Chapitre 20
Chapitre 20
Traductrice : Karameruhime
Submergée par une rage qu'elle ne pouvait plus contenir, Thalia leva à nouveau la main. Cette fois un claquement sec retentit, suivi d'une brûlure cuisante qui se répandit dans sa paume.
Elle s'était attendue à être arrêtée comme les fois précédentes, et tressaillit de surprise en rentrant les épaules. Mais celui qui avait reçu la gifle arborait une expression parfaitement impassible.
« Ceci solde la dette d'avoir osé poser la main sur Votre Altesse. »
Il tapota de son long doigt la joue lisse qui ne portait pas la moindre trace rouge, et dit.
« Mais sachez que je n'ai plus l'intention de tolérer vos caprices. Je ne suis plus votre garde personnel. Gardez cela en mémoire. »
Sur ces mots, il sortit du carrosse et referma la porte derrière lui.
Thalia resta figée contre le dossier de la banquette un long moment, puis se tourna vers la fenêtre.
Varkas avait déjà disparu. Il ne restait plus que les domestiques qui s'affairaient à décharger les bagages sous l'œil du chevalier à la mine renfrognée.
Elle aurait voulu surgir et faire payer à ces insolents leur désobéissance, mais Varkas ne le permettrait pas. Il n'avait jamais toléré qu'on maltraite des subalternes.
Le jour où il avait surpris Senevier en train de démêler brutalement les cheveux d'une servante et l'avait regardée avec ces yeux-là, froids comme de la glace, elle n'avait plus jamais osé lever la main.
Thalia tira nerveusement le rideau et serra dans sa paume sa main encore brûlante, recroquevillée sur la banquette.
Combien de temps s'écoula ainsi ? Les trompettes annoncèrent le départ, et le carrosse se mit lentement en mouvement. Le voyage qui allait décider de son destin venait de commencer.
Thalia regarda un instant le rai de lumière qui filtrait par le rideau, puis le referma soigneusement. Enveloppée dans l'obscurité, elle se laissa envahir par la pensée que ce serait bien si ce convoi se transformait en cortège funèbre.
Si elle pouvait entrer dans la tombe maintenant, que tout s'arrête enfin, il n'y aurait rien de plus doux…
* * *
Le pèlerinage de la famille impériale devait suivre les traces de Darian, le fondateur de l'empire de Rœm, en progressant du nord vers l'ouest, puis de l'ouest vers le nord à nouveau, le long des méandres du fleuve Silvis.
À l'époque où ce continent était divisé en dix royaumes: Wederan, Dristan, Balto, Kwon, Osiria, Rivadon, Arex, Valis, Domnos, Siarkan. Darian Roem Ghirta, alors roi de Kwon, avait fui vers les terres centrales pour échapper à l'invasion du royaume de Balto, et était devenu le fils adoptif de Valentere, chef du peuple d'Osiria et beau-père de sa mère.
Darian unifia ensuite les différentes tribus d'Osiria en une seule force, rassembla de puissants soutiens dans chaque royaume, et au terme de vingt années de guerre et de dizaines de batailles, accomplit l'exploit de fondre les dix royaumes en un seul et de bâtir un empire immense.
Ce grand pèlerinage qui prenait sa source au palais impérial était à la fois un rite sacré qui remontait les traces de ses pas, et un événement majeur permettant de rappeler à la population la grandeur de l'empire en exhibant les héritiers du grand Empereur. Le faste et la solennité du cortège étaient donc à la hauteur de l'événement.
Le Prince héritier, monté sur un grand cheval doré, ouvrait la marche, escorté d'une centaine de chevaliers de la garde impériale portant les étendards brodés aux armoiries de l'empire. Derrière lui suivait le carrosse d'Ayla Roem Ghirta, première princesse, avec sa propre garde.
Les citoyens massés dans les rues pour apercevoir les descendants de Darian poussèrent des acclamations enthousiastes.
Les chevaliers de Rœm, héritiers d'une tradition vieille de plusieurs siècles, défilaient en tuniques blanches brodées des armoiries impériales par-dessus leurs armures d'orichalque, l'alliage dit lumière des dieux, avec une mine solennelle, tandis qu'à leur droite une infanterie portant des boucliers d'argent gravés aux couleurs de la garde avançait au pas cadencé.
L'ardeur martiale des soldats décuplait encore l'enthousiasme de la foule. Les femmes massées sur le bord des rues lançaient des pétales de fleurs aux chevaliers, et des musiciens entonnaient des chants célébrant les descendants de Darian.
