Chapitre 74
… J’ai accepté tout ça pour rien ?
« Dam-ah, on ferait pas mieux de rentrer ? »
Jaehee Oppa me posa la question, sans doute parce qu’il ne s’attendait pas non plus à trouver l’étang dans cet état.
Je tremblais de tout mon corps et secouai la tête.
« Je suis un démon de l’argent. Un démon de l’argent… »
Après me l’être répété encore et encore, je distribuai à tout le monde les œufs durs blafards.
« On s’y prend comment ? »
Les yeux de Bora Unnie pétillèrent d’intérêt.
« On accroche cet œuf à l’hameçon, on attend que les Carpes dorées le mangent, puis on les attrape. »
Dans Planetmon, il y avait un bug : si une Carpe dorée mangeait un œuf dur, une nouvelle Carpe dorée réapparaissait exactement au même endroit.
C’était ce bug que nous comptions exploiter.
C’est alors qu’Unnie demanda :
« On n’attrape que les Carpes dorées ? »
« Hein ? »
« Pourquoi on n’attraperait pas tout le monde ? »
Unnie posa la question avec une innocence désarmante.
Je clignai des yeux, abasourdie, puis frappai doucement mon poing contre ma paume.
« Ah… ! »
Mais oui !
Ce n’était pas de la vraie pêche.
Autrement dit, nous n’avions pas besoin de les attraper une par une à la canne.
Et puis, nous avions quelqu’un capable de griller tous les poissons d’un coup à l’électricité !
* * *
Ça se balance, ça se balance.
Suspendue à une branche qui s’étirait au-dessus de moi, je me balançais.
Bora Unnie et Jaehee Oppa étaient assis dans un arbre, sur la rive opposée, et attendaient le signal.
Je baissai les yeux. Un brouillard d’un blanc immaculé s’étendait sous moi.
Tap tap tap !
Boum, tap tap tap !
Tap tap ! Tap !
On entendait les poissons affamés se rassembler.
À entendre leurs pas, ils étaient très nombreux.
Nous avions déjà éparpillé les œufs durs en contrebas.
Même si le brouillard les cachait et qu’on ne pouvait pas les voir, seules les Carpes dorées mangeaient des œufs durs. Alors, si on entendait quelque chose venir les dévorer, c’était qu’elles étaient là.
Beurk, c’est flippant !
Je m’efforçai de penser à autre chose.
« Cha Haeeon, tu te souviens ? À l’époque, quand j’ai mangé ta carotte, tu m’as suspendue comme ça, pas vrai ? »
Cha Haeeon, qui était resté dans l’arbre auquel j’étais suspendue pour faire le guet et donner le signal, me répondit d’un ton compatissant :
« Je n’avais pourtant pas l’intention de te tuer… »
« Moi non plus, je n’ai pas l’intention de mourir tout de suite, tu sais ?! »
Grrr ! Quand je montrai les dents, Cha Haeeon souffla du nez, narquois.
« Tout ce que je fais à cause de toi… »
« Je t’ai dit de m’appeler noona. »
« Il faudrait déjà que tu te comportes comme une noona pour que je t’appelle comme ça. »
« Une fille plus âgée, c’est une noona, c’est comme ça. Si tu trouves ça injuste, tu n’avais qu’à naître avant moi. »
« … »
« Et puis… »
« Et puis quoi ? »
Je levai les yeux vers Cha Haeeon et déclarai :
« … J’aimerais bien que quelqu’un m’appelle noona, moi aussi. »
Dans mon cercle de relations, plutôt restreint, Cha Haeeon était la seule personne plus jeune que moi.
Alors, forcément, j’en étais venue à attendre avec impatience de l’entendre m’appeler « noona ».
« … »
« Laisse tomber si tu n’en as pas envie. »
C’est alors que ça arriva.
En contrebas, on entendit un gloutonnement vorace : miam, miam, miam.
