Chapitre 351
Cedric laissa échapper un rire sans joie, ses lèvres se tordant en un sourire vide et ténu alors qu'il regardait Aika sortir une bouteille d'alcool de son inventaire, accompagnée de deux verres.
Après avoir disposé les verres sur le sol en pierre entre eux, elle les remplit à moitié.
Puis, elle sortit un alcool bien plus fort et en versa une bonne dose dans chaque verre. Elle leva ensuite son verre et le lui tendit.
Cedric le prit et fixa le liquide tourbillonnant pendant un long moment de silence. Il leva alors le bras pour trinquer avec Aika, qui l'attendait patiemment, avant d'avaler la moitié de ce mélange corsé.
Il grimaça, car c'était vraiment fort, plus que toutes les boissons qu'il avait consommées jusque-là. Après s'être léché les lèvres et avoir fait claquer sa langue, il leva les yeux et murmura d'une voix douce : « Tu as menti quand tu as dit que tu aimais jouer. Pourquoi fais-tu semblant ? »
« Je ne... » commença Aika sur la défensive, mais Cedric la coupa.
« L'argent ne te fascine pas. Te connaissant, si tu as besoin d'argent, tu volerais ou tu tabasserais quelqu'un pour l'obtenir. La victoire ne t'intéresse pas non plus. Et tu détestes les espaces confinés avec du monde. »
La bouche d'Aika resta entrouverte quelques secondes après ces mots. Elle referma ses lèvres, puis fronça les sourcils en détournant le regard.
« Ce n'est pas que je déteste ça, finit-elle par dire avec résignation. C'est que j'essaie désespérément d'aimer ça. »
Elle soupira. « Je m'ennuyais en attendant ton retour. » Elle baissa les yeux vers son verre. « Pendant ce temps, je... j'avais besoin de quelque chose pour m'aider à réguler ma peur des autres tout en essayant de m'amuser. »
« Ça fonctionne ? » demanda Cedric après une gorgée.
« Non, répondit-elle platement. Mais assez parlé de moi. Je sais que tu essaies de détourner la conversation pour ne pas avoir à parler de toi. »
Cedric sourit en soufflant. Il fixa sa boisson quelques instants avant de prendre une autre gorgée, lente et longue, laissant l'alcool consumer le silence.
Puis, il soupira et appuya sa tête contre le mur du balcon.
« Je n'étais pas un grand lecteur de NovelFire dans ma vie passée. J'étais plus jeux vidéo, mais je connais certains tropes comme la transmigration. À ce stade, pour être honnête, j'ai l'impression d'être le protagoniste d'une œuvre cliché, et que l'auteur prend un malin plaisir à me pourrir la vie. »
Aika prit une gorgée de son verre et se tourna lentement vers lui.
Cedric expira et poursuivit : « Tu sais, après être arrivé dans ce monde, j'en ai tellement bavé. Pour une raison obscure, j'ai apporté mon anxiété de merde avec moi depuis la Terre, et ça me tuait littéralement. Mais... j'ai tout essayé pour l'enterrer. Ça n'a pas aidé qu'au lieu d'une transmigration normale, je sois tombé direct dans une arène sanglante. À partir de là, ce n'était qu'un cauchemar cliché après l'autre.
« Sur Terre, je laissais les gens me marcher dessus et rendre ma vie misérable, et je pense que c'est pour ça que j'agis de façon si impulsive maintenant. Parfois, je me sens comme un gosse instable qui veut tout envoyer valser, mais dès que les gens contre qui je m'emporte se retournent et viennent vers moi, je me fige de peur. »
Il eut un rire étouffé, puis soupira.
« J'ai toujours cette anxiété aujourd'hui. Je vais être honnête avec toi, Aika. Presque tout ce que j'ai fait depuis mon arrivée n'était qu'une réaction impulsive. Attraper ce bâtard à l'auberge qui m'a valu une gifle, m'en prendre à Damon dans le bastion sans me soucier des conséquences, défier les Seigneurs... tout ça. Je ne fais que réagir. »
Aika le fixa un moment avant de demander : « Pourquoi ? Qu'est-ce que tu cherches à obtenir ? »
« Du soulagement. » Cedric fit tourbillonner le liquide sombre dans son verre. « J'ai fait tout ça juste pour trouver un moment de répit. »
Elle médita ses paroles un court instant avant de demander : « Tu le trouves ? »
« Parfois, murmura-t-il, le regard fixé sur l'alcool en mouvement. Même si je suis absolument terrifié par la mort, ce long moment de calme où le monde devient totalement noir et silencieux... ça m'apporte du soulagement. »
Le froncement de sourcils d'Aika s'accentua.
