Chapitre 75
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Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 75 : Celui qui entrevoit mille ans
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Shan avait perdu connaissance un bref instant. Lorsqu’il reprit ses esprits, il paniqua en constatant que sa vision s’était dédoublée en plusieurs images.
L’une lui montrait le marécage boueux. Une autre, une jambe arrachée. Une troisième, des chevaliers qui rôdaient dans les environs…
Deux têtes avaient été tranchées, ce qui lui faisait sept champs de vision. Il ne lui restait que trois pattes, l’une ayant été coupée, et une longue queue traînait derrière lui.
Une douleur sourde, causée par les entailles, les coups et les brûlures, se répandait dans tout son corps.
À travers ces sensations, Shan comprit qu’il voyait le monde du point de vue de l’hydre.
*Comment ai-je bien pu me retrouver dans son corps ?*
Pourtant, il ne pouvait pas maîtriser ce corps à sa guise.
Tout ce qu’il pouvait faire, c’était emprunter ses sens et observer le monde depuis l’intérieur.
Il ne partageait pas seulement ses cinq sens. La rage et la peur de l’hydre lui semblaient tout aussi vives que si elles étaient les siennes.
« Plantez-lui vos armes ! »
« Apportez du feu ! Cautérisez les plaies ! »
Les chevaliers humains qui se rapprochaient de toutes parts étaient aussi acharnés et féroces qu’un essaim de fourmis.
Ils se glissaient dans les angles difficiles à défendre et, malgré leur petite taille, leurs armures de fer semblables à des carapaces de scarabées les rendaient impossibles à écraser.
Même le venin, dont l’odeur aurait dû suffire à faire perdre connaissance à quelqu’un, ne leur faisait pas grand-chose.
Tandis que l’hydre agitait sa queue avec irritation, Shan chercha son propre corps dans l’un de ses sept champs de vision.
Il se vit debout à quelque distance, et non juché sur l’hydre près de son arrière-train. Il fixait cette dernière, qui était désormais lui.
Il n’avait rien d’un homme inconscient.
Ce n’était pas le présent, mais un passé récent.
Tout au plus quelques dizaines de secondes, peut-être une minute…
À peine l’eut-il compris que le monde bascula soudain.
L’hydre avait maintenant ses neuf têtes intactes et errait seule dans le marécage.
Les monstres tapis dans les environs entendirent ses pas et s’enfuirent, pris de panique.
Elle éprouvait de la joie.
Le plaisir d’avoir dévoré une grande quantité de chair humaine peu auparavant.
Le plaisir de parcourir librement cette vaste étendue.
Le plaisir d’avoir fait fondre et détruit une immense forteresse…
Puis le point de vue de l’hydre remonta toujours plus loin dans le passé.
Le moment où elle avait détruit la forteresse occidentale du territoire de Treva. Celui où elle avait de nouveau erré dans le marécage. Puis celui où elle était sortie de la grotte.
Contre toute attente, lorsqu’elle avait émergé de la grotte et levé les yeux vers le ciel nocturne d’un noir absolu, elle avait été émue.
Shan avait cru que le monstre ne pouvait éprouver du plaisir qu’en massacrant et en détruisant, mais il était capable d’admirer un paysage et d’en tirer de la joie.
En même temps, pour une raison qui lui échappait, il éprouvait une légère peur de quelque chose.
Plusieurs têtes surveillaient sans cesse la gauche, la droite et l’arrière, comme si elles craignaient que quelque chose apparaisse.
En ressentant les émotions de l’hydre, Shan comprit pourquoi elle n’était pas retournée dans la grotte.
Elle était restée si longtemps enfermée dans cette grotte exiguë qu’elle s’y était sentie étouffer.
Il ignorait toujours pourquoi elle n’en était pas sortie plus tôt…
Peut-être était-ce lié à la peur qu’elle ressentait.
