« Suhan. Sais-tu ce que j’ai vu sur l’Archipel japonais ? Des montagnes de cadavres, entassés les uns sur les autres. »
Dans les ruines cendrées que les tirs d’artillerie avaient balayées.
Le Père Jeong Suhan, qui courait seul vers le quartier extérieur, reprit son souffle par à-coups tandis que de vieux souvenirs refaisaient surface.
L’enfance. Les années passées à étudier la théologie et la doctrine sous la conduite de leur maître.
Donghyeon, revenu du Bureau d’Enquête Royale après avoir enduré un service forcé particulièrement pénible, se tenait là, les épaules basses.
« Ils prétendent vouloir soumettre les monstres, mais… l’Administration de Joseon n’en a pas la moindre intention. Au contraire, elle se sert des brèches et des monstres pour préserver sa suprématie. »
« … »
« Et qui pâtit le plus de ce jeu politique ridicule ? Toujours des gens comme nous, des gens ordinaires. Toujours, éternellement ! »
Une voix stridente, les yeux injectés de sang.
Alors qu’il ramassait les corps de ceux que les balles avaient fauchés, le Baek Donghyeon de cette époque semblait avoir pris une décision irrévocable.
« Suhan. Je vais changer les choses. Je ne peux pas… continuer à vivre comme ça. »
Il trouverait un moyen de faire voler en éclats cette structure pourrie.
Sinon à Joseon, alors à l’étranger.
Quoi qu’il en coûte.
Sur ces mots, Baek Donghyeon lui avait tendu la main.
Sur cette main meurtrie avait séché un liquide rouge sombre et coagulé, sans qu’on puisse savoir s’il s’agissait du sang d’un ami ou d’un inconnu.
« Alors, Suhan. Est-ce que tu… te tiendras à mes côtés ? »
À l’époque, Suhan n’avait pas saisi cette main.
Il avait secoué la tête et reculé.
Il n’avait pas eu le choix.
Quelques jours plus tôt, le Bureau d’Enquête Royale avait ramené leur maître à moitié brisé.
Le corps supplicié de son maître encore gravé dans son esprit, comment aurait-il pu accepter de se rendre dans cet endroit dangereux ?
Il ne voulait pas finir comme lui. Être torturé, lutter contre eux… Il s’était dit que c’était impossible pour quelqu’un d’aussi ordinaire que lui.
Alors Donghyeon, sans un mot, lui avait seulement jeté un regard chargé d’une profonde déception, puis s’était détourné et avait disparu sans bruit.
Et maintenant, quinze ans plus tard, l’ami qu’il avait retrouvé…
« Ah, Suhan. C’est toi ? »
Du haut d’un amas de cadavres d’où s’élevait une fumée noire, il le regardait en souriant comme un général victorieux de retour de campagne.
À ses pieds gisaient des corps qui semblaient encore chauds.
« Dong… hyeon ? »
La voix de Jeong Suhan se brisa, comme s’il ne parvenait pas à croire ce qu’il voyait.
« Je savais que tu viendrais, mais je ne pensais pas que tu serais seul. Tu as dû traverser bien des dangers au milieu de tout ce chaos, sans même être escorté… »
Clac !
Avant que Baek Donghyeon ait pu finir sa phrase, le Père Jeong Suhan bondit vers lui et l’empoigna par le col de ses mains tremblantes.
Il sentait le cœur de son ami battre sous sa paume.
« Qu’est-ce que tu as… Qu’est-ce que tu as fait, bon sang ?! »
« Ce n’est pas moi qui l’ai fait. C’est la cité corporatiste. »
La voix de Donghyeon, qui répondait à Suhan, était parfaitement calme.
« Ils ont massacré sans la moindre hésitation des vieillards et des enfants, des gens qui n’avaient aucune volonté de résister. Beaucoup de gens qui n’avaient rien à voir avec la Société ont péri aussi. Comme des bêtes… »
« Tu savais que ça arriverait ! »
Jeong Suhan coupa Baek Donghyeon et s’écria comme s’il crachait du sang.
« Le Jeune Maître te l’a dit ! Ils allaient venir ! Que tout le monde ici pouvait mourir ! Tu aurais dû emmener ces gens et fuir. Si tu l’avais fait, ne serait-ce qu’une personne de plus… Une seule aurait peut-être pu être sauvée… »
« C’est le raisonnement des vaincus, Suhan. »
Baek Donghyeon balaya ses cris d’un sourire tranquille et poursuivit sans rien perdre de son expression douce.
Ses yeux ne trahissaient pas la moindre culpabilité.
« Pourquoi ne comprends-tu pas qu’on n’arrive à rien en ne faisant que fuir ? »
« … Quoi ? »
Suhan n’avait plus rien à dire. Donghyeon reprit lentement, sur le ton d’un maître prodiguant ses conseils avec soin.