Cedric expira, son souffle se perdant dans l'air froid de la nuit. « Et puis je me réveille, et tout le bruit revient en force. Alors je cherche la prochaine impulsion pour noyer ça. Pour être honnête, une partie de la raison pour laquelle j'ai fait ce voyage vers le premier cercle, c'est que je savais qu'il y avait une réelle possibilité que je meure en essayant de traverser le Voile. »
Il eut soudain un rire sec.
« Juste un autre pari impulsif auquel j'ai survécu, allez savoir comment. »
Il cessa de faire tourner son verre et sa poigne se raffermit tandis que son expression s'assombrissait.
« Ça donne probablement l'impression que j'ai mûri, Aika. Que je me suis forgé un caractère plus fort. Mais ce n'est pas le cas. Je ne pense pas.
« C'est juste que... ces derniers mois, j'avais enfin appris à gérer mon anxiété, à garder le pire sous contrôle. Cependant, tout le travail que j'ai fait pour me réparer s'est complètement effondré après ma rencontre avec Seo-yeon, et sa mort... »
Il fixa le sol sombre, sa voix tombant en un murmure bas.
« Savoir qu'elle était quelque part, qu'elle vivait sa vie en pensant encore à moi... ça suffisait. C'est ce qui me faisait avancer.
« C'était tellement mieux que de savoir que la seule personne dans tous les mondes qui tenait vraiment à moi a disparu pour toujours. » Un petit rire lui échappa. « Et dire qu'elle a traversé tout ça pour que je puisse vivre. »
Il fit une pause, l'air un peu embarrassé, avant de continuer. « Je sais que j'ai dit un jour que j'avais plein d'amis sur Terre. Mais c'était un mensonge que je me racontais. Je n'ai jamais eu de vrais amis. Enfin, à l'époque, je croyais sincèrement en avoir. J'ai rencontré des gens, mais même s'ils faisaient semblant de me supporter, je savais qu'ils me détestaient secrètement. Je veux dire, qui veut être ami avec un meurtrier ?
« Même en sachant cela, parce que j'avais tellement besoin de parler à quelqu'un, je ne pouvais pas m'en empêcher. J'allais quand même à leurs réunions, et je leur parlais, même s'ils ne m'écoutaient pas. Je les voyais m'ignorer ou faire comme si j'étais un fantôme, et pourtant, je parlais, je parlais, je parlais jusqu'à ce que je m'ennuie. »
Il expira, ses yeux se perdant dans le vide alors qu'il continuait : « Ça me gardait sain d'esprit, tu sais. Faire semblant d'avoir des amis. Faire semblant d'avoir des gens à qui parler, à qui raconter mes hauts et mes bas, avec qui faire des blagues et rire jusqu'à ce que les larmes coulent.
« Mais finalement, mon besoin d'amis est mort. » Il soupira. « Ma voix, qui était autrefois mon son préféré, est devenue une corvée pesante. Alors j'ai arrêté d'essayer. Je ne sais pas qui t'a dit que les mots sont surestimés, mais je suis d'accord avec lui. » Il serra les dents. « Je déteste tellement parler. C'est pour ça que je ne le fais plus. »
Il s'interrompit un instant, traçant le bord de son verre du bout du doigt. « Quelques mois plus tard, me voilà. J'ai des amis maintenant. » Il sourit. « De vrais amis. Dion, Evelyn, Audrey, Ino, Julius. Mais le plus fou, c'est que... je n'arrive pas à m'attacher à eux comme je le devrais. Je ne me soucie même pas tant que ça d'eux, pour être honnête. Parce qu'ils ne calment pas mon anxiété. Parce que la partie de moi qui voulait des amis est tout simplement morte.
« Et pourtant... pourtant, ce dont j'ai encore le plus peur, c'est d'être seul. »
Il avala la dernière goutte de sa boisson, puis, en claquant le verre vide sur le sol, il murmura dans un souffle : « Être seul. Dormir seul. Manger seul. »
Aika se tourna pour fixer son propre verre un moment. Puis, elle avala le reste du liquide brûlant et le posa à côté du verre de Cedric.
Cedric déglutit difficilement, réfléchit un instant et esquissa un faible sourire. « Tu veux savoir quel est mon mot préféré ? »
Elle se tourna vers lui. « Lequel ? »
« Tranquillité. » Il fixa le vide devant lui. « C'est drôle que ce soit mon mot préféré, alors que je ne l'ai jamais vraiment ressentie. Je sais juste ce que ça est censé faire. »
Il soupira profondément. « Je suis toujours sur le qui-vive, comme si quelqu'un me poursuivait.