*Avions-nous vraiment besoin de venir la chasser ?*
Cette pensée lui traversa brièvement l’esprit, mais elle ne lui venait que parce qu’il connaissait désormais les circonstances. Comme ils ne pouvaient pas savoir quand elle risquait de revenir, la chasser avait été la bonne décision.
Elle devait aussi répondre des ravages qu’elle avait causés dans le marécage, et ils pouvaient en profiter pour récupérer sa pierre magique.
À cette pensée, le point de vue remonta encore le temps.
L’hydre s’était faufilée dans une grotte trop étroite pour elle et y avait trouvé des déchets alchimiques venus de loin. Elle était restée recroquevillée dans son nid, puis avait savouré le festin que le courant avait apporté en aval.
Avant cela…
Elle s’était contentée d’attendre.
Elle dévorait les monstres qui remontaient le courant et, parfois, des humains venus de l’autre côté.
Pendant un temps interminable.
Même si les souvenirs défilaient rapidement, la voir passer tant de temps sans que rien ne change était terriblement lassant.
Même s’il ne s’agissait que d’un monstre simple d’esprit, Shan n’arrivait pas à imaginer comment elle avait pu supporter une telle existence.
L’hydre n’avait pas été heureuse non plus. Il lui arrivait de se tordre d’ennui, mais elle n’osait pas quitter la grotte.
Elle craignait quelque chose à l’extérieur, sans que Shan sache exactement quoi.
Après ce qui lui sembla durer plusieurs heures, peut-être plusieurs jours, il vit l’hydre passer ce qui devait être des centaines d’années, voire un millier, dans la grotte.
Enfin, Shan vit ce qui s’était passé avant qu’elle n’y entre.
L’hydre fuyait, privée de cinq de ses têtes.
Des monstres de toutes sortes gisaient éparpillés autour d’elle, dont plusieurs espèces bien connues.
Des cocatrices, des basilics, des wyvernes, des gargouilles…
L’une des têtes encore vivantes regardait derrière elle ; Shan vit donc clairement l’auteur du massacre.
Un chevalier solitaire, coiffé d’un casque ailé et vêtu d’une armure de plates gris argenté, tenait une longue épée à deux mains.
Son visage était dissimulé derrière sa visière, mais Shan le reconnut immédiatement.
Une aura éclatante jaillissait de son dos et illuminait les environs.
*Serait-ce l’empereur Varen ?*
Fondateur de l’Empire Arman, sauveur de l’humanité et époux de la déesse.
Seules les représentations de cet homme avaient le droit de montrer une telle aura.
Shan comprenait maintenant pourquoi.
On ne l’avait pas ajoutée simplement pour souligner la grandeur de l’empereur Varen. Il avait vraiment eu cette apparence !
L’espace d’un instant, Shan se dit que Roden et Serin seraient ravis d’apprendre cela. Mais l’empereur Varen abattit son épée et trancha un troll en deux d’un seul coup.
Les yeux de Shan s’écarquillèrent.
*Waouh…*
Du premier pas jusqu’à l’instant où la lame traversa la chair, pas une once de force ne fut gaspillée.
Tout lui était transmis à la perfection, comme si Shan avait lui-même manié l’épée.
Ce n’était pas le fruit d’un entraînement acharné à quelques techniques particulières, comme chez les autres chevaliers.
Ses mouvements suivants, ses esquives désinvoltes et ses attaques successives étaient tous exécutés à la perfection, dans le respect des principes fondamentaux.
L’empereur Varen avait clairement atteint le même domaine que Shan, et possédait peut-être le même genre de talent.
Son armure avait peut-être joué un rôle, mais ses capacités physiques dépassaient elles aussi largement les limites humaines.
Chacune de ses courses et de ses esquives était explosive, comme chargée d’Esprit. Tous les monstres touchés par son épée étaient tranchés d’un seul coup.
C’eût été impossible si son Esprit et son endurance ne s’étaient pas élevés sans fin.
