Chapitre 991
Après avoir quitté le champ de bataille et les ruines de Velmora, Simon, Sonya et Akaza suivirent Lord Enigma vers l’Abysse. Virella et Ammor les accompagnèrent, emportant leur part des biens récupérés sur les morts.
Leur voyage s’acheva dans un désert volcanique, loin des routes principales et connues du Royaume des démons.
Enigma les conduisit au-dessus d’un cratère béant. En contrebas, la lave bouillonnait, soulevant des croûtes noires qui se fissuraient avant de sombrer à nouveau. Quelque chose d’assez long pour encercler une forteresse ondula sous la surface, dévoilant une rangée de nageoires lumineuses avant de disparaître.
Simon stabilisa le vent qui portait Akaza, Virella et Ammor. À ses côtés, Sonya tourna la tête vers le mouvement sous la lave.
Virella baissa les yeux, puis les releva vers Enigma.
« Dites-moi qu’on va contourner ça. »
« L’entrée se trouve en dessous », répondit Enigma.
Simon examina le cratère. La chaleur charriait assez d’énergie démoniaque pour faire cloquer la peau d’un Démon ordinaire avant même qu’il n’atteigne le bord. Même l’air sous leurs pieds était difficile à lire, et des explosions de puissance le déchiraient chaque fois qu’une autre bulle éclatait.
Une pellicule argentée s’étendit depuis Enigma et les enveloppa tous les six. La chaleur se dissipa.
« Restez près de moi. Et n’essayez pas d’absorber quoi que ce soit avant qu’on soit passés. »
Ils descendirent.
Le rouge engloutit le paysage. La roche en fusion pressa contre la barrière, et la créature que Simon avait aperçue au-dessus passa assez près pour que ses nageoires la raclent. Enigma continua de descendre sans même lui accorder un regard.
Profondément enfoui sous la surface, un cercle de ténèbres apparut.
Il flottait à plat dans la lave, ouvert comme un puits. Rien ne s’y déversait. Simon sentit l’espace autour de son bord et comprit qu’il menait quelque part, bien au-delà de la montagne.
Enigma posa deux doigts contre le rebord. Des marques s’illuminèrent sous sa main, et les ténèbres s’élargirent.
Ils le franchirent et leurs pieds touchèrent un sol ferme.
Simon sentit son souffle se bloquer à mi-chemin dans ses poumons.
L’énergie démoniaque afflua vers son cœur. Il réfréna aussitôt son absorption, sentant la tension monter à mesure qu’une puissance supérieure à celle qu’il comptait absorber pénétrait en lui.
Akaza toussa à côté de lui. Ammor s’agrippa au bras de Virella pour garder l’équilibre.
« Doucement, les prévint Enigma. Il vous faudra du temps pour vous adapter. »
Simon l’entendit à peine.
Ils se tenaient sur une vaste pente noire. Devant eux, d’immenses crêtes s’incurvaient de part et d’autre, délimitant une obscurité si vaste que Simon n’en voyait pas l’autre bord.
Il leva les yeux. Il n’y avait aucune lune.
Le ciel ressemblait à la carapace calcinée d’un monde gigantesque. De grandes plaques sombres le recouvraient, séparées par des brèches déchiquetées. Des torrents de feu s’y déversaient en longs rideaux mouvants. Certains se dispersaient en pluies de braises, d’autres tombaient en rivières de roche en fusion.
L’un d’eux frappa une crête lointaine et éclata. Le liquide brûlant s’étala sur les hauteurs, s’accumula dans des rigoles, puis déborda dans les ténèbres en contrebas.
Simon attendit que la lueur lui révèle un fond, mais le torrent continua de tomber jusqu’à disparaître de son champ de vision.
« C’est profond à quel point ? demanda Akaza.
— Je l’ignore, répondit Enigma.
— Pourtant, tu vis ici. »
Enigma le regarda. « Et j’ai bien l’intention de continuer à vivre ici. Ne descends pas là-dedans. »
Simon activa l’Œil céleste.
Les détails s’affinèrent sur la crête à sa gauche. Ce qu’il avait pris pour des fissures se répétait à intervalles trop réguliers. De larges plaques se chevauchaient, chacune bordée d’une arête saillante et d’une rainure sombre.
Il comprit ce qu’elles étaient…
Des écailles.
Il les suivit du regard jusqu’à la montagne pâle qui s’élevait au-delà de la pente. Celle-ci s’incurvait vers l’arrière, au-dessus d’un crâne gigantesque. En dessous, une orbite vide faisait face au ciel.
Simon entrouvrit la bouche, stupéfait, en comprenant ce qu’il avait sous les yeux.
Un dragon.
Ils se tenaient sur un dragon.
Son cadavre formait un anneau immense, ses mâchoires refermées sur le bout de sa propre queue. La longue courbe de son dos encerclait l’abîme sans fond devant eux et sous leurs pieds. Des ailes déchirées pendaient à ses flancs, leurs os à nu disparaissant sous son corps.
Aucune terre ne le soutenait. Au-delà de son bord extérieur, les mêmes ténèbres s’étendaient sans rivage.
Des villes se dressaient sur le dos du dragon.
L’un des groupes occupait une seule écaille, et ses bâtiments les plus hauts atteignaient à peine le sommet de la plaque suivante. Des routes traversaient les rainures qui les séparaient. Plus loin, des tours avaient été bâties dans les épines brisées de la créature, leurs fenêtres illuminant des structures que Simon avait prises pour de simples os dénudés.
Le plus grand établissement se trouvait sur son crâne. Des murailles s’élevaient entre des cornes fracassées, et des lumières rouges emplissaient les orbites où se trouvaient jadis ses yeux. Simon dut se concentrer pour distinguer les rues à l’intérieur de l’orbite la plus proche. Les petites lueurs qui s’y déplaçaient étaient les lanternes des habitants.