« Aujourd’hui, des milliers d’innocents ont perdu la vie ici. C’est un crime impardonnable commis par la cité corporatiste et, en même temps… un martyre qui restera gravé dans l’histoire de notre Société. »
Un martyre.
Sur le visage de Baek Donghyeon, qui venait de prononcer ce mot, on ne décelait pas la moindre trace de chagrin.
« Comme Shotaro, devenu martyr dans la salle de banquet, leur mort est devenue une pierre angulaire pour l’avenir. Elle n’a pas été vaine. Jamais. »
Au contraire, son visage affichait une satisfaction manifeste.
Le visage d’un vainqueur qui voyait tout se dérouler sur l’échiquier exactement comme il l’avait prévu.
À cet instant, Suhan se rappela le moment où il avait rencontré Donghyeon pour la première fois, après son arrivée ici.
« Depuis le début… c’est ça que tu visais ? »
La clinique caritative construite pour soigner les malades, la soupe populaire et l’école du soir ouvertes pour attirer les enfants.
Et enfin, l’attentat.
« Tu les as rassemblés grâce à tes œuvres caritatives, puis tu as poussé la cité corporatiste à les tuer ? Pour attiser le désir de vengeance des survivants ? »
« Ah, le Jeune Maître savait donc déjà tout ? Comme on dit, il a l’esprit vif. »
Baek Donghyeon l’avoua sans détour, puis contempla les ruines où le choc ne s’était pas encore dissipé.
« La cité corporatiste, qui régnait en maître sur les masses et festoyait malgré la grande calamité des brèches. Et les nobles de Joseon, qui ont pactisé avec elle, massacrant des innocents et bâtissant leur domination sur leurs cadavres ! Pour tout faire s’écrouler, mon ami, il faut une étincelle. Une étincelle qui dévorera tout et permettra de repartir à zéro ! »
« … ! »
« Et le massacre d’aujourd’hui… a enfin allumé ce feu. »
En voyant Baek Donghyeon pérorer ainsi, Suhan sentit ses dents se mettre à claquer.
« C’est ça que je voulais vraiment obtenir ! Les cris des croyants qui ont perdu leur famille ! La fureur de tous ceux qui ont été témoins de cette atrocité ! J’ai tout fait filmer, puis j’ai diffusé les images sur les réseaux de communication. Il y avait tellement de gens qui promettaient de nous rejoindre que je n’ai même pas pu les compter ! Ha ha ha ! »
Le rire de Baek Donghyeon se mêla de façon grotesque aux sanglots qui résonnaient tout autour.
La tête lui tournait. Le monde semblait pivoter. L’homme qui se tenait au sommet de tous ces cadavres et parlait avec tant de fierté était son propre ami. Il refusait d’y croire.
« Qu’est-ce qui… t’est arrivé ? »
Jeong Suhan resserra sa prise sur le col et somma Baek Donghyeon de répondre.
« Toi qui étais parti au Japon pour sauver davantage de gens, toi qui avais juré de ne jamais laisser même une mort insignifiante impunie… ! Qu’as-tu vu pour commettre une chose aussi impardonnable ?! Le Seigneur ne pourrait jamais approuver ça… »
« J’ai vu la vérité. »
Le visage de Baek Donghyeon se durcit un instant.
Une expression qu’on ne pouvait distinguer d’un sourire ou de pleurs.
Comme si quelque chose d’inhumain se tordait juste derrière ce visage.
« Ce que sont les brèches. Ce qui se trouve au-delà… Je l’ai vu de mes deux yeux, Suhan. »
« La vérité… ? Qu’est-ce que tu racontes… »
À cet instant précis.
« Le Chef sacré… ! Le Chef sacré est revenu à la vie ! »
À ce cri brisé par l’émotion, les gens qui s’étaient cachés un peu partout, derrière des murs écroulés, dans des bâtiments en feu, sous des amas de cadavres, se mirent à ramper au-dehors.
« Il est vivant ! Notre sauveur est vivant ! »
« Il a encaissé de plein fouet un obus tiré par un char à pattes, puis il s’est relevé… ? »
« Il a ressuscité ! Le Chef sacré lui-même est revenu à la vie et il est revenu nous protéger de ces démons ! »
Les forces de répression, leur travail achevé, s’étaient retirées depuis longtemps par petits groupes vers leur camp principal.
Au milieu des corps qui jonchaient le sol, les lamentations d’un croyant qui avait perdu son enfant retentirent.
Les cris d’un enfant qui avait perdu ses parents leur succédèrent. Le rugissement d’un jeune homme qui avait perdu l’être qu’il aimait fit trembler la terre.
Un, dix, cent, mille.