« Beurk ! »
Elles sont là ?
Je grimaçai de toutes mes forces et regardai Cha Haeeon, qui me fit signe de la main.
Flash !
Flash !
Au même instant, les éclairs de Bora Unnie s’abattirent dans le brouillard.
Une fois, deux fois, trois fois… six fois.
« Unnie, ça fait beaucoup de pièces ? »
Quand je lui criai la question, Bora Unnie forma un O avec ses deux mains.
« Oh, ouais ! »
Je gloussai, et Bora Unnie sourit avec moi.
« J’ai récolté 50 000 pièces ! »
« Oh ! »
Tout en applaudissant Bora Unnie, j’inclinai la tête.
Quand même, c’est moins que ce que j’imaginais. C’est parce que je me suis habituée à ne rien faire et à ramasser l’argent avec le Distributeur automatique ?
C’est à ce moment-là que les bruits de pas s’interrompirent d’un seul coup.
Tap tap. Tap tap tap.
« … ? »
Pourquoi elles s’arrêtent ? Je ne comprenais pas ce qui se passait.
« … ?! »
Des points d’interrogation et d’exclamation apparurent au-dessus de nos têtes au même instant.
Le brouillard épais qui s’étendait en contrebas prenait la forme d’une main gigantesque.
« Hein ? »
Elle se mit soudain à monter vers nous.
Avant même que j’aie pu prononcer un mot.
Ce fut la dernière chose que je vis avant d’être dévorée par l’immense masse de brouillard.
* * *
Le brouillard, qui s’écoulait comme un torrent déchaîné, m’emporta je ne sais où.
Je voulais crier, mais—
« ~~~ ! »
J-je n’arrive pas à respirer !
J’étouffais, comme si j’étais tombée dans l’eau.
Je plaquai mes deux mains sur ma bouche et battis désespérément des jambes, en nageant comme je pouvais.
Mais……
« Je perds mes forces… ! »
À force de manquer d’air, mes forces m’abandonnaient peu à peu.
Et, pour ne rien arranger, le brouillard qui m’emportait s’était transformé en véritable eau sans que je m’en aperçoive.
De l’eau s’engouffra dans ma bouche, que j’avais entrouverte sans le vouloir.
Glouglou !
Le monde se mit à tourner devant mes yeux.
« C’est comme ça que je vais mourir… ? »
Mes forces me quittaient.
J’étais face à la mort.
Ne pas réussir à respirer correctement m’était aussi familier.
« … »
Une impuissance familière me submergea, et mon corps commença à couler.
Alors que j’étais sur le point de sombrer au fond, dans ces abysses insondables.
« Dam-ah, pas encore. Pas tout de suite… Alors, s’il te plaît, tiens encore un peu. Papa t’en supplie. N’abandonne pas. Je t’en prie… »
J’ouvris brusquement les yeux.
« Papa. »
C’était la voix de mon père. Je l’avais entendue chaque fois que j’avais voulu renoncer à tout.
« C’est vrai. Pas encore. »
Je repensai aux paroles de Papa et relevai la tête.
Une faible lueur filtrait au-dessus de moi.
« De la lumière… »
Je nageai vers elle de toutes mes forces.
« Pfiou ! »
Je parvins à sortir la tête de l’eau, battis frénétiquement des jambes et me hissai tant bien que mal sur la terre ferme.
« Haa… Haa… Hum… Hum ! »
Une violente quinte de toux me secoua.
Ce ne fut qu’après avoir repris mon souffle, longtemps plus tard, que je levai enfin les yeux.
La lumière de la lune ruisselait tout autour de moi.
Le brouillard flottait encore par endroits, mais il n’était plus assez épais pour empêcher de voir à un mètre devant soi, comme tout à l’heure.
À cet instant, j’entendis quelqu’un pleurer.
« Bouhou… snif, snif… »
Je plissai les yeux pour voir qui sanglotait.
