Chapitre 361
Dong ! Dong ! Dong !
Les aiguilles de l’immense horloge de la Grande Cathédrale de Fashkire marquèrent neuf heures, faisant résonner les cloches neuf fois de suite. La résonance tonitruante des cloches était si puissante qu’on pouvait l’entendre jusqu’aux quartiers supérieurs.
Devant la cathédrale, Cedric se tenait les mains dans les poches, le regard fixé sur le grand cadran au-dessus de lui.
Comme à son habitude, il portait son long manteau en cuir noir — sa tenue préférée, soit dit en passant — et un cigarillo allumé pendait négligemment à ses lèvres.
Tout autour de lui, les calèches cahotaient sur les pavés et les foules de citoyens se bousculaient. Les rues étaient plus animées que d’ordinaire, car beaucoup de gens étaient venus de l’extérieur des murs et des faubourgs pour se préparer au Festival Charnel qui débuterait ce soir.
L’air était imprégné d’odeurs de viandes rôties et d’épices de marchands ambulants, ce qui fit immédiatement gargouiller l’estomac de Cedric.
Il leva la main pour retirer son cigarillo, expulsa un épais nuage de fumée grise, puis fit tomber la cendre sur le trottoir.
Remettant ses mains dans ses poches, il se dirigea vers l’entrée massive de la grande cathédrale.
Bien sûr, il n’était pas là pour prier ou faire une offrande. L’homme se fichait éperdument des dieux. Il était là pour obtenir quelque chose d’important... quelque chose qui lui serait fort utile une fois qu’il aurait enfin franchi le Second Cercle.
Après avoir traversé le grand porche voûté, Cedric pénétra dans la nef principale de l’édifice brillamment éclairé. Comme c’était sa première visite, il observa les lieux avec lenteur. La cathédrale ressemblait à n’importe quel lieu de culte ordinaire au premier coup d’œil, mais les détails étaient pour le moins bizarres.
Il n’y avait aucune statue de dieux reconnaissables, mais plutôt d’étranges symboles, des sculptures de créatures insolites et des gravures géométriques sculptées ici et là. Peu de gens étaient présents en cette heure matinale, mais ceux qui s’y trouvaient murmuraient d’un ton solennel et feutré.
Contre le mur est, on trouvait une grande sculpture en pierre représentant un bébé massif et joufflu, entouré de nombreuses fleurs sculptées à sa base.
À quelques mètres de là se dressait un autre monument étrange. Il ressemblait à un éléphant, si ce n’est qu’il possédait deux ailes massives dans le dos. La bête en marbre vert avait également deux mains humanoïdes supplémentaires jointes comme pour prier, et deux grandes cornes recourbées jaillissaient de son crâne.
Devant cette monstruosité, deux femmes étaient agenouillées, priant comme on le ferait devant un Dieu.
Non loin d’elles, une autre sculpture imposante prenait la forme d’un dragon serpentin très étrange, doté de six ailes dépareillées poussant le long de son épine dorsale, et d’innombrables cornes cristallines et acérées traçant une ligne sur son dos. En regardant de plus près, on pouvait apercevoir un lourd pendentif en métal, ressemblant à un tonneau de vin, suspendu à son cou.
Plus loin dans la nef, une autre sculpture représentait une gargouille fixant sa propre paume.
En passant devant celle-ci vers la droite, on tombait sur une autre sculpture représentant ce qui ressemblait à un œil doré massif, soutenu par deux mains. Non loin de là, une autre dépeignait un corbeau massif perché au sommet d’un nid fait d’os entremêlés. Alors que la moitié inférieure de l’oiseau était entièrement squelettique, son torse supérieur était recouvert de plumes magnifiques et immaculées, et il tenait dans son bec un œuf de pierre brillant, parfaitement intact.
Lorsque Cedric posa les yeux sur ce monument en particulier, il ressentit, pour une raison qu’il ne parvenait pas à expliquer, une étrange familiarité.
