Chapitre 21
Chapitre 21
Traductrice : Karameruhime
Alternant entre le dos froid de son supérieur et les regards hostiles des citoyens, Edric laissa échapper un long soupir et éperonna son cheval.
Barricadée dans son carrosse comme si elle faisait la grève de la faim, la deuxième princesse ne fit son apparition qu'aux abords de la rivière, lorsque le moment fut venu de s'arrêter pour se reposer et dresser le camp.
Les domestiques occupés à installer les tentes levèrent des yeux tendus vers Thalia.
Sa déclaration d'avoir l'intention de changer de tenue plusieurs fois par jour n'était visiblement pas une plaisanterie, elle avait troqué la robe qu'elle portait en quittant le palais contre une robe de soie dorée brodée de motifs complexes.
À son cou gracieux brillait un collier d'une valeur suffisante pour faire vivre confortablement tout un château, et à ses poignets fins comme des branches de bouleau, des bracelets ornés de diamants étincelants.
Edric, qui l'observait de loin, fit une grimace. On était sur le point de passer à table puis d'aller dormir. Pour quelle raison diable avait-elle tenu à se parer ainsi ? Il avait du mal à comprendre, et cette incompréhension l'épuisait d'avance.
Il ravala un soupir et tendit les rênes à son écuyer avant de s'approcher de la princesse. Celle-ci, qui regardait autour d'elle, lui lança un regard acéré dès qu'elle le vit.
À cet instant, Edric sentit sa gorge se serrer. Baignée dans la lumière du soleil couchant, Thalia semblait avoir été sculptée dans le feu et l'or.
Ses cheveux d'un blond lumineux, bousculés par le vent violent, formaient autour de son visage une masse de vagues dorées, et sa peau d'une blancheur de porcelaine irradiait une lumière pâle jusque dans la chaleur rouge du couchant.
Il recula d'un pas malgré lui. Tout ce qui composait cette femme était d'une finesse excessive, comme si elle pouvait se fragmenter en mille éclats acérés et les projeter dans toutes les directions à n'importe quel moment.
Saisi d'une prémonition sinistre qu'il n'aurait pas su expliquer, il déglutit, et une voix irritée s'échappa entre des lèvres couleur de grenat.
« Cet endroit ne me convient pas. Faites déplacer le camp. »
L'ordre absurde le fit revenir à lui.
Il se redressa et répondit fermement.
« C'est la garde impériale qui a choisi cet emplacement pour des raisons de sécurité. Il n'est pas possible d'en chercher un autre maintenant. »
« Qui t'a demandé ton avis ? »
La femme lui décocha un regard comme une lame.
« J'ai dit de déplacer le camp. Tu n'as qu'à obéir à mes ordres ! »
Il lui fallut un moment pour rassembler sa patience.
« Toutes les décisions concernant ce voyage relèvent de l'autorité du chevalier Siarkan. Je vous le répète, il n'est pas possible de quitter la formation sans raison. »
« Alors il me suffit d'avoir la permission de Varkas ? »
La femme coupa court à sa réponse et fit volte-face. Elle cherchait visiblement un prétexte pour aller chercher noise au chevalier Siarkan dès le départ.
Edric se précipita derrière elle. Il ne pouvait pas la laisser semer le désordre dès le premier jour du voyage.
Il la rattrapa en quelques grandes enjambées et se plaça devant elle.
« Qu'est-ce qui vous déplaît exactement dans cet endroit ? »
« Tout, sans exception. »
La femme continua de marcher d'un pas brusque et irrité.
« L'eau est trop proche, la forêt est trop proche. Il y aura des insectes partout. »
« Comment voulez-vous dresser un camp sans eau à proximité ? De plus, la forêt dans ce secteur abrite des griffons et des harpies. La végétation dense est notre meilleure protection naturelle contre… »
« Des insectes m'ont déjà piqué deux fois ! Dans un endroit pareil, passer la nuit c'est s'offrir en repas aux bestioles ! Et les bruits de la forêt, c'est quoi ? J'ai horreur du froissement des feuilles, et ces oiseaux qui n'arrêtent pas de crier, comment je suis censée dormir avec ça ! »
Edric regarda la princesse avec une expression blafarde. Un enfant de cinq ans aurait moins de caprices. Il ravala de toutes ses forces l'irritation qui montait en lui.
