Le Roi démon était mort.
Le mal qui avait autrefois étendu son emprise sur le continent avait disparu, mais le véritable problème survint après la fin.
« Clay, tu as comploté avec le Roi démon et trompé tout le continent. »
Des preuves découvertes sur le cadavre du Roi démon laissaient penser qu’il avait eu un informateur au sein du groupe du Héros.
Et cet informateur… c’était moi.
« D’innombrables personnes qui te faisaient confiance ont été dupées par tes manigances infâmes et y ont laissé la vie. Tu dois répondre de tes crimes. »
Et celle qui rendait le verdict n’était autre que mon amie d’enfance et l’Impératrice de l’Empire d’Ezer : Tia de Mezelef.
Les bras entravés dans le dos par des cordes qui inhibaient le mana, je m’agenouillai sur l’estrade. Au-dessus de moi — non, bien au-dessus, sur son trône — siégeait Tia.
Bien qu’elle eût atteint l’âge adulte depuis peu et gardât encore une touche de jeunesse, ses yeux bleus semblaient ternes et sans vie. Ses longs cheveux blonds flottaient au vent, quelque peu ébouriffés.
Cette décision avait dû la tourmenter, elle aussi. La Sainte Alliance, qui dominait le continent, l’avait sans doute poussée à me faire exécuter. Elle n’aurait eu aucune raison de me sauver.
« Si seulement tu m’avais cru. »
Les preuves de l’enquête ayant été jugées irréfutables, tous ceux qui avaient autrefois combattu à mes côtés me tournèrent le dos. Tia ne fit pas exception.
Tous avaient accepté l’accusation : j’avais communiqué avec le Roi démon.
« Même si ce n’était pas moi… »
Il devait bien y avoir un espion. Les situations où nous avions frôlé la mort avaient été bien trop nombreuses pour n’être que de simples coïncidences. Voilà pourquoi, lorsque les preuves avaient été révélées, personne n’avait pu se résoudre à me faire confiance.
Si je disparaissais, le véritable espion pourrait jubiler et agir à sa guise, mais cela ne me concernait plus. Je laissai échapper un rire creux.
« … La sentence. »
Les lèvres de Tia tremblèrent tandis qu’elle prononçait mon destin.
« Le criminel Clay est condamné à être pendu. »
À cet instant, la foule rassemblée autour de l’estrade éclata de fureur.
« Espèce d’ordure ! Tout notre village a été massacré à cause de toi ! »
« Tu te rends seulement compte de ce que tu as fait ?! »
« Repens-toi de tes péchés en enfer, sale ordure ! »
Une pierre vola de quelque part. Plusieurs me frappèrent à la tête, mais je ne tressaillis même pas. Les soldats à mes côtés me relevèrent.
Puis ils me firent faire volte-face et me traînèrent vers la potence. Il me sembla que Tia tenta de dire quelque chose à cet instant, mais cela m’était désormais égal.
J’avais tout donné à ce monde, et voilà la récompense que j’en recevais. Baissant les yeux vers mon torse nu, je distinguai les marques de torture encore nettement gravées dans ma chair.
Parmi elles, des cercles de scellement que des prêtres avaient inscrits, gravés encore et encore pour étouffer complètement mes pouvoirs. En voyant à quel point mon corps avait été ravagé, je me demandai si tout cela avait vraiment été nécessaire.
Mieux valait donc mourir. Il ne me restait plus rien.
« …… »
La corde se resserra autour de mon cou sur la potence, et les jets de pierres redoublèrent. Mon corps déjà meurtri se couvrit de nouvelles ecchymoses et blessures.
Je jetai un dernier regard autour de moi.
Au milieu de la foule en colère, j’aperçus les anciens membres de mon groupe.
Yuru, la mage.
La petite silhouette gardait la tête baissée, sans oser regarder dans ma direction. Je ne voyais que quelques mèches de ses cheveux bleus qui dépassaient sous son chapeau à larges bords.
Nael, la guerrière du peuple-bête.
Sa queue épaisse, semblable à celle d’un renard, pendait tandis qu’elle me fixait. Elle avait l’air à la fois furieuse et accablée.
Yelena, l’archère elfe.
Elle m’avait suivi hors de la mystérieuse forêt, en ne faisant confiance qu’à moi. Elle prétendait être plus âgée qu’elle n’en avait l’air, mais n’avait jamais révélé son véritable âge.
Ses cheveux blancs, que le vent agitait légèrement, restaient en désordre, et ses yeux verts me regardaient sans laisser deviner ce qu’elle ressentait.
Quelle solitude.
Je n’aurais jamais cru finir mes jours en me sentant si seul.
Floc.
La corde se glissa autour de mon cou, que je tenais droit.
Elle était garnie d’éclats de verre enchanté : dès qu’elle se resserrerait, ma peau serait déchirée.
« Kh… ! »
La douleur m’écrasa la poitrine.
Malgré tout, la foule ne faisait que me hurler des insultes. En les voyant ainsi… je sentis quelque chose de sombre s’éveiller en moi.
« Très bien. Nous verrons bien comment ça se passera pour vous. »
Je les foudroyai du regard, les vaisseaux de mes yeux éclatant sous l’effort que je faisais pour supporter la douleur.
« Je vous regarderai de l’autre côté, pour voir comment les choses tournent. »
Les soldats s’éloignèrent de moi.
La fin était proche.