« C’est quoi, ce putain de… » murmura Akaza.
Virella contemplait le spectacle, les yeux aussi écarquillés que ceux de tous les autres.
Simon regarda la queue sous ses pieds. Il avait vu des bêtes gigantesques dans ses deux vies. Aucune n’avait réduit une ville entière à l’apparence d’un objet coincé sous un pan de peau mal ajusté.
« Un Démon ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Enigma. Il était mort depuis bien longtemps quand nous nous sommes installés ici. »
Simon reporta son regard vers le ciel.
« Et ce feu ?
— Il n’a jamais cessé de tomber depuis que je connais cet endroit. »
Un autre rideau descendit par une brèche au-dessus d’eux. Celui-ci se dirigeait vers une zone habitée du dos. Une barrière sombre apparut au-dessus des bâtiments, divisa la pluie en fusion et la détourna de part et d’autre.
Les habitants poursuivirent leur chemin dans les rues.
Sonya s’accroupit et posa la paume contre l’écaille.
« Pourquoi ai-je l’impression qu’il y a quelque chose sous nos pieds ? »
Simon l’avait senti, lui aussi.
Sous le cadavre, au-delà des pluies de feu, quelque chose éveillait une réaction au plus profond de lui. Il ne savait pas si ses lignées s’étaient agitées les premières ou si c’était autre chose. La sensation lui parvenait sous les côtes, faible mais persistante, et le poussait à regarder plus bas.
Il projeta sa perception dans cette direction.
Les ténèbres engloutirent ses sens si brusquement qu’il faillit déployer ses ailes.
Simon se rétracta.
« Je ne recommencerais pas, à ta place, dit Enigma. Son amusement avait disparu. Il y a des endroits, ici, où le simple fait de chercher suffit à attirer des visiteurs indésirables.
— Qu’est-ce que j’ai senti ?
— D’ici, ça pourrait être n’importe quoi. » Enigma regarda vers le précipice. « Laisse ça tranquille pour le moment. »
Simon l’observa, puis s’éloigna du bord.
« C’est une dimension à part entière, dit-il.
— Oui », acquiesça Enigma.
« Le volcan abrite l’une de nos entrées. Nous avons quitté le Royaume des démons en la franchissant. »
Cela expliquait la différence dans l’espace qui les entourait. Simon en sentait l’épaisseur chaque fois qu’il tentait de l’atteindre. Ouvrir un passage ici lui coûterait bien plus que lorsqu’il avait refermé la faille, là-bas.
L’énergie démoniaque était différente, elle aussi. Elle pressait sans cesse contre sa peau et était si abondante qu’il devait se retenir pour l’attirer dans son cœur, plutôt que de faire un effort.
Son sang l’accueillait pourtant.
Cela le troublait presque autant que le cadavre.
Enigma les conduisit en bas de la pente, vers une rangée de bâtiments.
Une avenue assez large pour laisser passer une armée serpentait entre des immeubles dont les fenêtres les plus basses se trouvaient bien au-dessus de leurs têtes. Des maisons plus petites occupaient les espaces protégés sous les entrées. Plus loin, des rues entières étaient désertes, leurs fenêtres condamnées.
Simon regarda un escalier dont les marches dépassaient Akaza en hauteur. Celui qui avait construit cette maison ne s’attendait pas à recevoir des Démons ordinaires.
Ils croisèrent deux Démons portant des paniers de fruits pâles. Tous deux s’inclinèrent devant Enigma et s’écartèrent en hâte. Au-dessus d’eux, une haute silhouette se tenait dans l’embrasure d’une porte, le visage dissimulé sous des couches de peau translucide. Son ombre s’étirait en remontant la pente, à contre-jour des flammes.
Simon lui jeta un coup d’œil, puis poursuivit son chemin.
Il ne tenta pas de sonder son niveau de cultivation, bien que la silhouette ne l’eût pas menacé. Celle qui se tenait dans l’embrasure s’était déjà tournée vers lui.
« Tes compagnons pourront rester avec toi pendant que je parlerai aux anciens, lui dit Enigma. Repose-toi d’abord. Nous discuterons de ton admission ensuite.
— On peut explorer les environs ? demanda Simon, curieux.
— Je vous enverrai quelqu’un pour vous faire visiter, répondit Enigma. D’ici là, ne quittez pas ce quartier. »
———
Plus tard, Simon était couché sur le côté dans un lit assez large pour l’accueillir confortablement ; ses ailes avaient réintégré son corps.
La pièce contenait une table, deux chaises, une armoire et une salle d’eau. Les draps étaient propres. Un repas couvert l’attendait à côté d’une cruche d’eau. Rien n’avait de luxueux, mais personne ne l’avait enfermé.
Sonya, Akaza, Virella et Ammor avaient des chambres le long du même couloir. Il les sentait à proximité.
Par sa fenêtre, le feu continuait de tomber dans l’Abysse.
Même à présent, il sentait cette faible attraction venue d’en bas. Ni la distance ni les murs ne l’avaient dissipée. Il avait vérifié les formations de la chambre avant de s’allonger, mais son attention revenait sans cesse à ce qui avait éveillé cette sensation dans son corps.
Simon se retourna sur le dos et fixa le plafond.
Lilith l’avait aidé à atteindre l’origine de ses lignées. Elle en savait bien plus sur les Démons qu’elle ne lui en avait jamais expliqué.
Avant de laisser les anciens l’interroger, il voulait obtenir quelques réponses de son côté.
« Lilith, dit Simon. Il faut qu’on parle. »