Chapitre 1
On disait du duché d’Eldenhold qu’il était devenu fou.
Autrefois le joyau de la province, le domaine n’était plus qu’une vaste carcasse de pierre rongée par la brume et les rumeurs. Les domestiques avaient fui les uns après les autres, effrayés par l’atmosphère lourde et oppressante qui pesait sur les lieux depuis la mort tragique de la jeune duchesse. Nath, un jeune homme engagé comme simple gardien, parcourait chaque soir ces couloirs déserts pour s'assurer que les pillards ne venaient pas dépouiller ce qu'il restait de la demeure.
Pourtant, chaque nuit, à 1 heure précise, le silence du château s'effritait.
Depuis sa guérite, Nath entendait des bruits étouffés provenant de l'aile ouest. Plus précisément de la chambre nuptiale, l'endroit même où la duchesse avait poussé son dernier soupir. Au village, les anciens racontaient qu'elle était devenue un spectre, condamnée à errer et à enterrer le duché pierre par pierre sous le poids de son chagrin.
Ce soir-là, la curiosité naturelle de Nath prit le dessus sur son bon sens.
Sa lanterne à la main, il grimpât les marches en colimaçon, le cœur battant à tout rompre. La porte de la chambre était entrebâillée, laissant s'échapper une lueur blafarde et irréelle. Il poussa le bois massif sans un bruit et s'avança dans la pièce.
Elle était là.
L'apparition se tenait debout près de la grande fenêtre, baignée par la clarté de la lune. La rumeur n'avait pas menti sur sa beauté : de longues mèches blondes descendaient en cascades le long de son dos, ondulant légèrement comme portées par une brise invisible. Sa robe en dentelle, bien que spectrale et translucide, semblait faite d'éther pur.
Pendant une seconde, l'esprit du gardien vacilla face à la vision. Il se secoua mentalement pour retrouver sa contenance.
« Vous êtes qui ? » s'écria-t-elle, la voix légèrement tremblante mais ferme.
L'apparition se tourna lentement vers lui. Ses yeux d'un dorée se posèrent sur son uniforme.
« Je suis le gardien du duché, mademoiselle, reprit Nath en essayant de garder une posture professionnelle. Vous pouvez m'appeler Nath.»
Elle l'observa un instant, un calme déroutant lisible sur son visage de porcelaine. Puis, avec une politesse déconcertante et un ton d'une douceur glaciale, elle murmura :
« Et bien... Nath, pourriez-vous mourir ?»
« Quoi ?»
Avant qu'il ne puisse faire un pas en arrière ou porter la main à son épée, un froid polaire l'enveloppa. Une pression invisible et colossale s'abattit sur sa poitrine, lui coupant le souffle. La lanterne glissa de ses doigts pour se briser au sol dans un fracas étouffé.
Ses genoux cédèrent. Alors que sa vision s'obscurcissait et qu'il perdait connaissance, la dernière image qui s'imprima dans son esprit fut le visage de la duchesse se penchant vers lui... orné d'un sourire sombre et diabolique.
Quand Nath rouvrit les yeux, la douleur avait disparu. En réalité, il ne ressentait plus rien du tout ni le froid de la nuit, ni le poids de ses vêtements.
Il se releva rapidement, prêt à se défendre, mais la scène sous ses yeux lui glaça le sang. Au sol, étendu à côté de la lanterne brisée, se trouvait un homme en uniforme de garde, le visage pâle et les yeux grands ouverts fixant le plafond.
C'était lui. Son propre corps.
« Ne paniquez pas, dit une voix derrière lui.»
Nath se retourna en sursaut. La duchesse était toujours là, adossée au rebord de la fenêtre, observant le cadavre avec une indifférence troublante.
« Vous... vous m'avez tué ! » cria-t-il en se jetant sur elle.
Mais au lieu de la percuter, il la traversa comme si elle n'était faite que de fumée. Il faillit perdre l'équilibre avant de se retourner, stupéfait. Il leva ses mains elles étaient devenues légèrement translucides, émettant une faible clarté argentée.
« Pourquoi avez-vous fait ça ?! Qu'est-ce que je vous ai fait ?!»
« Rien du tout, Nath, répondit-elle calmement en croisant ses bras spectraux. Et c'est bien pour cela que je vous ai choisi. J'avais besoin de quelqu'un de neutre.»
« De neutre ?! Vous m'avez arraché à la vie !»
« Écoutez-moi attentivement, coupa-t-elle d'un ton sans réplique qui révélait son rang aristocratique. On m'a assassinée. On a empoisonné mon âme et scellé mon esprit à ce duché par une malédiction. Je suis incapable de franchir les portes de ce domaine. Je suis prisonnière de ces murs.»
Elle s'approcha de lui, son regard doré devenant aussi vif que de l'acier.
« Mais vous... votre âme n'est pas liée à cette terre. En devenant un esprit libre, vous pouvez franchir les limites du duché. Vous êtes le seul capable d'aller dans le monde extérieur pour retrouver la personne qui m'a tuée et découvrir pourquoi ce duché s'enfonce dans la folie.»
Nath resta muet, balançant entre la colère noire et l'incompréhension la plus totale.
« Et si je refuse ? dit-il entre ses dents.»
Le sourire diabolique réapparut au coin des lèvres de la duchesse.
« Vous ne pouvez pas me quitter tant que votre corps reste ici. Et surtout... si vous m'aidez à briser la malédiction en retrouvant mon meurtrier, je vous promets de vous guider vers le repos éternel. Sinon, vous errerez à mes côtés pour l'éternité dans ce château maudit.»
Le jeune gardien regarda sa dépouille sans vie sur le parquet, puis cette duchesse spectrale qui venait de lier son destin au sien. Sa vie d'homme venait de s'achever, mais son enquête, elle, ne faisait que commencer.