Chapitre 2 103
Discuter de leur projet de neutralité dans un lieu aussi exclusif que public garantissait que ceux qui devaient être au courant le sauraient en quelques minutes.
Leur conversation pendant le spectacle ne servait donc qu’à informer les gens autour d’eux et n’apportait rien de nouveau. Mais lorsque les documents arrivèrent juste après le point culminant de l’échec comique, ils furent prêts à passer aux choses sérieuses.
Dans l’idéal, ils devaient avoir terminé en quinze minutes, car c’était le délai entre les spectacles : tout le monde recevait alors un dessert et avait le temps de discuter de la représentation avant le début des danses.
Aux yeux de Lala, c’était là le véritable attrait de la soirée.
Certes, le spectacle était passionnant, mais tout le monde devenait bien plus enthousiaste dès que les danses commençaient.
Karl déroula le parchemin, très traditionnel, et en lut attentivement les clauses. Pas question de survoler le texte, cette fois-ci : Rae et Remi le vérifiaient avec lui. Il aurait demandé à Dana de s’en charger, mais elle était occupée pour le moment.
Les dames du Monde Minuscule passaient une soirée entre filles, puis comptaient parcourir le donjon tôt le lendemain matin, avec Dana comme joker de DPS, puisqu’elle pouvait compenser tout ce qui leur manquerait.
Nachtia était particulièrement impatiente, car les petits avaient tant accaparé son temps qu’elle n’avait pas encore pu tester le nouveau donjon comme il se devait.
Karl ne voulait pas la déranger pour ça.
Rae était ravie de les aider : elle voulait voir s’il existait des failles permettant de s’occuper des idiots sans les entraîner dans une guerre. Il fallait absolument prévoir des exceptions pour la stupidité.
Et, justement, quelques minutes après le début de la lecture, elle repéra la première clause exploitable pour s’amuser à leurs dépens sans enfreindre l’accord.
« Châtiments corporels pour les infractions civiles » : tel était l’intitulé de la clause. Elle comportait toutes sortes de limites conçues pour éviter de pousser les Anciens et les Chefs de Clan à riposter, mais Rae saurait faire avec.
Tant qu’on ne l’empêchait pas de maintenir l’ordre à sa façon, tout allait bien.
Pour le reste, les clauses correspondaient à ce que Rae avait prévu : ennuyeuses et formelles, elles insistaient sur le fait qu’ils ne feraient rien d’amusant, même en cas d’attaque. Ils pouvaient défendre la ville, mais le pacte de neutralité stipulait qu’ils ne riposteraient pas seuls.
Donc, pas question d’exterminer des Clans de crétins.
À moins qu’elle ne réussisse à convaincre le Paladin légendaire de les accompagner. Et cela risquait d’être difficile, car la plupart des idiots susceptibles d’attaquer le Darklight Host étaient alliés à d’autres idiots qui voulaient le voir prendre les commandes.
Bah, ils pouvaient toujours payer quelqu’un pour le faire à leur place, et elle pourrait ensuite profiter du spectacle.
C’était au moins deux fois moins bien.
« Vous avez l’air de méditer sérieusement sur les termes. Faut-il les modifier ? » demanda Eryman.
Karl secoua la tête. « Je ne crois pas. Rien de ce que j’ai lu jusqu’ici ne pose problème. Il s’agit simplement des conditions à respecter face aux Clans qui pourraient tenter de nous attaquer pour nous entraîner dans les guerres. Je voulais vérifier s’il y avait des failles ou des clauses de retrait, histoire de m’assurer que ce document n’était pas vide de sens. »
Eryman acquiesça. « Il existe des moyens de les contourner, mais, d’après la formulation, toutes les parties doivent donner leur accord. Ainsi, aucune ne peut agir seule et entraîner les autres dans un combat.
Tout le monde sait qu’il existe des situations où l’on n’a pas d’autre choix que de se battre, et cet accord ne l’empêchera pas. Il évite seulement qu’un incident comme celui de Gralpedrin se reproduise sans qu’on ait d’abord consulté les autres et obtenu leur approbation.
Si l’un d’eux dépasse suffisamment les bornes, une déclaration publique pourra être faite, afin que tout le monde comprenne qu’il est puni au nom du Dieu de la Justice, et non dans le cadre d’une quelconque manœuvre politique plus vaste.
C’est ce qu’il y a de formidable avec ma divinité.
Comme elle est liée à la Justice, les gens s’attendent à ce que l’on recoure à une certaine dose de violence, puisqu’elle est nécessaire pour maintenir l’ordre et punir les fautes. Nos accords ne sont donc pas pacifistes : nous devons pouvoir accomplir notre œuvre sacrée. »
« Vous voyez, je n’avais pas pensé à cet aspect-là. Oui, vous devez remplir vos devoirs sacrés. En revanche, mon Dieu est beaucoup moins exigeant. Tant que les choses ne dérapent pas complètement, il n’y a pas beaucoup de devoirs urgents et obligatoires.
Il y en a beaucoup qui sont facultatifs, et d’autres qui sont encouragés, mais rien d’obligatoire. »
Eryman sourit. « Comme créer un donjon à difficulté variable et un ensemble de runes d’avancement de classe dans le Clan des Marchands de la Nouvelle Demeure ? »
« Exactement. Le Dragon du monde en a été ravi. Il a même modifié les pierres d’avancement de classe pour que ceux qui ont de meilleurs sens puissent observer le visage des candidats au moment où ils font leur choix.
C’est un divertissement formidable. »
Eryman gloussa, tout comme plusieurs personnes qui tendaient l’oreille près de leur table.
La plupart ignoraient qu’on pouvait espionner les candidats à travers l’espace séparé où se déroulait l’avancement. Mais protéger le processus sans préserver la dignité de la personne qui le traversait semblait exactement le genre de chose que le Dragon du monde approuverait.
« Alors, le document vous convient pour le reste ? Devons-nous signer avant le début des danses ? Ou y a-t-il quelque chose à modifier de votre côté ? » demanda Eryman.
Karl consulta Rae et Remi un instant, tandis qu’il achevait de lire les dernières clauses du document.
« Non, tout nous convient. D’ordinaire, nous y ajouterions des clauses concernant les accords commerciaux, mais cela ferait l’objet d’un document entièrement distinct et d’autres négociations. Ce pacte de non-agression, qui vise à nous tenir à l’écart des guerres civiles entre les Clans, se suffit à lui-même.
Au moins, avec cet accord, nous pouvons être certains qu’une autre faction au moins ne cherchera pas à nous entraîner dans une guerre interplanétaire. »
Et c’était cette phrase qui révéla à toute la salle que l’accord cachait un enjeu plus profond. Personne ne voulait voir d’autres mondes — surtout ceux qui prenaient part aux guerres de la Divinité — mêlés aux affaires de leurs Clans.
Ce serait une défaite pour tout le monde si cela arrivait.t