Chapitre 48
Quatre heures du matin.
Dolmur frappa deux coups secs et entra avant que Nox ait le temps de répondre. Il ne dit rien, posa une bougie allumée sur la table, et s’assit sur le bord du lit.
— Tourne-toi.
Nox obéit. Il sentit les doigts de Dolmur dans sa nuque, le nœud qui se desserrait, le tissu qui se relâchait, et la bande qui glissa enfin par-dessus son crâne.
La lumière entra d’un coup.
Pas violente, c’était une bougie, pas le soleil mais après trois jours, la flamme orange brûla derrière ses paupières comme s’il avait regardé midi en face. Il ferma les yeux. Les rouvrit lentement, par paliers. Le grain de la pierre du mur. Le contour du lit. La main de Dolmur posée sur son genou.
— Ça va ?
Nox cligna deux fois. L’œil du vide tournait toujours en passif sous la nouvelle vue, et les deux se superposaient sans se gêner. Comme s’il avait toujours eu ce sens, et qu’on lui avait simplement rendu l’autre.
— Ça va.
— Bien. T’as vingt minutes pour te préparer. On se retrouve dans la grande salle.
Il ne s’attarda pas. Il ressortit en laissant la bougie.
Nox resta assis quelques secondes. Il regarda la chambre et avait l’impression qu’on lui avait rendu un cadeau qu’il n’avait pas demandé, la couleur du bois, la teinte exacte du drap, la flamme qui n’avait pas la même forme dans son sens et dans ses yeux. Il s’aperçut qu’il avait du mal à fixer un point sans que les deux lectures se croisent.
Il faudra s’y habituer.
Il enfila sa tenue de combat. Tunique sombre, ceinture de cuir, bottes neuves. Il enroula les bandes autour de ses paumes et de ses poignets en gardant les yeux ouverts cette fois, geste familier, mais qui retrouvait sa précision visuelle pour la première fois depuis trois jours.
Sa lance était posée contre le mur. Il la prit, vérifia la fixation du fer sur le manche, la passa dans le dos.
La grande salle d’entraînement était pleine.
Dix-huit personnes en cercle lâche autour de la table centrale, sur laquelle Torn avait étalé trois cartes. Les torches étaient toutes allumées. L’air sentait le cuir, l’huile à armes, et la sueur encore fraîche de ceux qui s’étaient échauffés en arrivant.
Nox repéra Dolmur en premier, impossible à manquer. Puis Torn avec sa barbe taillée et ses cheveux attachés, debout devant la table, calme, la main posée sur le bord du bois. Puis Malphas, à trois pas de Torn, les bras croisés. Puis Ossian, plus loin, en train de parler à voix basse à un membre de son équipe.
Les trois équipes étaient déjà formées, se tenant en blocs distincts.
Nox alla rejoindre la sienne. Cinq personnes. Malphas, Dolmur, et trois qu’il ne connaissait que de croisement.
Dolmur posa une main sur son épaule.
— Veska, Gorin, Halmar.
Trois têtes se tournèrent vers lui.
Veska était une femme dans la trentaine, courte, nerveuse, des cheveux roux coupés au-dessus des oreilles. Une dague à chaque hanche. Nox sentit le mana avant de poser les yeux dessus – chaud, instable, une écriture mineure de feu sans doute. Elle hocha la tête une fois, brièvement, et ne sourit pas.
Gorin était plus grand, peau brune, un arc dans le dos et un carquois bien rempli. Quarante ans peut-être. Calme. Ses yeux gris se posèrent sur Nox sans expression particulière, comme on regarde un outil qu’on va utiliser. Nox se demanda si c’était son tempérament habituel ou si c’était un masque pour la mission. Il décida que ça lui revenait pareil.
Halmar était le plus âgé. Cinquante ans passés, costaud, le crâne dégarni, une barbe grise courte. Pas d’arme visible, il portait juste des gantelets épais. Il salua Nox d’un mouvement de menton.
— Ravis de vous rencontrer, dit Nox.
— De même, dit Halmar. On a entendu parler de toi.
Nox ne répondit pas à ça. Il ne savait pas de quelle réputation ils parlaient, la bonne ou l’autre et il n’avait pas envie de le découvrir maintenant.
Malphas tourna la tête vers lui sans le saluer. Leurs regards se croisèrent une seconde. Malphas hocha imperceptiblement, juste assez pour qu’on sache qu’il avait vu. Pas plus.
Torn frappa une fois sur la table. Le silence se fit aussitôt.
— Approchez.
Les dix-huit se rapprochèrent en demi-cercle. Nox s’avança avec son équipe et trouva une place près de l’angle de la table.
Trois cartes. Trois fermes. Tracées à l’encre noire sur du parchemin épais, avec les bâtiments numérotés, les chemins d’accès indiqués, les positions estimées des sentinelles en croix rouges.