Shan crut comprendre ce que l’hydre avait redouté.
Aussi sauvage qu’un grand monstre puisse être, il ne pouvait s’empêcher d’avoir peur s’il avait échappé de justesse à un adversaire pareil.
*À bien y réfléchir, les monstres que l’empereur Varen massacre sont couverts de marques magiques, comme celui-ci.*
Certains n’en avaient pas, mais la plupart des monstres les plus puissants portaient des marques magiques.
Avant que Shan ait le temps de se demander pourquoi, le point de vue de l’hydre remonta encore plus loin dans le passé.
Elle errait à présent dans un désert en compagnie de monstres semblables à elle, tous couverts de marques magiques. C’étaient les mêmes monstres que l’empereur Varen venait de massacrer.
Dépourvus de l’instinct territorial habituel aux grands monstres, ils se repéraient les uns les autres et coopéraient comme des compagnons.
Ils dévoraient les petits monstres et les humains qui passaient, jouaient ensemble et coulaient des jours paisibles.
Les humains qu’ils croisaient de temps à autre portaient tous des vêtements de cuir grossiers et avaient l’air d’être de véritables barbares.
Il s’agissait sans doute d’hommes d’avant l’Empire, à l’époque des sociétés tribales primitives.
Après que le temps eut remonté ce qui lui sembla quelques minutes, mais qui devait représenter des dizaines, voire des centaines de jours, l’hydre fuyait une installation souterraine avec ses compagnons.
Les occupants tentèrent de les arrêter en brandissant d’étranges bâtons, mais ils furent impuissants et se firent massacrer.
Étrangement, les gardes étaient tous vêtus de façon bien plus raffinée que les humains aperçus auparavant et avaient les traits distinctifs des Altos.
Shan comprit instinctivement à quelle époque et en quel lieu il assistait.
Ce qu’il venait de voir s’était produit mille ans plus tôt, à l’époque où l’empereur Varen fondait l’Empire Arman. Si cette civilisation était plus avancée encore…
*C’est l’Empire Alto.*
Il assistait à la chute de l’Empire Alto, dont tout le monde s’était interrogé sur les circonstances.
Une nation qui avait atteint le sommet de la civilisation magique avant d’être détruite par la colère de la déesse. Pour tous les Altos, elle était un objet de désir autant que de ressentiment.
Avant même que Shan ait pu frémir devant cette révélation, le point de vue recula encore.
L’hydre était enfermée dans une immense cellule.
Ni son venin, capable de tout faire fondre, ni les coups qu’elle portait avec son corps gigantesque ne parvenaient à endommager sa prison.
De l’autre côté des barreaux, deux personnes discutaient.
L’une était un homme d’une quarantaine d’années qui avait l’air d’un chercheur. L’autre, un vieillard à la barbe blanche soigneusement taillée.
Le chercheur avait les yeux inversés, mais le vieillard ne possédait pas les traits physiques distinctifs des Altos.
« Heureusement, l’implantation semble avoir réussi. J’avais entendu dire qu’il était difficile d’insuffler de la magie aux hydres en raison de leur pouvoir régénérateur. »
« En effet. Pour qu’elle puisse cohabiter sans problème avec les autres spécimens, nous avons atténué son hostilité instinctive. Nous lui avons aussi implanté une magie d’analyse biologique et une magie de mémorisation des informations que nous venons de mettre au point. »
« Une magie de mémorisation des informations ? »
« Elle nous permet d’enregistrer et de revoir les expériences vécues par un monstre. Nous pouvons ressentir directement ce qu’il a éprouvé durant les expériences. Si l’un d’eux tente de s’échapper et qu’on le rattrape, nous pouvons aussi voir comment il s’y est pris et empêcher que cela se reproduise. J’ai entendu dire qu’ils comptaient bientôt perfectionner cette magie pour l’utiliser à des fins de sécurité. »
« Oh ? Puis-je l’essayer ? »
« Bien sûr. Il nous faut un objet autorisé. Auriez-vous sur vous un objet que vous utilisez souvent, monsieur le responsable de région ? »
« Tenez. C’est le trésor auquel je tiens le plus. »
Le vieillard tendit la main et, à la stupéfaction de Shan, la bague d’argent qu’il portait au doigt se transforma en épée.
