Chapitre 1
« Korian, protège tes frères. »
C’était la dernière phrase que Gül, mon frère aîné, avait prononcée avant qu’il ne se jette sur les soldats de l’Église de l’Ordre.
Pour mieux comprendre ma situation, revenons quelques jours en arrière.
DOOOOMMMM !
Ce jour-là, comme d’habitude, je venais d’être réveillé par le cor du chef de clan. J’enfilai mon manteau en peau de bête avant de sortir.
« Bonjour, Korian ! Tu es prêt pour le grand jour ? »
Devant moi se tenait une femme à la carrure imposante. Elle mesurait plus de deux mètres et faisait rôtir un gibier de la taille d’un ours. Le ciel, encore gris en ce début de matinée, rendait la scène magnifique.
C’était ma mère.
Je m’étais réincarné dans ce monde dix ans auparavant, dans l’univers d’un jeu auquel je jouais occasionnellement lorsque j’avais du temps à tuer.
Prince of Myriade.
« Bonjour, maman. Détends-toi un peu. Tu as l’air plus stressée que moi. »
J’étais né au sein d’une tribu barbare du Grand Nord. Je ne me souvenais pas exactement de tous les détails du jeu, mais je pouvais au moins reconnaître les personnages principaux et les grands arcs narratifs.
Ce fut donc avec une grande déception que je découvris que ma tribu n’avait rien de particulier. En fait, elle comptait même parmi les plus faibles.
« Justement, tu devrais l’être. Ta position future au sein du clan en dépend. »
La cérémonie dont elle ne cessait de me parler était la compétition de chasse des jeunes loups.
Il s’agissait d’une épreuve à laquelle participaient tous les enfants du clan, répartis en fonction de leur tranche d’âge. Chacun devait trouver et chasser une bête dans la forêt. Plus celle-ci était imposante ou féroce, plus les honneurs accordés au jeune chasseur étaient grands.
Cela faisait maintenant cinq ans que j’y participais, mais je n’avais jamais réussi à chasser une bête qui sortait de l’ordinaire.
Pour mes parents, qui étaient tous deux chasseurs, c’était un véritable coup dur. Après tout, je ne manifestais pratiquement aucun intérêt pour la chasse.
Mais je n’avais jamais eu de grandes ambitions, de toute façon.
Tout ce que je voulais, c’était vivre en paix avec mes frères et mes sœurs, trouver une épouse et fonder une famille.
Je m’assis près d’elle et me laissai bercer par les doux bruissements du feu et sa chaleur réconfortante.
Soudain, je fus tiré de ma tranquillité par les cris d’une fille. Lorsqu’elle se retourna brusquement vers moi, je faillis prendre un bain dans les flammes encore brûlantes.
« Aargh ! Tisha, fais un peu attention ! J’ai failli rejoindre le gibier dans les flammes ! »
C’était ma plus jeune sœur, Tisha. Elle avait les yeux verts caractéristiques des Barbares et un visage rayonnant, seulement gâché par la morve qui lui pendait continuellement du nez.
« Hé, hé, hé ! Désolée ! »
J’avais l’impression qu’elle le faisait exprès, juste pour m’agacer.
Je la pris dans mes bras et l’installai sur ma cuisse droite afin qu’elle puisse, elle aussi, profiter de la chaleur du feu.
Quelques instants plus tard, mes deux jeunes frères firent leur apparition. L’un s’appelait Ragna et l’autre, Zach.
« Frangin ! Aujourd’hui, c’est le grand jour ! » lança Ragna en me secouant.
« On va réussir à dominer toutes les autres familles ! Je battrai le fils du chef et ceux de la voyante. Je serai acclamé comme la jeune pousse du Nord cette année ! Pas vrai ? Hein ? Hein ? »
« Aah… Ragna, tais-toi. Il ne fait même pas encore jour. Ne mets pas inutilement la pression à notre grand frère. »
C’était Zach qui venait de parler. Il était le plus logique et le plus calme d’entre nous, ce qui était plutôt rare chez les Barbares.
Enfin, si l’on ne me comptait pas.
Ils s’assirent près du feu et nous commençâmes enfin à manger le gibier qui y rôtissait.
Mon père était absent de la tribu depuis trois jours. Il était parti avec plusieurs adultes pour vérifier si la montagne des Sapins abritait des monstres trop féroces pour la cérémonie.
Quant à mon frère aîné, il disparaissait si souvent que nous ne prenions même plus la peine de l’attendre pour manger.
Je n’avais pas été particulièrement enthousiaste lorsque je m’étais réincarné en Barbare. C’était l’une des races les plus méprisées et les plus isolées de ce monde.
Et pour ne rien arranger, ce monde était voué à être détruit par le Roi Démon.
Je ne savais même pas à quel stade de l’histoire nous nous trouvions. Nous étions tellement coupés du reste du monde que je ne disposais d’aucune information fiable sur les événements en cours.