« Nous camperons encore plusieurs jours. Si vous ne vous y habituez pas dès maintenant… »
« Il suffit de déplacer le camp, non ! Pourquoi devrais-je m'imposer quelque chose qui me déplaît ? »
La femme cria d'une voix aiguë et traversa le camp au pas de charge comme si elle participait à une course. Il dut serrer le poing pour ne pas la saisir par le bras et l'arrêter de force.
« Tout le monde est épuisé après une journée de marche. Le commandement ne peut pas mobiliser les hommes pour chercher un nouvel emplacement sous prétexte que cela ne vous convient pas. Veuillez regagner votre carrosse et vous reposer. »
La femme s'immobilisa face à lui. Ses traits d'une beauté presque inquiétante se contractèrent légèrement. Puis retentit un son comme celui d'un fouet, et une douleur vive lui brûla la joue droite.
Il la fusilla du regard. Depuis qu'il avait été affecté à la garde de cette femme, il s'était préparé au pire. Mais la réalité était encore plus pénible qu'il ne l'avait imaginé.
« Comment osez-vous me donner des ordres! »
Il ravalait tant bien que mal l'humiliation lorsque la femme s'approcha de son visage et lui dit avec une froideur cinglante.
« Je suis la fille de l'Empereur et vous existez pour me servir. Si je dis marchez toute la nuit, vous marchez toute la nuit, c'est votre destin. Alors taisez-vous et dégagez de mon chemin. »
Elle le repoussa brusquement et reprit sa marche le long de la rivière.
Edric la regarda s'éloigner, le visage de pierre. Il aurait voulu, comme son supérieur l'avait fait, la saisir par l'épaule et la remettre de force dans son carrosse.
Mais il n'avait pas le rang suffisant pour poser les mains sur un membre de la famille impériale sans en subir les conséquences.
Il suivit du regard sa silhouette qui disparaissait rapidement et laissa échapper un soupir morne.
Tiendrait-il jusqu'à la fin de ce voyage ? Ses oreilles brûlaient déjà.
En longeant le fleuve, Thalia sentit un regard peser dans son dos.
Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Ceux qui l'épiaient détournèrent vivement les yeux en faisant mine de s'affairer.
Rien de bien différent de l'ordinaire. Les gens l'avaient toujours traitée comme une bombe à retardement. Mais les regards qui se glissaient furtivement dans sa direction ce soir lui semblaient inhabituellement insistants.
Parmi eux, Senevier a sûrement placé des espions.
Elle scruta un à un les visages des membres du cortège. Peut-être qu'ils l'étaient tous. Sa mère en était bien capable.
Ses pensées dérivèrent dans une direction de plus en plus sombre.
Senevier avait tout fait depuis des années pour saper les bases du soutien de Gareth. Cette expédition était peut-être l'occasion qu'elle attendait pour éliminer d'un coup tous les obstacles sur le chemin de son fils.
Son cœur se mit à battre de façon irrégulière.
Si la cible de sa mère était Gareth ou Ayla, cela l'arrangeait plutôt. Elle était même prête à participer à ses plans si nécessaire. Mais si ce que Senevier visait, c'était Varkas…
Thalia s'arrêta net sur cette pensée et promena un regard anxieux sur les tentes militaires alignées devant elle.
Il fallait absolument séparer les campements. En maintenant une distance physique, les espions de Senevier auraient du mal à agir la nuit.
Elle accéléra le pas. Un peu plus loin, elle aperçut devant une grande tente le cheval de bataille de Varkas, Thorc, attaché à un piquet. Thalia dépassa la jument grise qui hennissait joyeusement en la reconnaissant et pénétra dans la tente plongée dans la pénombre.
L'intérieur était rangé avec une netteté monastique. Thalia parcourut du regard les bougies qui diffusaient une lumière tamisée, le nécessaire de toilette raffiné, et les armures soigneusement disposées sur leur support, puis repéra une ombre dense qui se découpait derrière un paravent et s'y dirigea sans hésiter.
« Je veux que mon campement soit déplacé ailleurs. Mais ton chevalier à la noix me dit que sans la permission du chevalier Siarkan je ne peux aller nulle part. Tes subordonnés semblent penser que l'autorité du commandant de la garde de Rœm prime sur celle de la famille impériale. C'est peut-être ainsi que la garde impériale est en train de devenir une bande pitoyable qui ne sert plus à rien… »
Thalia débitait tout ce qu'elle avait préparé à dire lorsqu'elle se figea brusquement. Varkas était en train de s'essuyer le visage avec une serviette, torse nu.