Chapitre 355
La nature véritable, c'était exactement ce que cela signifiait.
Une nature véritable.
D'après ce que Cedric en avait compris, il s'agissait de l'âme après qu'elle ait été transformée en une manifestation physique complète de sa véritable identité.
Lors de l'épreuve que Cedric avait passée pour évoluer au Grade Trois, il avait eu un aperçu de sa propre nature véritable.
D'après ses souvenirs, elle ressemblait à une immense silhouette humanoïde vêtue d'une cape sombre qui plongeait son visage dans l'ombre, ses bras largement écartés de chaque côté, maintenus en l'air par d'épaisses chaînes. L'être n'avait pas de jambes, comme si elles avaient été brutalement tranchées juste en dessous de la taille. Il restait là, suspendu, silencieux et immobile, et devant lui flottait dans les airs un magnifique cœur couronné d'épines.
Cette entité terrifiante était sa nature véritable.
Cependant, Cedric savait aussi que cette nature ne prendrait forme que lorsqu'il atteindrait le Grade Cinq. Après cela, elle ne résiderait plus seulement dans son sanctuaire, mais deviendrait une partie intégrante de la fondation même de ce sanctuaire.
Toutes les natures véritables incarnaient un ou plusieurs concepts, et il semblait que le Roi incarnait quelque chose lié à la Froideur.
Bien sûr, lorsque Cedric entrerait finalement dans le sanctuaire du Roi, même s'il savait que la nature véritable du Roi s'y trouvait, il ne la verrait pas ; il rencontrerait plutôt l'avatar du Roi.
Personne en dessous du Grade Cinq n'était censé voir la nature véritable d'un Dominant, sauf dans des circonstances exceptionnelles.
Si Cedric devait voir la nature véritable du Roi à son grade actuel, il mourrait probablement avant même de comprendre ce qui lui arrivait.
« Je me souviens qu'en jouant Leon, j'avais été en contact avec le Roi à quelques reprises. Et toutes ces fois, c'était dans ce château. Pourtant, je ne suis jamais allé dans son sanctuaire. Pourquoi demande-t-il à ce que je l'y rencontre ? »
Cedric ne pouvait s'empêcher de s'interroger tout en écoutant la jeune Princesse énumérer les règles qu'il devait respecter une fois à l'intérieur.
« Et une chose encore », Aurora fronça légèrement les sourcils. « Je ne t'ai jamais connu comme quelqu'un qui a facilement peur. Mais je dois dire que si tu as peur là-bas, essaie de garder le contrôle. »
Cedric déglutit.
« Si ça ne te dérange pas », décida-t-il de poser la question qui le tourmentait. « Pourquoi a-t-il choisi de me rencontrer là-bas, plutôt qu'ici ? »
Aurora secoua la tête et son froncement de sourcils s'accentua. « Je n'en ai aucune idée. Honnêtement, j'ai été choquée moi aussi quand il a donné cet ordre. »
Elle se tourna pour regarder le couloir pendant quelques secondes, avant de reporter son regard sur lui. Puis, elle fit un signe de tête.
« Viens. »
Cedric la regarda faire volte-face et faire quelques pas, avant de finalement décider de la suivre. Marchant en silence, ils arrivèrent dans la grande salle du trône. Il n'y avait personne dans l'immense hall. Des rangées de piliers blancs imposants s'étiraient vers un plafond voûté d'où pendaient des lustres en cristal, projetant une lumière tamisée et fragmentée sur le sol en pierre polie.
La première chose étrange que Cedric remarqua, c'était qu'il faisait froid ici. Ce qui était surprenant étant donné que l'hiver n'était pas encore arrivé. Le soleil brûlait dehors, pourtant les fenêtres semblaient toutes givrées, bloquant et maintenant la chaleur à l'extérieur.
Après avoir marché jusqu'au centre de la pièce, Aurora se tourna vers Cedric et lui lança un regard pour savoir s'il était prêt.
Il hocha doucement la tête, signifiant que oui. En voyant cela, elle eut un sourire rassurant, hocha la tête en retour et se tourna vers le trône vide.
Puis, elle baissa la tête et commença à psalmodier d'une voix basse et révérencieuse :
« Seigneur des Plaques de l'Effroi et des Nuits de la Fin. »
Alors qu'elle commençait à invoquer les épithètes du Roi, l'espace devant le trône se fractura et ce qui ressemblait à un portail noir commença à se déchirer devant eux. Des ondulations d'énergie sombre s'écoulèrent dans l'air tandis qu'Aurora poursuivait sa psalmodie.
« Tueur de Rois et Père de l'Éternel Crépuscule.
« Le Seul et Dernier Témoin du Vrai Désespoir.
« Le Souverain unique qui siège sur le Trône d'As’gha’heron.
« Et le Serpent Noir de la Calamité qui étrangle les trônes de l'Espoir. »
Le portail s'ouvrit complètement, se stabilisant en un vortex tourbillonnant de ténèbres, et alors, Cedric commença à voir ce qui ressemblait à de la neige noire dériver du seuil et s'éparpiller sur le sol en marbre.
« Donc, c'est vrai qu'on obtient une nouvelle épithète à chaque Grade franchi à partir du Grade Trois », pensa Cedric en détournant son regard des ténèbres devant lui vers Aurora.
Le vent fouetta leurs cheveux lorsqu'elle se tourna vers lui.
Il la fixa pendant une longue seconde, avant de reporter son regard sur le portail. Il déglutit, puis se rappelant ses instructions, il se tapota la poitrine trois fois et commença à avancer, Aika le suivant silencieusement à ses côtés.
