Chapitre 23
Chapitre 23
Traductrice : Karameruhime
Contrairement à ce qu'elle avait redouté, le voyage se déroula sans heurts.
Les nuits étaient traversées par des craquements inquiétants, mais personne ne fut blessé, et chaque matin se levait dans la clarté. Ils reprenaient la route avant que le soleil n'ait atteint son zénith.
La chaleur accablante épuisait les soldats et ralentissait parfois le convoi, mais le pèlerinage avançait sans incident majeur.
Le cortège mené par Gareth et sa garde d'honneur atteignit la petite ville de Sorbtica, au nord, deux jours après avoir quitté le palais, et repartit vers le nord après y avoir passé une nuit.
Pendant tout ce temps, Thalia surveillait les servantes envoyées par Senevier sans en lâcher une seule du regard.
Elles affichaient une serviabilité exemplaire, presque agaçante, mais Thalia ne leur accorda pas un instant de confiance.
Elles n'attendaient que le bon moment. Qu'il se passe quelque chose d'horrible était aussi prévisible que le lever du soleil.
Les machinations de Senevier avaient toujours été suivies d'un malheur qui surgissait comme une ombre.
Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain. Si ce n'est pas demain, le jour d'après… La catastrophe finirait bien par se déployer devant ses yeux.
Thalia ne savait pas elle-même si elle le redoutait ou si elle l'espérait.
Voir Varkas se montrer si froid avec elle et si infiniment attentionné envers Ayla lui donnait envie qu'il arrive quelque chose d'horrible. Quelque chose d'horrible aux deux.
Les voir réduits à un état méconnaissable lui aurait soulagé le cœur. Plutôt que de le voir aux côtés d'Ayla, autant le voir mort.
Mais dès que la nuit s'épaississait, une peur semblable à des vertiges la prenait. Elle avait beau se répéter des centaines de fois que la mort de cet homme n'avait aucune importance, cela ne servait à rien.
Agitée et insomniaque, Thalia s'échappait du campement avant l'aube et partait à sa recherche dans la lumière blafarde du petit matin. Il fallait qu'elle le voie de ses propres yeux, bien vivant et respirant, alors seulement elle pouvait reprendre sa respiration.
Elle longeait à pas pressés un sentier étroit bordé de roseaux lorsqu'elle entendit un cheval s'ébrouer et s'immobilisa.
Elle écarta les hautes herbes et aperçut une jument grise à la robe sombre étendue dans l'herbe.
Varkas, qui avait mené le grand animal jusqu'ici avec une aisance souveraine, était agenouillé dans l'herbe. Il avait ramené la tête de la jument sur ses genoux pour l'inciter à se reposer, et de l'autre main il lui caressait doucement le long cou élégant.
La lumière du soleil qui filtrait entre les feuilles touffues dorait ses cheveux d'une teinte argentée. Thalia regarda la scène, retenant son souffle puis ferma les yeux, vaincue.
Peu importait combien de fois elle essayait de s'en défaire, l'amour qu'elle portait à Varkas continuait de pousser en elle comme une mauvaise herbe et la dévorait de l'intérieur. Elle ne voyait décidément aucun moyen de s'en libérer.
Comment faire pour arracher ce sentiment de son cœur ?
Thalia s'adossa à un arbre de l'espèce arôme-drina et leva les yeux vers le ciel, laissant son corps se relâcher sans force. C'est alors qu'elle aperçut Ayla qui sortait du sentier et se dissimula précipitamment derrière un arbre.
À peine sortie du lit, elle portait une fine robe de nuit par-dessus laquelle elle avait jeté négligemment un châle, ses longs cheveux répandus sur ses épaules. Une apparence plus débraillée que la sienne, non, encore plus débraillée qu'elle ne s'y attendait.
Et pourtant Ayla avait l'air noble et gracieuse. Peut-être y avait-il en cette femme quelque chose que Thalia ne pourrait jamais posséder, quoi qu'il arrive.
« Vous êtes là. »
Les joues légèrement rosées par la chaleur, Ayla s'approcha prudemment et s'assit sur un rocher plat à côté de lui.
Le regard de Varkas se posa sur elle. Comme si ce regard tranquille lui était insupportable, Ayla battit doucement des paupières et ôta ses chaussures avec précaution. Elle trempa ses pieds dans la source et fit légèrement gicler l'eau.