Shan resta stupéfait.
Que le vieillard soit le propriétaire de Mille Formes était déjà étonnant, mais le plus incroyable était qu’il l’avait réduite à la taille d’une bague.
Vu sa masse, Shan en était totalement incapable pour le moment.
*Comment a-t-il fait ?*
Le chercheur posa une main sur Mille Formes et marmonna quelque chose. Le vieillard acquiesça, ouvrit la porte à barreaux et entra.
L’hydre, surprise, ouvrit grand la gueule et rugit pour le menacer. Mais le vieillard s’approcha calmement et lui piqua la patte avec son épée.
À cet instant, la conscience de Shan fut de nouveau engloutie par une lumière blanche.
* * *
*… Ah.*
De retour dans son corps, Shan éprouva un sentiment de perte accablant devant son champ de vision devenu si étroit et son corps pitoyablement petit.
Après avoir vécu dans le corps gigantesque de l’hydre pendant ce qui lui avait semblé des dizaines de jours, il ne lui était pas facile de redevenir humain.
Comme si elle avait attendu cette ouverture, l’une des têtes de l’hydre se jeta sur lui, la gueule grande ouverte.
« Ngh ! »
Mal à l’aise dans son corps, Shan ne réagit pas assez vite et se retrouva pris dans la gueule du monstre.
Ses mâchoires étaient si gigantesques qu’une pression intense s’exerça sur ses aisselles et ses tibias.
Les chevaliers qui virent la scène poussèrent des cris d’effroi.
« Sir Shan ! »
« Sauvez le Protecteur Suprême ! »
Crac.
Enfin débarrassée de son adversaire le plus gênant, l’hydre referma les mâchoires sur Shan de toutes ses forces et lui injecta du venin dans la bouche.
Une douleur brûlante se répandit dans le corps de Shan tandis que le poison s’infiltrait en lui.
Heureusement, l’armure contenant la pierre magique de l’ogre résista en partie à la morsure et au venin de l’hydre.
Shan serra les dents et se servit des deux bras qu’il avait à peine réussi à glisser entre les mâchoires pour les écarter de force.
La force monstrueuse conférée par la pierre magique incrustée dans son plastron l’y aida.
Une toute petite ouverture se créa.
Shan en profita pour bondir légèrement et se recroqueviller.
Les dents de l’hydre claquèrent.
« I-Il l’a dévoré ? »
C’était ce que tout le monde aurait cru, mais le Gardien de l’Est brilla d’une lueur bleue de l’intérieur et déchira la mâchoire de l’hydre.
Shan s’échappa, couvert du sang du monstre, prit appui contre son corps et roula au sol.
« Neutralisant ! Versez du neutralisant sur sir Shan ! »
Les yeux fermés, Shan sentit des pas approcher et replia rapidement son armure pour en faire un plastron.
Le neutralisant se répandit sur son corps découvert et se mit à mousser au contact du sang et du venin qui lui brûlaient la peau.
« Haa… »
Il avait l’impression que son corps brûlé était en feu, mais il n’était heureusement pas trop blessé pour continuer à combattre.
Lorsque Shan se releva d’un bond, les chevaliers et les écuyers alentour le dévisagèrent, sidérés.
« S-sir Shan ! Reculez et faites-vous soigner ! Vous êtes grièvement blessé ! »
« Ça va. J’ai trouvé ses points faibles. Ma voix ne portera pas, alors criez-le pour que tout le monde entende. »
D’une voix rauque, Shan expliqua où se trouvaient les cœurs de l’hydre.