Leurs cris se muèrent peu à peu en fureur, puis en hurlements fanatiques.
Tous ceux qui avaient été témoins de ce massacre défiant le Ciel déversaient leur ressentiment sur Baek Donghyeon.
Le temps passa ainsi.
Ils finirent par ne plus se soucier des corps de leurs proches et se mirent à adresser des cris muets et incompréhensibles à Baek Donghyeon, perché sur l’amas de cadavres.
« … ! »
La fureur d’une foule rendue folle.
La sentant monter, Baek Donghyeon leva ostensiblement la main vers les gens rassemblés.
Une foi monstrueuse commença à étouffer de colère et de peur le chagrin qui aurait dû envahir ceux qui venaient de perdre leur famille.
Sa présence semblait enfler de façon anormale.
« Je dois arrêter ça. »
Le Père Jeong Suhan glissa la main dans la poche intérieure de son vêtement et en sortit son pistolet de défense personnelle, les doigts tremblants.
La foule en liesse, les responsables de la Société de la Vérité qui attisaient les flammes.
Et au milieu de tout cela, tandis que son propre ami s’arrogeait l’image de Dieu et la résurrection d’un saint, le Père Jeong Suhan songea :
Si je le laisse faire, Donghyeon deviendra vraiment un monstre dont il n’y aura plus moyen de revenir.
Au moment même où cette pensée poussa son doigt vers la détente du pistolet :
« Tout s’est déroulé exactement comme vous l’aviez prévu, Jeune Maître. Je le récupère. »
Une voix dénuée d’émotion, juste derrière lui.
Boum !
Un choc sourd le frappa dans le dos et Jeong Suhan perdit connaissance sans un bruit.
« P-pourquoi… suis-je… ? »
Taewoong, le garde du corps, rattrapa le prêtre qui tombait, d’un geste précis et délicat.
Baek Donghyeon se retourna et s’inclina avec déférence, un sourire lourd de sens aux lèvres.
« Je vous remercie de votre coopération. J’étais à court de Phase de puissance. Si le coup de feu de cet ami m’avait atteint, j’aurais vraiment été en danger. »
« Ne vous adressez pas à moi avec tant de familiarité. Sans les ordres du Jeune Maître, je vous aurais tué de mes propres mains. »
« Ha ha ha, vraiment ? Le Jeune Maître m’a donc sauvé la vie deux fois, semble-t-il. Je vous prie de bien vouloir lui transmettre mes remerciements. »
Sur ces mots, deux femmes s’approchèrent derrière Baek Donghyeon.
Elles déversaient des flux de Phase de puissance.
C’était un avertissement : elles ne resteraient pas les bras croisés si quelqu’un s’en prenait au Chef sacré.
« Leur rang est inférieur à celui de Mooyoung, mais elles maîtrisent tout de même la Phase de puissance. L’affrontement serait déraisonnable avec un fardeau sur les bras. »
Après avoir évalué la situation, Taewoong leva le bras pour signaler qu’il n’avait pas l’intention d’attaquer.
Baek Donghyeon s’inclina poliment, puis disparut lentement.
Très lentement.
« Alors, ces fous sont la lame qui poignardera la cité corporatiste dans le dos. »
Taewoong marmonna pour lui-même en sentant le poids du Père Jeong sur son épaule.
Pourquoi lui avait-on ordonné de laisser faire tout ça ?
Pourquoi lui avait-on dit de garder en vie Jeong Suhan, un simple prêtre ?
Taewoong l’ignorait. Mais peu importait.
Sa seule mission était d’obéir aux ordres.
Il hissa le corps de l’homme sur son épaule, puis activa le Corps artificiel qui constituait le bras qu’il lui restait.
Une lueur bleue suinta de son bras tandis que ses capteurs s’activaient et détectaient la chaleur alentour.
« Jeune Maître. »
Il rétablit la communication.
Des milliers de gens enragés chargeaient tête baissée, sans réfléchir ni se soucier du danger. Ils tenaient des gourdins en bois, des tuyaux de fer et même des armes qui semblaient avoir été arrachées à des robots de sécurité.
« Des centaines de pillards armés profitent du chaos pour saccager les lieux. Et là-haut, des drones antipersonnel, qui tournent encore en cherchant des survivants, n’ont pas encore battu en retraite… »
Après avoir rapidement évalué la situation autour de lui, il poussa un bref soupir et parla.
« Je vous prie de m’excuser, mais j’aurai environ deux minutes de retard. »
À peine eut-il fini de parler que Taewoong s’élança vers le ciel comme un boulet de canon.
Sa prochaine destination : Fukuoka, dans la zone frontalière avec le Japon continental.
S’il ratait encore le bateau cette fois, le Jeune Maître aurait bien des ennuis, d’une façon ou d’une autre.