Le bruit de la jument qui s'ébrouait, le clapotis de l'eau, et un rire clair comme celui d'un oiseau se fondirent dans l'air frais du petit matin.
Thalia réprima violemment l'envie de bondir et d'empoigner les cheveux de sa demi-sœur. Elle se retint aussi de découvrir les dents en direction de Varkas et de lui tirer la langue. Elle ne voulait surtout pas voir Varkas jouer les gardes du corps pour Ayla.
Puis, une fois qu'Ayla eut joué dans l'eau à sa guise, elle tendit la main vers lui. Au lieu de la saisir pour l'aider à se relever, Varkas se pencha et essuya ses pieds. Il lui remit ensuite ses chaussures avec autant de soin qu'un domestique dévoué. Cette scène lui transperça le cœur comme une lame.
Thalia fit volte-face et se mit à courir. Les branches et les herbes lui fouettaient les bras et les chevilles mais elle ne sentait rien. Comme si tous ses sens s'étaient éteints d'un coup.
Elle courait, haletant bruyamment, s'enfonçant à toute allure dans les sous-bois. Puis son pied se prit dans une racine qui dépassait du sol et elle s'étala de tout son long. Allongée dans les buissons, la poitrine haletante, Thalia éclata soudainement de rire.
Qu'est-ce que Senevier dirait en la voyant ainsi ? Elle froncerait sans doute ses beaux sourcils et secouerait la tête d'un air consterné. Et de quelque part, il lui semblait entendre sa voix mêlée de moquerie.
« Il n'y a que deux chemins devant toi. Le premier, c'est de tout faire pour mettre la main sur l'homme que tu veux. Le second, c'est de devenir une perdante un tout petit peu moins misérable. »
Sa mère semblait vouloir qu'elle devienne une séductrice, mais Thalia ne pourrait jamais ressembler à Senevier, même morte.
Si elle en avait eu la volonté, elle aurait tout fait pour obtenir ce qu'elle voulait. Mais Thalia ne savait rien faire d'autre qu'espérer que cette douleur prenne fin le plus vite possible.
Elle leva les yeux vers le ciel qui perçait entre les branches et finit par se relever. En émergeant de l'obscurité du sous-bois à pas fatigués, elle aperçut plusieurs chevaliers qui faisaient les cent pas d'un air agité. L'un d'eux, Loubon, ou quelque chose dans ce genre, se précipita pour lui barrer le chemin.
« Vous vous rendez compte de vous promener ainsi sans rien dire à personne ! On ne peut pas vous laisser vous balader seule sans escorte, Votre… »
Le chevalier qui déversait son flot de reproches s'interrompit brusquement. Il sembla déconcerté par son apparence ravagée.
« Vous… vous n'avez pas eu un malaise quelque part, par hasard ? »
Elle le dépassa sans répondre et monta sur le marchepied du carrosse.
Mais le chevalier ne semblait pas décidé à s'arrêter là. Il reprit d'une voix ferme.
« J'ai le devoir de veiller sur Votre Altesse. Alors… »
« Comme si tu te faisais vraiment du souci pour moi. »
Thalia lui jeta un regard en biais depuis le haut du marchepied.
« Tu as reçu l'ordre de l'Impératrice douairière de ne pas me quitter des yeux… si tu fais correctement ta surveillance, tu devrais avoir l'esprit alerte. Si tu t'endors et que tu rates quelque chose, à qui la faute ? »
Le chevalier resta bouche bée, sans voix.
Thalia lui claqua la porte du carrosse au nez sans ménagement.
Dehors, le chevalier dont les doigts venaient d'être coincés laissa échapper un juron bien senti. Il semblait ne pas avoir été blessé grièvement, mais une longue plainte douloureuse s'étira un bon moment.
Elle l'ignora, comme elle ignorait toujours les jérémiades venues de l'extérieur.
Si elle avait pris à cœur chaque mot de ceux qui l'entouraient, elle aurait perdu la raison depuis longtemps.
Depuis qu'elle était princesse, la première chose qu'elle avait appris à faire, c'était de laisser glisser.
Thalia tira l'épais rideau sur la fenêtre du carrosse baignée par la lumière du matin et se recroquevilla sur elle-même comme un hérisson.