Chapitre 5
La nuit était déjà bien installée lorsqu'ils quittèrent l'auberge. Ici, l'obscurité n'était jamais totale, elle était teintée de rouge, chargée par la chaleur qui continuait de monter du sol même après la tombée du jour. Pourtant, cela ne suffisait pas à rassurer Nox. Depuis toujours, la nuit avait un aspect oppressant à ses yeux, elle avalait les formes, les repères… et parfois même les pensées. Chaque ombre lui semblait plus profonde qu'elle ne devrait l'être, chaque coin sombre plus vaste. Il avançait malgré tout, parce qu'Althar avançait.
Assis un peu plus tôt dans l'auberge, celui-ci n'avait pas quitté l'homme du regard. Il n'avait rien dit pendant un moment, puis simplement :
— L'homme au fond… on va le suivre. Il a une écriture.
De ce qu'avait constaté Nox, un homme du bas peuple avec une écriture était très rare. Généralement, les personnes que chassait Althar étaient des nobles en voyage sans trop d'escorte. Son mentor avait marqué une courte pause avant d'ajouter, toujours sans le regarder :
— Tu viens avec moi. Tu observes. Si ça tourne mal… tu te téléportes.
Ces mots résonnaient encore dans l'esprit de Nox tandis qu'ils s'enfonçaient dans la nuit. C'était la première fois qu'Althar l'emmenait réellement avec lui. Depuis des années, il l'entraînait, le corrigeait, le poussait… mais tout ce qui concernait son « travail » restait à distance, flou. Une réalité que Nox devinait sans jamais vraiment la voir. Ses entrailles se serrèrent d'un coup, mais ses yeux ne pouvaient se détacher de la silhouette devant eux, traquant chaque pli de son manteau, le bout de ses doigts fourmillant d'une impatience qu'il ne parvenait pas à calmer.
L'homme marchait devant eux, inconscient de leur présence. Althar s'était calé naturellement sur son rythme, maintenant une distance constante sans jamais donner l'impression de le suivre. Sa silhouette avançait sans hésitation. À côté de lui, Nox avait du mal à trouver ce même calme. Son regard glissait sans cesse autour d'eux, happé par les zones d'ombre, par les ruelles désertes, par cette impression étrange d'être vu sans rien distinguer en retour.
À mesure qu'ils s'éloignaient de l'auberge, le village semblait se vider de toute présence. Les lumières se faisaient rares, les habitations plus espacées, et le silence s'installait peu à peu.
L'homme finit par s'engager vers une petite maison isolée, une construction simple, abîmée, dont les murs portaient les traces du temps et de la chaleur. Une faible lueur filtrait par la fenêtre, dessinant des ombres mouvantes à l'intérieur. Puis il entra.
Althar ralentit à peine, observant brièvement les lieux avant de s'approcher.
— Reste derrière moi.
Le cœur de Nox accéléra. Dans la pénombre, Althar avançait sans un bruit, son manteau sombre se fondant dans la nuit, effaçant ses mouvements, ne laissant apparaître que la masse du marteau dans son dos. Il leva le pied et frappa. La porte céda d'un coup sec, projetée violemment contre le mur, et le bruit résonna dans toute la maison.
La scène à l'intérieur se figea immédiatement. Une table encore dressée, deux enfants assis, une femme debout, et l'homme tourné vers eux, le visage déjà vidé de sa couleur. Pendant une seconde, tout resta suspendu.
Et sans prévenir, le souvenir de la fameuse nuit remonta. Le souffle de Nox se coupa. Tout lui sembla étrangement familier, sauf une chose. Cette fois, il n'était pas celui qu'on venait chercher… et pourtant, ça ne le soulagea pas.
— Donne-moi ton écriture.
La voix d'Althar glissa dans la pièce sans brusquerie, mais elle s'imposa sur-le-champ. L'homme cligna des yeux, comme s'il cherchait à comprendre.
— Je… je ne vois pas.
Le grimoire d'Althar apparut, sans effort. L'air changea autour de lui, plus dense, plus serré.
— La prochaine fois que tu me mens…
Sa voix restait calme.
