Chapitre 2
L’aube ne tarda pas à pointer le bout de son nez à travers les grands vitraux brisés de l'aile ouest, mais pour Nath, la lumière du jour n'avait plus la même couleur. Le soleil ne lui apportait aucune chaleur. La fraîcheur du matin ne faisait plus frissonner sa peau. Il n'était plus qu'un observateur silencieux du monde des vivants.
Au centre de la pièce, son propre corps reposait toujours sur le parquet froid. À côté de lui, la duchesse observait la scène, les bras croisés. Ses yeux dorés, brillants comme deux pièces d'or pur au milieu de la pénombre, fixaient le cadavre du jeune gardien sans l'ombre d'un remords.
« Vos yeux... murmura Nath, la voix empreinte d'une amertume tenace. Dans les légendes du village, on disait qu'ils étaient bleus.»
La duchesse tourna lentement la tête vers lui. L'éclat dore de ses pupilles semblait capturer la moindre lueur pour la renvoyer avec une intensité hypnotique.
« La mort transforme bien des choses, Nath, répondit-elle d'une voix suave mais dénuée d'émotion. Le poison qu'on m'a administré a brûlé le sang dans mes veines et teinté mon âme d'un or maudit. Considère cela comme la marque de ma trahison.»
Nath serra les poings spectraux. La colère bouillonnait en lui, mais chaque fois qu'il essayait de s'approcher d'elle pour laisser éclater sa rage, une force invisible l'empêchait d'agir. Il était mort, impuissant, et désormais lié aux désirs d'une noble trépassée.
« Alors, quelle est la suite ? demanda-t-il amèrement. Je suis censé partir à la recherche de votre assassin dès maintenant ? Je ne sais même pas par où commencer.»
« Chaque chose en son temps, déclara la duchesse en s'approchant de la fenêtre. Bientôt, les autres gardes ou les rares serviteurs restants découvriront votre corps. Ils diront que le gardien de nuit a succombé à la frayeur ou à la folie du domaine. C'est à ce moment-là que votre mission commencera réellement. Mais d'abord, vous devez apprendre à franchir la frontière.»
« La frontière ?»
Elle désigna du doigt les grandes grilles en fer forgé qui délimitaient le domaine du duché, bien au-delà des jardins en friche.
« Ma malédiction agit comme une cage dorée. Dès que mon esprit s'approche des portes du domaine, une souffrance intolérable m'arrache la conscience et me ramène ici. Mais vous, votre âme n'appartient pas au sang d'Eldenhold. Rien ne vous retient... si ce n'est la volonté d'essayer.»
Nath jeta un dernier regard à sa dépouille mortelle. L'idée de laisser son corps derrière lui le révulsait, mais l'envie de quitter cette pièce et de fuir le regard doré de son bourreau était plus forte que tout.
« Très bien, dit-il. « Je vais sortir.»
Il s'élança à travers le couloir, traversant les lourdes portes en bois massif sans la moindre résistance. L'immatrialité de sa nouvelle forme était une sensation déroutante : il ne ressentait aucun effort, aucune fatigue, glissant au-dessus du sol comme une ombre portée par le vent. Il descendit les grands escaliers de marbre, passa le vestibule désert et franchit la grande porte d'entrée du château.
Les jardins du domaine s'étendaient devant lui, noyés dans une brume épaisse. Au loin, les hautes grilles de fer forgé marquaient la limite exacte du duché d'Eldenhold.
Nath accéléra le pas. Plus il s'approchait des grilles, plus il sentait une légère tension dans l'air, comme une corde invisible reliée à son torse qui s'étirait à l'extrême. Il s'arrêta à quelques mètres de la sortie. Au-delà des grilles se trouvait la route menant au village voisin, un monde où la vie continuait normalement.
Il prit un souffle inutile et fit un pas en avant.
Au moment où son pied spectral franchit le seuil des grilles, une décharge d'énergie fendit l'air. Nath retint un cri : la corde invisible tira violemment sur son âme. Une sensation de brûlure traversa sa poitrine, mais contrairement à ce qu'avait décrit la duchesse, la barrière ne le repoussa pas. L'air crépita autour de lui, émettant de petites étincelles argentées alors que son corps éthéré traversait le métal froid des grilles.
Il resta figé de l'autre côté. Il avait réussi. Il était hors du duché.
En se retournant, il aperçut au loin, au sommet de la haute tour du château, une silhouette solitaire qui l'observait depuis la fenêtre de la chambre. Même à cette distance, il aurait pu jurer apercevoir le scintillement diabolique de ses yeux dorés dans l'obscurité.
Un frisson glissa le long de son échine. La duchesse n'avait pas menti : il était bel et bien sa seule clé vers le monde extérieur, le seul fantôme capable de parcourir la terre des vivants pour déterrer les secrets enterrés avec elle.
Nath se tourna vers la route qui s'enfonçait dans la forêt. Son premier objectif était clair : se rendre au village pour écouter ce qui se disait sur les derniers jours de la duchesse et découvrir qui, parmi les nobles ou les visiteurs du château, avait eu l'occasion de verser le poison.
L'enquête pour meurtre venait de débuter, et le premier indice reposait sur les lèvres d'un mort.