— Ferme un, à l’est, dit Torn en posant l’index sur la première carte. Trois bâtiments. Une dizaine d’Encres Noires estimés. Une centaine de captives. Deux entrées, une au sud, une à l’ouest. Mon équipe.
Il leva les yeux. Ses cinq combattants hochèrent la tête.
— Ferme deux, au nord. Quatre bâtiments. Douze à quinze Encres Noires. Plus grande et mieux gardée. Trois entrées. Équipe d’Ossian.
Ossian inclina la tête. Nox jeta un regard à son équipe, il les avait tous croisés au réfectoire ou dans les couloirs. Il connaissait les visages, pas les noms. Une jeune femme aux longues tresses, un homme massif avec une cicatrice qui descendait du front jusqu’à la mâchoire, un autre plus mince, deux qu’il n’avait jamais bien regardés. Six au total avec Ossian.
— Ferme trois, au sud-ouest, derrière la chaîne. Plus isolée. Deux bâtiments principaux et une grange. Huit à dix Encres Noires. Une seule entrée praticable. Équipe de Malphas.
Nox sentit Dolmur bouger à côté de lui.
— L’attaque doit commencer en même temps. Si l’une des trois équipes frappe trop tôt, les deux autres seront compromises. Vous frapperez au lever du soleil, pas avant, pas après.
Il marqua une courte pause.
— Objectifs dans l’ordre. Un, neutralisation des Encres Noires, si possible essayer de capturer celui qui semble être le chef. Deux, libération des captifs. Trois, récupération des grimoires.
Il regarda chaque équipe à tour de rôle.
— Des questions, dit Torn.
Personne n’en avait.
— Que le vide nous accepte, même sans nous voir.
Les dix-huit voix répondirent ensemble. Nox compris dans le lot, sans y mettre plus de conviction qu’il ne le fallait, mais sans en mettre moins non plus.
Torn roula les trois cartes, les rangea dans un tube de cuir, et le passa à Malphas qui le glissa dans son sac.
— On y va.
La sortie des souterrains se fit en colonne.
Torn ouvrait la marche, son équipe derrière lui. Puis Ossian et la sienne et enfin Malphas avec derrière lui, Nox, Dolmur, Veska, Gorin, Halmar.
Le couloir montait vers la trappe nord, celle que Dolmur avait ouverte la première fois. Les torches défilaient une à une, plus rares à mesure qu’on approchait de la surface. Personne ne parlait. Le seul bruit était celui des bottes sur la pierre, et le craquement régulier du cuir des sacs.
Nox sentait son cœur battre plus régulièrement qu’il ne l’aurait cru. Pas de panique. Pas même de tension réelle. Juste cette concentration qui s’était installée pendant les trois jours du bandeau et qui ne le quittait plus.
Il pensa brièvement à Pik. À Oris. Il les voyait dans sa tête, encore endormis dans leur lit, peut-être en train de rêver. Il chassa la pensée. Pas le moment.
La trappe s’ouvrit.
L’air du dehors entra d’un coup. Frais, humide – la pluie de la veille avait laissé des traces dans l’herbe. Le ciel était encore noir mais l’horizon, à l’est, commençait à pâlir.
Ils sortirent un par un, en silence, et se regroupèrent sur le replat rocheux qui dominait la prairie.
Torn se tourna vers les deux autres chefs.
— Au lever du soleil, dit-il.
— Au lever du soleil, répondit Ossian.
— Au lever du soleil, dit Malphas.
Pas d’embrassade. Pas de derniers mots. Juste ces trois confirmations échangées entre trois hommes qui n’avaient pas besoin de plus.
Torn pivota et s’engagea sur le sentier de l’est, son équipe derrière lui en file indienne. Il ne se retourna pas. Sa silhouette descendit la pente, traversa un repli rocheux, et disparut dans la première courbe.
Ossian leva la main vers Nox, brièvement, comme on salue quelqu’un de loin. Nox lui rendit le geste. Ossian sourit, un sourire bref, sans dents, plutôt un mouvement des yeux qu’autre chose. Puis il fit signe à son équipe et ils partirent vers le nord-ouest, à travers les arbres clairsemés qui marquaient le début de la forêt.
L’équipe de Nox resta seule sur le replat.
Malphas attendit que les deux autres équipes soient hors de vue avant de se tourner vers eux.
— On a quatre heures de marche jusqu’au point d’observation. Le terrain devient difficile près de la chaîne de montagne, économisez l’eau.
Il regarda Nox une fraction de seconde de plus que les autres, mais ne dit rien. Puis il pivota et commença à descendre.
Dolmur passa derrière Nox et lui dit.
— Allez, petit. C’est l’heure.
Nox ajusta la lance dans son dos.
Il jeta un dernier regard vers l’est, là où Torn avait disparu. La pente était vide maintenant, le ciel virait au gris au-dessus de la crête.
Il suivit Dolmur.