— Je tue tout le monde.
Le dos de Nox se glaça. Ce n'était pas une menace. C'était une certitude.
La femme posa une main tremblante sur le bras de l'homme.
— Mais donne-lui, Nash ! cria-t-elle à pleins poumons.
Il resta immobile un instant, puis céda, laissant tomber les bras le long de son corps, sans énergie, vide. Tout en sanglotant, il répéta que cette écriture… c'était lui qui l'avait trouvée, qu'elle lui revenait de droit.
Une crispation douloureuse marquait ses traits à chaque effort, ses tendons saillant sous la peau alors qu'il forçait son bras à s'avancer vers la table. Il cherchait encore à gagner quelques secondes face à l'inévitable. Il attrapa finalement un couteau posé sur la table, ses doigts se refermant lentement autour du manche, maladroits, hésitants. La lame entailla son avant-bras, et le sang jaillit aussitôt, épais, sombre, glissant le long de sa peau avant de tomber au sol en traînées irrégulières.
Il s'agenouilla, puis avec son doigt trempé de sang, il commença à tracer. Les lignes apparurent une à une, hésitantes au début, puis de plus en plus nettes. Le symbole, un cercle brisé, se construisait lentement sous ses doigts, chaque courbe trouvant sa place avec une précision troublante.
L'air se resserra encore. Nox le reconnut immédiatement. Ce rituel permettait de retirer une écriture d'un grimoire, Althar le lui avait expliqué des dizaines de fois, lui enseignant le rituel d'ajout d'écriture et celui d'extraction. Mais le voir ainsi, de ses propres yeux… c'était différent. Et surtout, il savait qu'il y avait un risque : même parfaitement exécuté un rituel d'ajout ou d'extraction pouvait échouer, l'écriture disparaissant. Définitivement.
Mais quelle importance ! Cet homme se fait voler, humilier devant sa propre famille.
Il jeta un regard d'incompréhension vers Althar, mais celui-ci ne montrait rien, aucun doute, aucune tension, comme s'il savait déjà comment cela allait se terminer.
Derrière le père, les enfants n'osaient plus bouger. Les pauvres… La plus jeune s'était accrochée au bras de sa mère, le visage enfoui contre elle, ses doigts crispés dans le tissu. L'autre, un garçon un peu plus âgé, fixait la scène sans comprendre, les yeux grands ouverts, immobile, pensant que bouger risquait d'aggraver encore la situation.
Lorsque l'homme posa sa main contre sa poitrine, le grimoire apparut, pas comme un objet, mais comme un organe qu'on extirpe. Ses doigts tremblaient lorsqu'il tourna les pages, puis en arracha une. Nox aperçut une lueur fugace dans les yeux d'Althar. La page ne s'était pas dissipée, le rituel avait fonctionné. La lumière de la page sembla résister, se contracter, elle refusait sans doute de quitter son porteur songea Nox, puis elle céda. Le père de famille la lança. Althar la récupéra sans hésitation, naturellement.
— Merci.
Le mot résonna étrangement dans la pièce. L'homme s'effondra à genoux, secoué de sanglots.
— C'était… notre chance… on allait tout recommencer…
La gorge de Nox se noua. Et pourtant…
Le sol se mit à vibrer, un frémissement discret, invisible. Puis la terre répondit. Elle se souleva d'un seul coup. La pointe de roche traversa l'homme avec une violence sèche, stoppant net ses sanglots. Le sang éclaboussa le sol et la table dans un mouvement brutal, éclatant contre le bois encore marqué par le repas. La pierre avait empalé l'homme du dessous de son menton jusqu'au sommet de son crâne, les yeux encore ouverts.
La femme hurla, un cri déchiré qui ne dura qu'un instant.
Et le sol vibra de nouveau.
Nox ne décida rien.
Le garçon était à cinq mètres, immobile, la bouche entrouverte, les pieds posés à plat sur une terre battue qui commençait à se fendre sous ses semelles. Nox ne vit ni la pièce, ni Althar, ni les fissures qui couraient déjà sous la table. Il vit le sol à droite du garçon. La fente du plancher, à un demi-pas. La chaise renversée derrière. La hauteur exacte de son épaule à lui contre le torse de l'enfant.