J’avais donc décidé de vivre ma vie du mieux possible et d’en profiter au maximum, sans m’encombrer des devoirs imposés par la tribu.
Une fois mon repas terminé, je pris mes deux haches et les attachai à ma ceinture.
J’étais le principal pivot de notre équipe, mais aussi son meneur.
Ragna, lui, possédait également une hache. Elle était si grande qu’elle le dépassait en taille, mais il la maniait comme si elle ne pesait rien. Lors de nos chasses, il occupait toujours l’avant-garde.
Zach, quant à lui, était équipé d’un arc et de couteaux de lancer. Il se tenait à l’arrière-garde.
Nous chassions ensemble parce que nos âges étaient assez proches. Il n’y avait qu’un an d’écart entre chacun d’entre nous.
« Au revoir, maman ! » lança Ragna en se plaçant derrière moi.
Je fis un signe de tête à ma mère, puis nous nous retournâmes pour partir.
Derrière nous, Tisha émettait des sons qui essayaient de ressembler à des mots.
« Qu’Ōrun vous garde, mes chéris, et qu’il guide votre chasse ! »
Sur la route, de nombreuses tentes étaient installées. J’avais appris à les reconnaître, ainsi que leurs propriétaires.
« Tiens donc ! Si ce n’est pas le trio des fils d’Arn ! Bonne chance pour la compétition ! » lança une vieille femme que nous croisâmes.
« Merci, grand-mère Jurn. Bonne journée ! »
« Oh ! C’est déjà cette période de l’année. Bonne chance, les jeunes ! »
« Merci, oncle Titus ! »
C’est sur ces encouragements que nous rejoignîmes la tente du chef. De nombreux jeunes âgés de huit à dix ans s’y étaient rassemblés, regroupés par famille.
Dans les tribus barbares, chasser en famille était un devoir et une obligation morale. Rien n’était plus important que le sang.
« Jeunes loups de la tribu de la Crinière d’Argent ! Saluez notre chef de tribu ! »
« OOOOOOOORRU ! »
La tente s’ouvrit et un colosse de trois mètres en sortit. Il portait un casque orné d’énormes cornes de cerf à ses extrémités, qui s’accordaient parfaitement avec son imposante barbe. Un immense manteau en peau de loup argenté recouvrait ses épaules.
Il nous toisa du regard avant de prendre la parole.
« Moi, Gamm, Crinière d’Argent, je salue les jeunes loups de notre tribu ! »
« OOOOOOOORRU ! »
« Aujourd’hui, nous sommes réunis pour lancer la compétition des jeunes loups. Nous, descendants d’Ōrun, ne sommes pas de beaux parleurs comme ces bâtards castrés du Sud ! »
Il se tut et laissa son regard parcourir l’assemblée avant de poursuivre.
« Tout ce que je peux vous dire, c’est de laisser le sang des Géants vous guider. Rapportez à vos familles la gloire de votre chasse ! Bonne chance, jeunes loups, et que le Panthéon soit avec vous ! »
« OOOOOOOORRU ! »
Après le discours du chef, nous fûmes conduits dans la montagne par les membres les plus âgés de la tribu, parmi lesquels se trouvait mon frère aîné.
Lorsque nous arrivâmes sur place, les aînés se répartirent entre les différents groupes pour surveiller les jeunes et éviter qu’ils ne rencontrent des créatures trop puissantes pour eux.
« … »
Mon frère aîné était chargé de nous surveiller, mais il n’avait jamais été très bavard. Il se contenta donc de rester en retrait et de nous observer de loin.
Je pris la tête du groupe en dégainant mes haches, puis nous nous enfonçâmes dans la montagne.
De temps à autre, je ramassais des herbes que je rangeais dans ma sacoche. Il s’agissait de plantes médicinales que je pourrais utiliser en cas d’urgence. Mes parents m’avaient appris à les reconnaître.
« Arrêtez-vous ! »
Devant moi se trouvaient des traces de pas. Pourtant, aussi loin que je me souvienne, je n’en avais jamais vu de semblables au cours de mes précédentes chasses.
Et pourtant, elles me semblaient étrangement familières.
« Des traces de chevaux… »
Ces mots m’échappèrent spontanément.
Une profonde inquiétude m’envahit. Il n’y avait pas de chevaux dans cette région. L’herbe y était presque inexistante, et ces animaux n’auraient donc rien eu à brouter.
Alors pourquoi un troupeau serait-il passé par ici ?
Je remarquai un mouvement à la périphérie de mon champ de vision.
Lorsque je revins à moi, je vis Gül, mon frère aîné, devant moi. Son visage était grave. Terriblement grave.
« Korian… Reste avec tes frères. Mettez-vous à l'abri et ne bougez pas. »
Je le regardai avec perplexité, mais lorsque je voulus lui poser une question, il me coupa la parole.
« Ce sont les sauvages du Sud… Ce sont les traces de leurs bêtes. »