L’un se trouvait dans le cou de la tête centrale. Un autre, à la jonction du cou de la troisième tête en partant de la gauche. Un troisième, au centre de son corps. Un quatrième, à la base de sa queue, près de son arrière-train. Et le dernier, du côté droit de sa poitrine…
Tant qu’ils ne seraient pas tous détruits, l’hydre continuerait à bouger, même si on lui tranchait toutes les têtes.
Peut-être parce qu’il avait eu l’impression de devenir l’hydre quelques instants plus tôt, Shan le savait avec certitude.
Ou peut-être la magie d’analyse biologique dont le chercheur avait parlé l’aidait-elle…
Après avoir entendu les explications de Shan, les chevaliers modifièrent la direction de leurs attaques.
L’hydre se mit aussitôt à se défendre davantage.
Elle se sentait menacée : ceux qui ne visaient jusque-là que ses têtes s’en prenaient maintenant à ses véritables points faibles.
Après un bref repos, Shan déploya de nouveau son armure autour de lui et chargea l’hydre.
Tout son corps le brûlait encore, mais heureusement, il avait fermé les yeux au moment où il avait été aspergé de sang ; ils n’avaient donc pas été touchés.
[◇◇◇◇◆----!]
À la vue de Shan qui fonçait sur elle, l’hydre réagit presque convulsivement et pivota brusquement.
Shan pouvait à peu près deviner pourquoi.
Elle n’avait pas clairement perçu la présence magique de Mille Formes, à cause des nombreuses marques magiques qui couvraient son corps. Mais après leur contact précédent, elle devait maintenant la sentir distinctement.
Peut-être parce qu’il avait partagé le corps du monstre si longtemps, Shan le comprenait mieux que quiconque.
Aussi absurde que cela puisse paraître, il éprouvait même une vague familiarité à son égard.
Bien sûr, cela ne changeait rien au fait qu’ils devaient s’entretuer.
Même si ses capacités physiques étaient bien inférieures à celles de l’hydre, Shan évitait plus facilement le venin qu’elle crachait, la patte avant qu’elle balançait comme si elle allait s’écrouler et ses mâchoires qui claquaient.
Il savait exactement comment elle allait attaquer et quelles parties de son corps elle utiliserait comme armes.
Tandis que Shan attirait son attention de face, Ravana et Roden réussirent enfin à lui couper une deuxième patte.
Après la perte de sa patte avant droite, la perte de sa patte arrière gauche l’empêchait désormais de se tenir debout.
Un autre chevalier se précipita vers la patte arrière gauche tranchée et cautérisa la plaie avec une torche.
Après avoir jeté la torche, qui ne contenait plus de liquide inflammable, il s’écria :
« Nous avons utilisé toutes les torches pour cautériser les plaies ! »
Il aurait mieux valu en apporter davantage, mais le combustible était fabriqué à partir de matériaux si coûteux qu’ils n’avaient pas eu le choix.
Ils avaient tout de même empêché l’hydre de régénérer facilement deux membres et quatre têtes. C’était déjà une belle réussite.
Les chevaliers continuèrent de viser les points vitaux révélés par Shan et de l’entailler encore et encore.
La plupart de leurs appareils magiques portaient des enchantements qui entravaient la régénération ; les blessures de l’hydre se refermaient donc de plus en plus lentement.
Comme chez les trolls, sa prodigieuse capacité de régénération reposait sur ses réserves physiques, et plus précisément sur la combustion de sa graisse.
À chaque blessure suivie d’une régénération, l’épaisse couche de graisse de son ventre fondait à vue d’œil.
Bientôt, Shan perça le cœur logé dans le cou de la tête centrale, qui s’affaissa aussitôt.
Un chevalier transperça à la lance le cœur situé près de son arrière-train, qui perdit lui aussi sa force.
Chaque fois qu’un cœur était détruit, les mouvements de l’hydre ralentissaient visiblement. Ses nombreuses têtes n’arrivaient plus à bouger aussi agilement qu’avant.