L'espace céda.
Il arriva mal. Son pied gauche se posa sur la fissure au lieu du plancher, sa cheville partit sur le côté, et tout son poids bascula en avant sans qu'il puisse le retenir. Il ne poussa pas le garçon. Il lui rentra dedans.
Les deux corps partirent ensemble. Nox sentit le torse maigre céder sous son épaule, le souffle chaud du gamin s'expulser contre sa joue, puis le sol qui remontait vers eux. Ils roulèrent contre le mur.
Derrière eux, la roche jaillit à l'endroit où l'enfant s'était tenu. Elle monta jusqu'au plafond, se planta dans la poutre, et il n'y avait rien dessus.
Nox releva la tête.
Sa main gauche tenait encore l'épaule du garçon. Le tissu était humide de sueur. Il sentait le cœur de l'enfant cogner à travers la chemise, vite, désordonné, un oiseau enfermé dans une cage trop petite.
Il l'a raté.
Nox eut le temps de penser ces trois mots.
Le sol vibra une troisième fois.
Ce ne fut pas long. Une pointe monta entre eux, si près que Nox sentit la pierre lui râper l'avant-bras, et elle entra dans le dos du garçon pour ressortir par sa poitrine. Le battement cessa sous la paume de Nox. Pas progressivement. D'un coup, comme on ferme une porte.
Le corps resta debout, empalé, retenu par la roche, et le poids quitta la main de Nox sans qu'elle ait bougé.
Ailleurs dans la pièce, deux autres pointes avaient fait leur travail. La femme. La petite. Nox ne les avait pas vues surgir.
Le silence retomba.
Nox regarda sa main. Elle était rouge jusqu'au poignet.
Puis il se releva.
Il ne se rappela pas avoir visualisé quoi que ce soit. Il fut simplement devant Althar, à deux pas, son poing déjà parti, tout le poids de son corps derrière, le bras tendu vers cette mâchoire qui n'avait pas bougé de la soirée.
La main d'Althar se referma sur son poignet avant que le coup n'arrive.
Elle ne le repoussa pas. Elle ne le tordit pas. Elle le tint, immobile, à dix centimètres de son visage, avec la fermeté qu'on met à retenir une porte battante. Les doigts de Nox tremblaient dans le poing serré. Ceux d'Althar ne tremblaient pas.
Ils restèrent ainsi, le bras de Nox suspendu entre eux, le sang du garçon glissant le long de son avant-bras jusqu'au poignet que l'autre tenait.
— Il te l'avait donnée… il t'a donné son écriture… alors pourquoi les tuer ?!
Sa voix monta malgré lui, chargée d'une colère qu'il ne cherchait pas à retenir.
— T'étais pas obligé… en quoi t'es différent de l'Église ?! Dis-moi !!
Althar ouvrit la main. Le bras de Nox retomba le long de son corps.
— Tu crois qu'il se serait tu ? finit-il par répondre, calmement.
Il tourna la tête, juste assez pour que sa voix lui parvienne clairement.
— Tu crois qu'il nous aurait laissés partir après ça ? Il aurait parlé. À l'Église, à des gardes, à n'importe qui capable de nous vendre. Et la prochaine fois, ce sera nous à leur place. Je voulais que tu vois que ce monde est injuste, enchaîna-t-il en posant ses yeux ternes sur Nox. Tu dois arrêter de te comporter comme un gamin si tu veux venger tes parents.
Nox serra les dents.
— C'était des enfants…
Cette fois, Althar se tourna un peu plus, son regard restant fixe, sans détour.
— Je sais.
Sa voix ne trembla pas.
— Tu crois que j'en suis fier ?
Il marqua une courte pause, puis reprit, plus bas :
— Mais c'est ça… ou mourir. Dans ce monde, laisser des témoins, c'est creuser sa propre tombe.
Son regard descendit une seconde sur la main droite de Nox, sur le rouge qui séchait déjà entre les doigts.
