Chapitre 24
Chapitre 24
Traductrice : Karameruhime
Lorsque le jeune Prince héritier et son cortège pénétrèrent dans les vastes jardins du monastère de Bordawen, plusieurs centaines de citoyens massés sur le bord de la route lui lancèrent des pétales de fleurs.
Gareth leva la main en réponse à leur accueil. Les acclamations redoublèrent d'intensité. C'était un rituel qu'il avait répété si souvent ces derniers jours qu'il aurait dû en avoir assez, pourtant, il n'en était rien. Il redressa le menton un peu plus haut, l'air triomphant
Une fois sorti du dédale de ruelles grouillantes de monde, un vaste parvis de pierre s'ouvrit devant lui, révélant l'imposante silhouette du temple. Il arrêta sa monture devant ce qui ressemblait à un oratoire.
« Vous avez fait long chemin. Le voyage a dû être éprouvant. »
Un instant plus tard, un homme vêtu d'une robe immaculée s'avança vers lui.
Toujours en selle, Gareth l'examina attentivement. C'était un homme aux traits acérés comme une pointe de flèche, portant une chevelure d'un bleu-vert pâle et délicat.
Il comprit aussitôt que ce jeune moine n'était pas humain. Son teint était d'une pâleur étrange, presque troublante, et le bout de ses oreilles se terminait en pointe effilée. Probablement un demi-elfe, voire aux trois-quarts.
Ce n'était guère surprenant. Dans les régions du nord-est de l'ancien royaume d'Osiria, il n'était pas rare de croiser des métis mêlant sang elfique de Dworph.
Réprimant l'aversion instinctive qu'il ressentait envers cette race étrangère à la sienne, Gareth lui lança d'une voix posée et souveraine.
« Êtes-vous le prieur de ce monastère ? »
« En effet, Monseigneur le prince héritier. Je me nomme Basilisca, et j'ai la charge de veiller sur ce monastère. »
L'homme esquissa un sourire affable.
« Soyez le bienvenu à Bordawen, du fond du cœur. »
« Ces terres sont l'endroit où notre ancêtre, le Grand Empereur Darian, remporta sa première victoire avant d'unifier l'empire sous sa divine mission. Je suis sincèrement heureux d'y être. »
Ayant mis pied à terre, Gareth prit la parole avec l'aisance hautaine propre à la noblesse.
« Conformément à la tradition impériale, je souhaite recevoir la bénédiction des dieux au nom de mes aïeux. Veillez à ce que la grâce divine accompagne ma sœur et moi dans les jours à venir. »
« Ce sera fait avec le plus grand plaisir. »
Le prieur s'inclina respectueusement, puis ajouta avec précaution.
« Pour commencer, que diriez-vous de vous rendre dans ma demeure afin de vous délasser du voyage ? Un grand banquet a été préparé depuis plusieurs jours en l'honneur de Votre Altesse. »
Il marqua une légère hésitation.
En principe, ils auraient dû loger dans une auberge réservée aux pèlerins. Séjourner chez le prieur risquait d'être perçu comme une ingérence politique.
Gareth se retourna vers Varkas, qui se tenait dans son ombre comme un fantôme. Celui-ci semblait vouloir éviter les regards, il dissimulait à moitié son visage sous un capuchon à large bord.
Varkas, qui avait pris tout son temps pour inspecter le monastère, finit par hocher la tête.
« Faites comme il vous plaît, Monseigneur. »
« Bien. Nous logerons donc chez le prieur ce soir. »
À ces mots, les serviteurs qui attendaient en retrait descendirent les marches en hâte pour escorter les invités. Gareth leur tendit les rênes et glissa quelques mots à Varkas.
« Veille bien sur Ayla. C'est sa première fois aussi loin de chez elle, tout lui semblera étrange et inconfortable. »
Varkas acquiesça d'un léger hochement de tête.
Gareth eut une moue intérieure. Il suffirait qu'il témoigne à ma sœur autant d'attention qu'à sa propre monture.
Tandis qu'il avançait à pas nonchalants derrière les moines, un carrosse richement orné stationné dans un coin de la cour attira soudain son regard.
Il plissa les yeux en fixant la fenêtre du carrosse, aux lourds rideaux tirés. Reprendre goût à la vie, ou bien enfin saisir sa propre situation, Thalia n'avait pas montré le moindre signe de l'un ou de l'autre pendant tout le voyage. Elle avait failli tordre ce long cou gracieux, songea-t-il, et voilà qu'elle s'entêtait à rester sagement tranquille. C'en était presque déconcertant.
Pourvu qu'elle continue à se tenir à carreau…
Arthros Roem Ghirta n'en était pas capable, il le savait. Elle était de ces esprits brouillons, incapables de lâcher une idée creuse une fois qu'ils s'y étaient accrochés. On ne pouvait jamais savoir quand, où, ni comment elle semait la pagaille.
Il se retourna vers Varkas et lui lança d'un ton sec.
« Et dis bien à cette fille-là : pas d'éclat. Qu'elle continue à se faire oublier, comme si elle était morte. »
Les yeux de Varkas se rétrécirent imperceptiblement. Il ne semblait guère disposé à afficher ouvertement son hostilité envers sa demi-sœur. Et à bien y réfléchir, il lui aurait probablement rappelé de surveiller ses propres agissements, ne serait-ce que par souci des apparences.
