit Ves en secouant la tête, plein de regrets.
Une vente aux enchères aussi publique aurait pu attirer de nouveau l’attention de la CFA sur lui. La dernière chose que Ves souhaitait, c’était de donner à cette puissante organisation transgalactique une raison d’enquêter sur lui en profondeur !
De plus, en vendant aussi ouvertement des rations provenant d’un cuirassé perdu de la CFA, Ves aurait manqué à son obligation de garder secrètes les circonstances de la mission Aeon Corona. Il ne craignait pas tant que ça le Corps des Méchas, mais la situation serait tout autre si Flashlight s’en mêlait !
« Je ne dois jamais me mettre Flashlight à dos ! » Ves frissonna.
Il aurait peut-être pu gagner davantage en cherchant des acheteurs plus avertis. Mais plus il attendait et plus il sondait d’acheteurs potentiels, plus le risque augmentait que certains passent à l’action pour s’emparer des rations !
Rien ne les empêchait d’envoyer à Rideau Nuageux une force de méchas écrasante pour le dépouiller de son stock de rations vintage !
Ves savait que, même si cela semblait absurde de déployer tant d’efforts pour quelques paquets de rations, de telles choses arrivaient bel et bien !
« Mieux vaut m’en débarrasser au plus vite. Tant qu’elles restent dans mon coffre, ce sont des marchandises dangereuses. »
Quoi qu’il en soit, empocher près d’un milliard de crédits lui ôta un énorme poids des épaules. Emprunter coûtait de l’argent, et la LMC devait constamment se soucier de rembourser les intérêts de ses prêts.
Ce n’était pas une catastrophe pour Ves et l’entreprise si ces emprunts restaient dans les comptes de la société, mais s’il avait les moyens de les rembourser d’un seul coup, pourquoi s’en priver ? De toute façon, Ves ne prévoyait aucun investissement majeur pour son entreprise dans un avenir proche.
« Maintenant que j’ai obtenu un quota pour les services proposés par l’alliance BV, je n’ai plus besoin d’économiser autant pour préparer la prochaine génération de méchas. »
Maintenant qu’il avait assuré l’avenir de la LMC, Ves se sentait enfin libre de se consacrer à ses priorités principales.
Pour l’heure, cela signifiait franchir l’étape suivante dans la conception de son mécha !
« J’ai presque terminé la refonte de mon projet. Une fois que ce sera fait, je devrai demander l’avis du professeur Ventag et des autres. Je me demande comment ils réagiront à ma vision… »