— Et t'as failli te faire embrocher pour rien. Tu l'as déplacé d'un mètre. Un mètre, Nox.
Il détourna le regard et sortit de la maison. Nox resta encore un instant immobile, le regard accroché à la scène derrière lui, avant de forcer ses jambes à bouger et de le suivre, sans un mot de plus.
Dehors, la nuit n'avait pas changé. Elle était toujours là, profonde… mais une part de lui s'était fissurée, et désormais elle lui semblait encore plus sombre.
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La chambre était faiblement éclairée par une unique bougie posée sur une petite table près du lit. Sa flamme tremblait par moments, projetant sur les murs des ombres mouvantes qui se déformaient lentement au rythme de l'air chaud. Allongé sur le dos, les yeux ouverts, Nox fixait le plafond sans vraiment le voir. Le sommeil ne venait pas, il ne venait jamais dans le noir.
Aussi loin qu'il s'en souvienne, il avait toujours eu besoin de lumière pour dormir, pas beaucoup, juste assez pour empêcher l'obscurité de tout envahir. Dans le noir complet, son esprit refusait de se relâcher et restait en alerte, incapable d'abandonner le contrôle. Mais cette nuit-là, même la lumière ne suffisait pas.
Il avait lavé ses mains deux fois dans la bassine du couloir. L'eau était devenue brune, puis rose, puis claire. Sous ses ongles, il restait une ligne sombre qu'il n'arrivait pas à sortir.
Les images revenaient sans cesse. Le bruit sec. Le cri. Les corps figés. Et sous tout ça, ce qui ne partait pas : le cœur du garçon contre sa paume, puis l'absence de ce cœur, dans le même endroit de sa main.
Un mètre. Il l'avait déplacé d'un mètre et il avait gagné une seconde et demie.
Ses doigts se resserrèrent sur le tissu du lit.
Il avait toujours haï l'Église. Cette haine avait été simple, évidente, naturelle, elle donnait une direction à ses pensées, une cible claire. Mais ce qu'il avait vu ce soir-là ne rentrait pas dans ce cadre. Un malaise plus diffus, plus difficile à ignorer, s'était installé en lui, et avec lui un ressentiment qu'il ne s'attendait pas à ressentir. Contre Althar. Contre ceux qui vivaient de cette manière. Contre lui-même, aussi.
Il savait pourtant. Depuis le début, il savait. Althar ne s'était jamais caché, le mot « chasseur » n'avait jamais été un mensonge. Nox connaissait la réalité de ce métier, au moins en surface. Mais jusque-là, cette réalité était restée distante, abstraite. Il n'avait jamais pris le temps de l'imaginer jusqu'au bout. Pas comme ce soir, une famille, un instant de vie interrompu sans hésitation. Nox s'en voulait d'avoir été aussi bête.
Et il y avait l'autre chose, celle qu'il tournait dans sa tête depuis une heure sans arriver à la poser. Il avait bougé. Pour la première fois de sa vie, devant quelqu'un qui allait mourir, il avait bougé. Et ça n'avait rien changé du tout.
Son regard se perdit, la flamme de la bougie vacillant dans son champ de vision. Une pensée s'insinua lentement dans son esprit, d'abord floue, puis de plus en plus nette.
Et si… c'était ça, le destin ? Si tout ce qui arrivait avait déjà été décidé à l'avance… alors ces personnes n'avaient jamais eu la moindre chance. Leur mort n'était pas une erreur, ni une injustice. Elle était simplement… prévue.
Ses yeux se plissèrent. Cette idée ne faisait pas disparaître la colère, elle ne rendait pas la scène plus acceptable, mais elle changeait quelque chose. Si le monde fonctionnait ainsi… alors survivre n'était pas une question de justice, mais de capacité. De force, de quoi s'opposer au destin.
Hein… mais qu'est-ce que je raconte, s'indigna d'un coup Nox.
Il posa une main contre sa poitrine. Son grimoire apparut, froid sous ses doigts. Stable. La flamme de la bougie vacillait encore. Il ne la quitta pas des yeux. Le sommeil finit par venir. La pensée, elle, resta.