Ses cœurs lui servaient aussi de cerveaux secondaires, chargés de contrôler ses têtes.
Plus de dix minutes plus tard, Shan déploya Brise-Cœur sur toute sa longueur et l’enfonça dans le cœur situé au centre du corps de l’hydre.
L’hydre s’effondra sans même réussir à crier.
Son corps se gonfla, puis se dégonfla dans un dernier souffle.
« On a réussi ! »
« Bon sang, quelle sale bête coriace… »
Les chevaliers qui avaient pris part au combat semblaient moins réjouis qu’écœurés par l’épreuve.
Normalement, l’hydre aurait été considérée à peu près aussi puissante qu’une cocatrice ou un basilic, peut-être un peu plus, mais légèrement moins qu’un ogre.
Pourtant, elle avait vécu si longtemps et atteint plus du double de la taille d’une hydre ordinaire qu’elle était devenue absurdement puissante.
Même s’ils pensaient avoir largement assez de forces, ils n’auraient pas réussi à la maîtriser sans le Protecteur Suprême.
Beaucoup en arrivèrent instinctivement à cette conclusion.
« Occupons-nous d’abord du cadavre ! Récupérez le plus de sang possible ! »
Malgré son épuisement, Roden donna des ordres à pleins poumons, et tous s’exécutèrent aussitôt.
Des soldats venus de l’arrière prirent des antidotes et apportèrent plusieurs récipients préparés à l’avance.
C’étaient des récipients spéciaux, conçus pour contenir du sang d’hydre.
Il leur fallait aussi retirer les écailles, naturellement résistantes et dotées d’une immense résistance au poison, puis couper des têtes pour les exposer.
Pendant qu’un prêtre le soignait, Shan prit la parole.
« Dis-leur de dessiner ces marques à part avant de retirer les écailles. »
« Quoi ? »
« Celles qui brillaient sur son corps. »
Maintenant qu’il savait qu’elles n’étaient pas de simples décorations, Shan ne pouvait pas les laisser disparaître.
Retirer la peau entière et la remettre en état était irréaliste. Au minimum, il fallait en faire des dessins détaillés pour que Serin puisse les étudier plus tard.
Pendant qu’un mage dessinait et que les soldats dépeçaient la peau écailleuse autour des têtes, les chevaliers ouvrirent le ventre de l’hydre et fouillèrent ses organes à la recherche de la pierre magique.
Ils finirent par la trouver.
Elle était énorme : la pierre magique dépassait la taille d’une personne moyenne.
Les pierres magiques étaient bien plus légères que les pierres précieuses ordinaires, mais une pierre de cette taille devait tout de même peser plusieurs centaines de kilos.
Plusieurs chevaliers la firent rouler jusqu’au sol, puis se demandèrent comment la transporter.
« Comment est-ce qu’on va porter ça ? »
« C’est bien le problème… »
Sur un terrain plat, ils auraient pu utiliser des chevaux et des charrettes, mais c’était difficile au milieu d’un marécage.
Après avoir longuement réfléchi, ils tressèrent en filet une grande quantité de lianes résistantes qui poussaient dans les environs, puis y firent rouler la pierre magique.
Huit hommes environ la soulevèrent à l’aide de longues perches, ce qui rendit son transport un peu plus facile.
Tandis que ceux qui étaient en meilleur état s’activaient à rassembler le butin, les prêtres prodiguaient à Shan des soins attentifs.
Un prêtre, qui avait invoqué le nom de la déesse et accompli plusieurs miracles de guérison, parla entre deux respirations haletantes :
« Pour l’instant, j’ai fait tout ce que je pouvais, sir Shan. »
« Merci. »
« Je vous prie de m’excuser. Mes capacités sont insuffisantes… »
Lorsque Shan aperçut son reflet dans une flaque voisine, il comprit pourquoi le prêtre s’excusait.