Et j’aperçus un pavillon à moitié effondré.
Un pan du toit s’était écroulé et la rambarde était brisée en plusieurs endroits.
Au milieu des morceaux de tuiles qui flottaient sur l’étang, quelqu’un pleurait sur le pavillon.
« Snif… bouhou… »
Je restai figée, le souffle court.
À mesure que j’écoutais ces sanglots, des larmes se mirent à couler de mes yeux sans que je m’en rende compte.
J’essuyai mon visage humide, mais les larmes ne s’arrêtaient pas.
J’étais en train de ressentir le chagrin de quelque chose.
Posséder un tel pouvoir signifiait que ce n’était pas un mutant ordinaire.
À cet instant, la lune qui flottait juste au-dessus de l’étang attira mon regard. Elle était si basse qu’on aurait dit qu’on pouvait la toucher.
La lune s’inclina sur le côté, comme si elle me regardait droit dans les yeux. Au même moment, l’étang s’agita violemment.
« … ! »
Mon cœur se serra d’un coup.
Ce qui flottait au-dessus de l’étang n’était pas la lune.
C’était l’œil d’une carpe gigantesque.
Cet œil semblable à la lune……
« C’est la Carpe millénaire… ! »
La Carpe millénaire.
C’était un boss extrêmement rare, difficile à trouver même dans le jeu original.
C’était une bête spirituelle, mais selon la légende, elle avait goûté à la nourriture des mortels et n’avait donc pas pu s’élever jusqu’aux cieux. Depuis, elle errait dans l’étang……
« Elle est monstrueusement énorme… »
Je continuai à pleurer en fixant la carpe, tout en luttant de toutes mes forces contre l’envie de marcher dans l’étang.
La Carpe millénaire était un boss de type sirène, une nymphe marine qui attirait les marins à leur perte par son chant mélodieux.
Comme on se laisse entraîner dans l’eau, ensorcelé par le chant d’une sirène, si l’on entrait dans l’étang en étant submergé par le chagrin de la Carpe millénaire, on mourait.
Je reculai discrètement.
Comme j’avais disparu si brusquement, tout le monde devait me chercher. Peu importe où je me trouvais, il fallait que je les retrouve.
Alors que j’allais faire demi-tour et détaler à toute vitesse, une idée me traversa l’esprit et je penchai la tête.
Attends.
Ce boss ne laissait-il pas tomber des objets aussi rares qu’il était difficile à trouver ?
Sans m’en rendre compte, je m’arrêtai et promenai le regard autour de moi.
Avec ces objets, je pourrais gagner bien plus d’argent qu’en attrapant quelques Carpes dorées.
C’est alors que
une nageoire pareille à un voile fin m’enveloppa.
« … ! »
Elle s’éleva en flottant jusqu’au pavillon, avec moi dans ses plis.
Assis sur le pavillon se trouvait un beau garçon aux yeux d’argent, pareils à la lune.
« Je croyais avoir moi-même tranché tous mes liens avec le monde pour m’élever aux cieux, et pourtant… »
La main qu’il tendait vers moi était noire.
Et pas seulement la main : jusqu’au-delà du coude, son bras était entièrement noirci.
Il était contaminé.
Il avait tranché une partie intacte de son corps principal, devenu une Calamité, pour lui donner la forme d’un garçon, mais même cette partie semblait succomber à la contamination.
Des larmes coulaient sur les joues du garçon tandis qu’il poursuivait :
« Ce n’est qu’en me retrouvant face à une simple grenouille que je m’en rends compte. Le désir n’avait pas disparu ; il sommeillait seulement. »
« … ? »
Quoi ?
Alors que je me demandais quel genre de bêtises mystiques il pouvait bien raconter,
Vrouuuum !
Un grondement profond, comme le mugissement d’une sirène de bateau, résonna dans le ventre du garçon.
Tu veux dire qu’une grenouille t’a donné faim ?!