« Est-ce que c’est... un signe qui m’appartient et qui me représente ? »
Il commença à marcher vers lui pour mieux étudier son exécution.
Récemment, il avait fait quelques recherches sur les églises. Il s’agissait probablement de monuments appartenant aux Dieux des Temps Anciens. Autrefois, il existait des églises séparées construites spécifiquement pour chaque Dieu. Mais après un certain temps, les gens avaient commencé à oublier les noms des divinités, et une grande partie des écritures anciennes et autres reliques s’étaient perdues dans les méandres du temps.
La manière dont la religion était pratiquée avait également évolué.
Les quelques statues et symboles récupérés avec succès avaient été rassemblés par les Oracles des églises. Comme plus personne ne savait quel dieu était lequel, et que peu de gens étaient réellement religieux, plutôt que de construire des structures séparées, ils avaient décidé d’utiliser un seul et unique sanctuaire.
Désormais, dans chaque ville, au lieu d’églises dispersées dédiées à des divinités individuelles, il n’y avait plus qu’une seule grande cathédrale servant de lieu de culte collectif pour ceux qui restaient profondément croyants.
Et ils vénéraient désormais les Dieux en tant que collectif, plutôt qu’un Dieu unique.
« Hm... Ô Dieu de la Restauration Divine et de la Bienveillance, sois sacrément bienveillant et accorde-moi la grâce de survivre au second cercle, une montagne d’or, et peut-être une nuit de sommeil décente tant que tu y es. »
Il commença à prier sérieusement une fois arrivé devant la statue.
Après quelques secondes, il se tourna vers sa gauche où il vit un homme vêtu d’une tenue de prêtre, debout à la limite de l’autel, observant les fidèles.
La manière dont il les observait restait un mystère, étant donné que l’homme était aveugle et portait un épais bandeau blanc sur les yeux.
Cedric se tourna et s’approcha de lui. Lorsqu’il s’arrêta juste devant l’homme, il s’inclina légèrement et salua : « Bonjour, Oracle. »
L’homme tourna lentement la tête vers Cedric, puis sourit chaleureusement et répondit : « Ah... que la grâce collective des Dieux soit sur vous, jeune homme. »
Cedric sourit : « Merci. »
Ce vieil homme aux cheveux blancs et à la longue barbe blanche soigneusement tressée était un oracle. Tous les Oracles étaient aveugles et aucun d’entre eux n’était un dominant.
Pourtant, malgré le fait qu’ils fussent de simples humains, ils étaient tenus en haute estime par les habitants des empires.
Bien sûr, c’était parce qu’ils étaient les seuls messagers des Dieux, même si cela faisait plus d’un millénaire qu’aucune divinité n’avait parlé à l’humanité.
Tout le monde ne pouvait pas devenir oracle, car la sensibilité latente au divin se transmettait par des lignées familiales spécifiques.
D’après ce que savait Cedric, à l’âge de quinze ans, ceux qui naissaient dans ces familles et choisissaient cette voie s’arrachaient leurs propres yeux lors d’un sacrifice rituel.
« Honnêtement, c’est assez dérangé, surtout quand on sait que beaucoup d’Oracles ne reçoivent pas la moindre vision ou le moindre murmure du divin de toute leur vie », pensa Cedric en observant le bandeau du vieil homme.
« Bien que j’aie le sentiment que les Oracles en savent plus sur les Dieux qu’ils ne le laissent paraître. »
« ...Puis-je vous aider, jeune homme ? » demanda l’homme avec douceur.
« Oui. J’ai besoin d’un talisman. »
L’Oracle resta silencieux pendant quelques secondes, avant qu’un petit sourire entendu n’étire ses lèvres : « Quel genre de bénédiction cherchez-vous à emporter avec vous... ? »
Cedric se tourna pour regarder la sculpture du dragon avec le tonneau de vin suspendu autour du cou. Puis il répondit : « J’ai besoin d’un talisman provenant de la divinité qui ressemble à un dragon. »