L’un d’eux posa la main sur le levier qui libérerait la trappe sous mes pieds. Le grondement de la foule me parvenait à présent comme un bruit lointain, étouffé sous l’eau.
Lentement, je tournai la tête vers mon amie d’enfance, celle qui m’avait condamné.
« Tia, je… »
Le soldat tira le levier.
La trappe s’ouvrit sous mes pieds.
Mon cou se brisa comme celui d’une marionnette avant que je puisse achever ma phrase.
Mon dernier souvenir… fut celui de Tia qui serrait les yeux.
♧
Clay.
Il était le Héros choisi pour mener le groupe parti de l’ouest du continent de Pandéa afin de vaincre le Roi démon.
Brandissant l’Épée sainte forgée par des nains, il livra d’innombrables batailles et fut bientôt surnommé le Héros du Renversement. Mais, finalement, on révéla qu’il avait comploté avec le Roi démon pour précipiter les autres nations dans la ruine.
Certains prétendirent qu’il s’agissait d’un coup monté, affirmant que la Sainte Alliance l’avait piégé pour freiner l’influence grandissante qu’il exerçait. Mais ceux qui osèrent exprimer de tels doutes furent déclarés hérétiques et exécutés en public.
Ainsi, son nom fut presque entièrement effacé de l’Histoire.
Bam !
Dans une taverne d’Ezer,
Yelena, l’archère elfe, était assise seule et enchaînait les verres. Le bruit sonore de son verre heurtant la table attira tous les regards.
« Euh… mademoiselle, vous avez beaucoup trop bu, je crois… Vous devriez peut-être vous arrêter… »
Bam !
Elle abattit de nouveau son verre sur la table et se leva.
Elle déposa quelques pièces d’argent et sortit de la taverne.
« Pardonne-moi, Clay. Je suis vraiment désolée. Je suis désolée d’avoir laissé les choses en arriver là… »
Répétant ces mêmes mots encore et encore, elle disparut dans les rues sombres.
Elle n’était pas la seule à vivre chaque jour comme un fantôme.
Nael, la guerrière du peuple-bête, se tenait au centre d’une arène souterraine.
La foule acclamait les combattants avec frénésie, misant de l’argent sale sur les matchs.
« Raaaah ! »
Elle projeta son adversaire — un challenger qui venait d’entrer dans l’arène — comme une poupée de chiffon, rugissant de rage.
Les spectateurs étaient en liesse.
Sa force physique, acquise au sein d’un ancien groupe de Héros, était écrasante.
« Encore ! Encore ! »
Des cris de folie emplirent l’air lorsqu’un autre challenger s’avança. Les dents serrées, elle martela le sol du pied et rugit de nouveau.
La foule répondit par ses acclamations, mais personne ne remarqua la douleur dans ses yeux.
Pendant ce temps, Yuru, la mage, s’était enfermée dans une salle de la Tour Bleue, dont elle était la maîtresse.
Elle ne lisait pas. Elle avait depuis longtemps maîtrisé tous les sorts consignés dans les archives de la Tour Bleue. Ce n’était pas par manque de talent qu’elle avait interrompu ses études.
Elle était en proie au trouble. Tant qu’elle n’aurait pas démêlé ses pensées, elle ne pourrait rien apprendre de nouveau.
Et la source de son trouble n’était autre que Clay, qui était mort.
Était-il vraiment le pion du Roi démon ? Même lors des interrogatoires, il avait produit de la Magia, une mana démoniaque corrompue que seuls les adeptes d’un Roi démon pouvaient posséder.
Elle devait accepter les conclusions.
Mais elle ne pouvait retenir ses larmes.
« Pourquoi as-tu fait ça… grand frère… »
Son trouble se mua en ressentiment. Mais, au fond de ce ressentiment, se cachait un manque profond et douloureux.
Et elle n’était pas la seule à ressentir son absence.
BOUM !
Le tonnerre éclata dans un déluge de pluie.
Au palais impérial, Tia contemplait par la fenêtre le temps orageux.
Toujours debout, le regard éteint, elle ouvrit soudain la fenêtre et sortit sur le balcon. La pluie trempa ses cheveux dorés et les alourdit.
Elle regrettait d’avoir fermé les yeux au dernier instant de Clay. Elle aurait dû regarder, quoi qu’il arrive.
Mais même si elle pouvait remonter le temps… elle n’était pas sûre d’avoir le courage de rouvrir les yeux.
« … C’est toi qui avais tort. »
Des larmes — brûlantes, et différentes des gouttes de pluie glacées — coulèrent sur les joues de Tia tandis qu’elle se mordait la lèvre.
Tandis que tous les autres luttaient à leur manière contre les conséquences de la mort du Héros —
BOUM !
Un éclair frappa non pas une tombe, mais un terrain désert et isolé.
« Argh… »
Sous la terre meuble, une main apparut.
Quelqu’un — non, quelque chose — d’enterré là se mit à gratter la terre pour remonter.
« Argh ! Hah ! »
À bout de souffle et pris de panique, il se dégagea et releva le visage hors de la terre.
« Pwah ! »
Hum, hum.
Recrachée la boue de sa bouche, le regard perdu, l’homme — sans aucun doute Clay, celui qu’on avait exécuté — marmonna :
« Qu’est-ce… que c’est ? »
Il était revenu à la vie.
Et il n’avait aucune idée du chaos que cela provoquerait chez les anciens membres du groupe du Héros.
(Fin du chapitre)