Gareth laissa échapper un rire bref, presque malgré lui, et détourna les yeux. Comme s'il existait, parmi ses sujets, quelqu'un qui ignorât que le prince héritier souhaitait effacer jusqu'à l'ombre de la bâtarde de son père.
Il redressa le menton et emboîta le pas aux officiants vers la résidence annexe prévue à leur intention.
La demeure privée du prieur était somptueuse, digne de ce qu'aurait pu lui offrir le palais impérial. Au moins cette nuit sera confortable, pensa-t-il avec une satisfaction sans joie, et il entra dans le grand hall à la suite des moines.
Le prieur le conduisit jusqu'à la chambre la plus fastueuse de sa résidence.
Gareth balaya du regard la pièce spacieuse, plutôt bien aménagée pour un homme réputé détaché des biens de ce monde. Comme pour rappeler l'appartenance des lieux, des tableaux représentant des scènes de guerre sainte ornaient chaque recoin, et des livres de prières et de théologie étaient posés sur le bureau.
Ce n'était pas tout à fait à son goût comme décoration, mais l'ensemble avait néanmoins une certaine tenue. Il jeta négligemment sa cape imprégnée d'odeur de cheval aux serviteurs qui attendaient près de l'entrée et leur donna ses instructions.
« Je veux me laver. Préparez-moi une grande baignoire remplie d'eau propre, assez large pour que je puisse y étendre les jambes. »
Les serviteurs se dispersèrent aussitôt. Il s'affala dans le fauteuil près de la fenêtre et fit signe aux jeunes moines qui l'avaient suivi de s'approcher. Sur son ordre muet, deux novices commencèrent à lui retirer son armure pièce par pièce.
Gareth, laissant les moines s'occuper de lui, attrapa la coupe posée sur l'étagère. Un serviteur attentif la remplit aussitôt. Il s'adossa au dossier du fauteuil et porta à ses lèvres une gorgée de vin de raisin refroidi. Le liquide sombre glissa dans sa gorge, libérant dans la pièce un parfum puissant et capiteux.
Le goût intense lui envahit le palais, et il laissa échapper un soupir de contentement. Le banquet s'annonce bien. Le vin du monastère, malgré son habitude des crus les plus raffinés, se révélait tout à fait à la hauteur.
Les hommes d'Église savent visiblement profiter de l'existence.
Il contempla par la baie vitrée le vaste domaine du monastère, une légère moue aux lèvres. Les hauts dignitaires du clergé vivaient à l'aise, pas moins bien que certains nobles. Le prieur de ce monastère ne faisait manifestement pas exception, il menait grand train, digne d'un aristocrate.
Libéré de sa lourde armure, Gareth ôta ses vêtements trempés de sueur et s'immergea dans le bain que les moines avaient préparé. Les serviteurs vinrent aussitôt frictionner son corps avec un savon doux. Il s'appuya contre la paroi de la baignoire et finit son vin à petites gorgées.
Combien de temps resta-t-il ainsi à se prélasser ? La fatigue accumulée après une demi-journée de chevauchée éprouvante se dissipa peu à peu. Il sortit du bain, enfila la robe d'intérieur estivale que les serviteurs avaient préparée, passa un élégant peignoir à ornements sobres, puis suivit les moines hors de la chambre.
« Le repas est prêt dans la salle du bas. »
Un moine au dos tourné descendit prudemment le large escalier de marbre en annonçant la nouvelle.
Gareth hocha la tête d'un air indifférent. Un général se doit d'économiser ses mots. Il savait combien le silence pouvait en dire long, d'autant plus qu'il avait à ses côtés l'incarnation même du silence.
Il aperçut Varkas, planté dans l'entrée du hall comme s'il l'attendait, et plissa les yeux.
Le voir provoquait toujours en lui cette étrange sensation d'être tenu en joue. Pourtant Varkas ne lui avait jamais manqué de respect. Était-ce cette présence singulière qui se dégageait de lui ? Ou ce fait qu'il ne laissait jamais rien transparaître ?
Depuis l'enfance, il l'observait, et Varkas lui avait toujours semblé un inconnu qu'il fallait surveiller. Ce qui le rendait d'autant plus inquiétant.
Peut-on vraiment lui confier sa loyauté sans risque ?
« Et Ayla ? »
« Elle se repose dans le bâtiment réservé aux dames de compagnie. Elle est fatiguée et ne participera pas au banquet. »
« Après plusieurs jours de chevauchée, c'est bien normal. »
« J'ai veillé à lui préparer des remèdes pour l'aider à récupérer, ne vous inquiétez pas. »
Cette réponse laconique fit froncer les sourcils à Gareth. Il savait que cet homme se montrait, en comparaison, relativement attentionné envers sa sœur.
Malgré son jeune âge, Varkas Raedgo Siarkan avait toujours eu un effet dévastateur sur les femmes. Celles qui s'approchaient de lui étaient invariablement subjuguées, à tel point que les observer donnait la chair de poule. Qu'Ayla au moins soit épargnée par ce phénomène était une chose dont il fallait se féliciter.
Pourtant, Gareth ne pouvait s'empêcher de trouver son attitude foncièrement déplaisante. Avoir obtenu la faveur la plus précieuse de l'Empire, et n'en témoigner pas la moindre once de gratitude, quelle insolence.
Il lui lança un regard acéré.
« Ayla est ta bienfaitrice. Tu devrais lui témoigner un peu plus de considération, tu ne crois pas ? »