« Transmigration, puis direct dans l'arène, puis dans un bastion de brutes, puis les cercles, puis les Seigneurs, puis un dieu. Oh, les Dieux ! Si quoi que ce soit, tout ça me donne parfois envie d'imploser. Je suis épuisé. Vraiment épuisé. Je fais semblant. Je fais semblant d'être fort. D'être puissant. Que rien ne m'effraie. C'est pour ça que je déteste le fait que notre lien rende impossible de cacher que je me mens à moi-même. »
Il eut l'air en colère un instant, mais son expression s'adoucit et il rit.
Et c'est à ce moment-là qu'Aika réalisa que Cedric avait beaucoup ri ce soir.
Non, pas seulement ce soir. Il riait toujours quand il arrivait dans une impasse, comme sa première nuit dans le premier cercle quand il a combattu les goules.
Ou quand il recevait de mauvaises nouvelles et qu'il ne pouvait pas les gérer à cause de son anxiété, comme quand il a appris l'existence des Seigneurs.
Ou quand le monde semblait totalement injuste, comme quand il a combattu son frère.
Ou quand il souffrait profondément, comme en ce moment.
...À quand remontait le dernier vrai rire sincère de Cedric ?
Elle réfléchit.
Elle réfléchit intensément.
Et soudain, elle comprit.
...Elle ne s'en souvenait pas.
Il n'avait jamais ri parce qu'il était réellement heureux.
C'était toujours un rire amer et douloureux.
Ou un petit rire qu'il faisait pour répondre aux gens.
Aika se détourna et ferma les yeux. Puis elle essuya une larme solitaire sur sa joue et s'éclaircit la gorge. « Que veux-tu ? »
Cedric sourit en pensant à ce qu'il voulait. « Ne plus être aussi anxieux tout le temps. Ne plus me sentir aussi sombre à l'intérieur. Ne plus me sentir comme le petit moi d'autrefois. Ne plus avoir froid. Aika, mon monde est redevenu froid. »
Il murmura doucement : « Enfin, la tranquillité. J'ai vraiment envie de ressentir ça. »
À cet instant, Aika se redressa et réduisit la distance entre eux, ce qui fit se tourner Cedric, curieux.
Avant même qu'il puisse demander ce qu'elle faisait, elle tendit les bras et l'enveloppa dans l'étreinte la plus profonde qu'il ait jamais connue.
Les yeux de Cedric s'écarquillèrent, se demandant ce qui se passait. Mais il ne se dégagea pas, et Aika ne s'arrêta pas, lui tapotant doucement le dos pour apaiser son cœur qui battait la chamade.
« Tu sais ce que je fais quand je me sens anxieuse ? » murmura-t-elle contre son épaule.
« Quoi ? » demanda Cedric, sa voix étouffée par elle.
« Quand je suis anxieuse, je pense à toi. Parce que tu es la personne la plus forte que je connaisse. La seule personne que je connaisse. »
Les yeux de Cedric s'agrandirent encore.
Aika le serra plus fort. « Ta voix est aussi devenue mon son préféré. »
Elle posa son menton sur son épaule et ferma les yeux.
« Je te donnerai tout ce que tu veux, Cedric, et bien plus encore. Si tu me le permets, je serai le soleil qui brillera sur toi pour te faire sourire. Puisque le monde est devenu froid, laisse-moi t'apporter la chaleur que tu désires. Je te ramènerai chaque fois que tu auras envie de t'autodétruire. Tout comme tu m'aides à guérir, je t'aiderai aussi. Je promets de t'apporter la tranquillité. » Elle pencha la tête, baissant sa voix en un murmure doux et féroce. « Je resterai à tes côtés, maintenant... pour toujours. Si tu veux fuir, je fuirai avec toi. Si tu veux te battre... alors je me battrai avec toi, et pour toi, avec tout ce que j'ai. »
Cedric se recula légèrement pour la regarder, scrutant son visage. « Parce que tu es mon lien ? »
Elle sourit, puis secoua la tête. « Non, Ced. »
Il haussa un sourcil. Quand elle vit sa confusion, elle expira, et toujours en souriant, elle ajouta : « Parce que tu le mérites. Et parce que tu comptes plus pour moi que le lien. »
À cet instant, Cedric sentit son cœur se réchauffer. Alors qu'il agrippait le tissu de ses vêtements, il sentit son anxiété fondre dans un calme étrange et inconnu, ce qui fit s'écarquiller ses yeux d'incrédulité.
Le soleil commença à se lever à l'horizon, projetant une lumière dorée sur le balcon.
C'était magnifique.
Tout comme les deux âmes brisées sur le balcon.