Arrivé devant, il s'arrêta brièvement avant de finalement y pénétrer. Au moment où l'énergie d'un noir absolu l'engloutit, le monde de Cedric devint noir pendant une fraction de seconde.
Un froid terrifiant... bien pire que celui du château, le frappa soudainement, s'infiltrant directement dans ses os et lui coupant le souffle.
Puis, la lumière revint progressivement et, lorsque sa vision se clarifia, il vit qu'il se trouvait dans ce qui ressemblait à une grande chambre ronde. L'espace inquiétant, qui rappelait l'intérieur d'une ruche massive, était éclairé par la faible lueur bleue de cristaux incrustés dans les murs de pierre.
« Qu'est-ce que... ?! »
Les yeux de Cedric balayèrent rapidement la pièce caverneuse. Et à chaque vision horrifiante, sa poitrine se serrait d'effroi.
Sur le mur à sa droite, Cedric pouvait voir une créature qui semblait piégée dans ce qui ressemblait à des toiles d'araignées noires collées lourdement contre la paroi.
La créature ressemblait à un mélange d'humain et d'araignée. Sa partie supérieure, à partir du torse, rappelait un homme émacié, mais sous la taille, huit pattes poilues et segmentées jaillissaient d'un corps arachnide bulbeux. Sa tête était affaissée et Cedric ne pouvait dire s'il était vivant, inconscient ou mort.
Il fit un pas hésitant en arrière et ses bottes craquèrent sur quelque chose de fragile. En regardant vers le bas, il vit des fragments d'os humains broyés jonchant le sol. Son regard glissa lentement du sol vers la grande table ronde en obsidienne au centre. Puis vers le grand trône qui avait des crânes incrustés dans son dossier haut et sinistre.
Son regard remonta plus haut pour constater qu'il y avait plus d'une douzaine de cocons épais, d'un noir de jais, suspendus au plafond comme des fruits pourris. Certains avaient une forme humaine et d'autres ressemblaient à des bêtes monstrueuses et tordues.
Cedric frissonna.
Il ressentait de la peur, mais ce n'était certainement pas le genre habituel que l'on ressent face à quelque chose d'horrible. Au lieu de cela, c'était comme si une pression immense lui comprimait les poumons, l'empêchant de respirer correctement.
De plus, pour une raison inconnue, il commença à sentir une lueur sur un doigt de sa main gauche. Ses yeux s'écarquillèrent en le voyant, et utilisant rapidement son intention, il supprima immédiatement son insigne d'autorité pour l'empêcher de se manifester.
L'énergie sombre vacilla une fois avant de se dissiper complètement.
« Merde, c'était moins une ! »
En effet, c'était vraiment passé près.
En fait, il était à deux doigts de mourir sur place.
Il leva rapidement la main pour se tapoter la poitrine trois fois, puis reconnut immédiatement qu'il était en présence du Seigneur des Plaques de l'Effroi et des Nuits de la Fin.
Après cela, comme s'il se souvenait de quelque chose, il tourna brusquement le regard vers la droite, où il put voir Aika, à bout de souffle, effectuer le même geste.
Il poussa alors un soupir de soulagement.
Cependant, à cet instant précis, une voix douce et résonnante provenant des ténèbres derrière le trône s'éleva.
« C'est bon de te revoir, enfin. »
Instinctivement, Cedric reporta son regard vers la source du son. C'est alors qu'il vit une silhouette qui n'était pas là auparavant, se tenant désormais dans les ombres froides et tamisées.
L'homme sortit de derrière l'imposant trône orné de crânes et commença lentement à se diriger vers la table en obsidienne.
Chaque pas de l'homme rappelait à Cedric à quel point le fossé entre eux était immense. Et à l'intérieur du domaine du Roi, la pression semblait bien plus lourde, comme si elle l'écrasait constamment.
Pourtant, il s'efforça de garder son calme et de maintenir une respiration régulière malgré cela.
Le Roi était exactement tel que Cedric s'en souvenait. Malgré les nombreuses années qu'il avait vécues, il paraissait très jeune, comme quelqu'un qui était encore au début de la vingtaine.
Vêtu d'une robe noire qui pendait lâchement sur ses épaules, révélant son torse, il marchait comme quelqu'un qui ne se souciait de rien ni de personne dans aucun monde. Il avait des cheveux blancs en bataille et des yeux bleu pâle qui semblaient totalement froids, dépourvus de toute émotion.
De plus, sa peau, d'une pâleur déconcertante, était parcourue de veines noires ramifiées comme de la porcelaine brisée, marquant même la majeure partie de son visage extrêmement beau, le rendant à la fois d'une beauté à couper le souffle et profondément monstrueux.
En regardant de plus près, Cedric fut certain de voir ce qui ressemblait à des écailles noires sur le cou et le torse de l'homme. Et ses mains avaient des flocons de glace accrochés aux articulations et au bout des doigts.
« Tu as mis trop de temps à arriver », dit le Roi en s'affaissant avec lassitude sur sa chaise, comme quelqu'un qui était en train de mourir.
« ... ? »
Au début, Cedric pensa que le Roi faisait référence au mois écoulé depuis qu'il avait envoyé la convocation.
Mais alors, le Roi sourit faiblement... un sourire qui fit frissonner Cedric, puis il ferma les yeux. Il renversa la tête en arrière en se détendant sur sa chaise, exhalant une fine traînée de brume noire.
Puis, ses mots suivants, prononcés avec désinvolture, firent s'écarquiller les yeux de Cedric :
« Ah... qui aurait cru que le jour viendrait enfin où un ancien Dieu offrirait sa soumission totale, nourrissant mon autorité. »