Son visage, autrefois présentable, était horriblement déformé par des brûlures en plusieurs endroits ; il avait l’air d’un monstre.
Si c’était là le mieux que le prêtre pouvait faire, les soins à venir ne changeraient probablement pas grand-chose.
Son corps portait déjà pas mal de cicatrices, mais son visage était resté presque intact. Il ne pouvait donc plus espérer qu’on le trouve beau.
Au moins, il n’aurait pas l’air faible.
« Puis-je vous parler un instant, sir Shan ? »
À cet instant, le vicomte Treva, qui se tenait un peu en retrait, prit la parole avec prudence.
Son visage affichait une expression complexe, mêlant admiration et crainte.
« Je vous écoute, vicomte. »
« Tout d’abord… je tiens à vous témoigner mon profond respect pour votre bravoure. Je n’aurais jamais imaginé qu’un seul homme puisse devenir aussi fort. »
Les chevaliers de Pales, tous équipés d’appareils magiques, avaient déployé une force supérieure à leur niveau habituel, mais Shan s’était distingué même parmi eux.
L’hydre l’avait mordu une fois, mais il s’en était sorti seul. À part cela, il ne lui avait pas laissé porter une seule attaque et l’avait écrasée de façon spectaculaire.
Bien sûr, après avoir vu peu auparavant le talent écrasant de l’empereur Varen, Shan n’en était pas particulièrement impressionné.
Ce Roi des Chevaliers, qui avait à peine eu l’air humain, aurait sans doute abattu une simple hydre sans effort.
Shan avait tout de même reçu un compliment ; il hocha donc la tête en signe de gratitude.
« Votre éloge est bien plus que je ne mérite. »
« Cela dit, ne sera-t-il pas difficile pour votre groupe de transporter tous les produits tirés de l’hydre ? »
« Nous devrons probablement faire plusieurs voyages. »
La peau écailleuse de l’hydre était surtout plus épaisse et plus lourde que prévu.
Ils en étaient déjà au point où il leur fallait établir une base dans les environs et engager des gens. Ils avaient donc besoin de la coopération du vicomte.
À ces mots, le vicomte hocha aussitôt la tête.
« C’est justement ce dont je voulais vous parler. Je peux mobiliser largement assez de gens pour transporter des charges lourdes, et je vous apporterai toute l’aide possible. Il est normal de faire preuve d’égards envers les héros qui ont chassé l’hydre. »
« J’accepte votre offre avec gratitude, vicomte. »
« De plus, plusieurs héros, vous y compris, ont été brûlés. Mon territoire abrite un prêtre doté d’un pouvoir divin remarquable. Il n’a rien à envier aux cardinaux du Saint-Siège. »
Cela signifiait que ce prêtre pourrait sans doute guérir même leurs graves brûlures.
Les cardinaux comptaient parmi les plus grands prêtres de l’Ancienne Foi ; ils n’étaient guère inférieurs au pape lui-même.
Shan ne s’était pas attendu à trouver une personne aussi compétente dans cette région rurale.
Au lieu de simplement remercier le vicomte pour cette aide inattendue, Shan l’observa en silence.
Il n’était toujours pas habitué aux relations entre les gens, mais il comprenait bien que quelqu’un qui offrait autant devait attendre quelque chose en retour.
Il aurait mieux valu négocier en présence de Roden, mais celui-ci était occupé à s’occuper des produits tirés de l’hydre.
Il ne risquait rien à écouter d’abord et à remettre sa réponse à plus tard.
« Que voulez-vous ? »
À cette question directe, bien loin des négociations élégantes de la noblesse, le vicomte Treva s’étrangla.
Après un bref moment de panique, il se racla la gorge, reprit contenance et répondit :
« Eh bien, je ne dirais pas que je veux quelque chose… Mais en échange de mon aide, j’aimerais rendre visite à la princesse Serin. »
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