Comme pour répondre à cet enthousiasme populaire, la première princesse ouvrit sa fenêtre et apparut. Un soupir d'émerveillement s'éleva de la foule.
Existait-il dans le monde quelqu'un d'aussi parfaitement fait pour être princesse qu'Ayla Roem Ghirta ?
Sa posture élégante et droite comme un lis blanc, sa peau dorée aux reflets chauds, ses lourds cheveux châtain foncé brillants de santé, et ses grands yeux vert émeraude…
Les gens tendaient le cou comme des girafes pour mieux voir son visage aimable, et certains suivaient même le carrosse au pas de course. Sans l'escorte de la garde impériale, le carrosse de la première princesse aurait été complètement submergé par la foule en délire.
Portés par un enthousiasme communicatif, les badauds ne tarissaient pas de compliments à l'adresse de la gracieuse princesse.
Mais lorsqu'un carrosse d'un luxe presque indécent fit son apparition à la suite, l'atmosphère de fête se figea comme si on y avait jeté un seau d'eau froide. Les chevaliers jetèrent des regards nerveux autour d'eux.
Ceux qui, quelques instants plus tôt, criaient à tue-tête retinrent leur souffle et se mirent à chuchoter à l'oreille les uns des autres. Ils avaient visiblement reconnu que l'occupante de ce carrosse n'était autre que la tristement célèbre deuxième princesse.
De l'autre côté de la rue, les gens reculèrent furtivement, échangeant des regards mêlant curiosité et hostilité, et certains crachèrent par terre ou firent des gestes de mauvais augure. Les chevaliers laissèrent échapper des soupirs moroses. Leur réaction n'avait rien d'étonnant. Parmi les habitants de la capitale, il n'en était pas un qui n'ait entendu parler du caractère cruel de Thalia Roem Ghirta.
La bâtarde de l'Empereur, qui avait mis le royaume sens dessus dessous dès sa naissance, avait continué même après être officiellement reconnue comme princesse à semer régulièrement le scandale dans la capitale.
Les servantes qui avaient travaillé dans son palais secondaire et en avaient été chassées à moitié mortes n'étaient pas rares, et certaines avaient même perdu la vie dans des circonstances mystérieuses. Naturellement, le regard que les sujets de l'empire portaient sur la deuxième princesse ne pouvait être que glacial.
« Et si vous ouvriez le rideau pour saluer la foule ? »
Edric Loubon, un chevalier de la garde d'un rang inférieur, s'approcha prudemment du carrosse et fit cette suggestion avec hésitation. Mais aucune réponse ne lui parvint de l'intérieur.
Il regarda d'un air dépité la fenêtre masquée par l'épais rideau.
Depuis le début du cortège, la deuxième princesse s'était barricadée dans son carrosse sans même daigner regarder dehors. Sans doute encore sous le choc de l'esclandre avec le chevalier Siarkan.
Il ravala le soupir qui lui montait jusqu'à la gorge.
Avec un tel visage, il suffirait de montrer ne serait-ce que son profil pour que la réaction de la foule change du tout au tout…
Il lui semblait qu'elle manquait par certains côtés d'un sens élémentaire des réalités.
Il n'était pas le seul à penser qu'avec un peu de flatterie et de rouerie, elle aurait pu enrouler n'importe quel homme autour de son doigt, mais Thalia Roem Ghirta se comportait comme si elle avait délibérément choisi de se faire haïr. Sa façon d'aboyer sur tout le monde, de les mordre au passage, et d'en faire voir de toutes les couleurs à sa propre mère lui avait même valu d'être comparée à une bête sauvage.
Combien de chevaliers avaient fini par démissionner de son escorte personnelle, épuisés par son caractère impossible ? Celui qui avait tenu sept ans à ses côtés, le chevalier Siarkan, frisait le statut de légende.
Je ne dirais pas qu'il a eu la vie facile avec elle non plus…
En repensant à son supérieur qui l'avait balancée dans le carrosse comme un vulgaire paquet, Edric porta les yeux vers l'avant du convoi. Entre les rangs de chevaliers qui marchaient en bon ordre, on apercevait vaguement la silhouette de Varkas, la capuche de sa cape noire profondément enfoncée sur la tête.
Lui aussi semblait en avoir plus qu'assez de Thalia Roem Ghirta.
C'était même surprenant, à bien y réfléchir. Après tous les tourments qu'elle lui avait infligés, comment cet homme si rigide dans sa loyauté envers la couronne avait-il pu se laisser aller à un comportement aussi radical ?
S'il ne l'avait pas vu de ses propres yeux, il n'en aurait jamais rien cru. La deuxième princesse avait peut-être un don inné pour pousser les autres à bout.