Chapitre 534
Volume 12-5 Chapitre 3
Je piquais d’un air hésitant le tentacule carbonisé dans mon assiette — le plat du jour au "Zone de Convergence", un bar miteux pour Ascendants où l’adjudant, Caspar, nous avait proposé de nous restaurer en attendant des nouvelles. L’endroit était plutôt calme, mais je me disais que notre présence y était peut-être pour quelque chose. Nous détonnions complètement, et les rumeurs concernant mon apparition soudaine au cœur de la ville — couverte de sang, avec Eulalie à l’article de la mort blottie contre moi — avaient déjà commencé à circuler. Pour éviter d’attirer encore davantage l’attention, j’avais accepté la proposition de Caspar d’héberger Boo dans une écurie confortable jusqu’à ce que nous sachions quoi faire.
D’ordinaire, ce grand grincheux se serait plaint sans cesse d’être séparé de moi, mais il sentait à quel point mes pensées étaient agitées, et j’appréciais qu’il n’aggrave pas les choses. Pour l’instant, du moins.
Je n’arrivais pas à me sortir Eulalie de la tête. Le personnel médical n’avait pas encore confirmé si ma théorie était correcte, mais je savais ce que j’avais ressenti. Enfin, je croyais savoir ce que j’avais ressenti. Il était assez clair que le mage bandé avait mené des expériences sur des bêtes de mana, mais ce qu’il avait fait subir à ces mages était moins certain. Je ne pouvais qu’imaginer l’horreur qu’avait été sa vie, et je ne cessais de remettre en question la succession d’événements qui l’avaient conduite là où elle se trouvait à présent : dans un coma artificiel, attachée à un lit, observée avec curiosité par des inconnus qui semblaient tout aussi intéressés par le déchiffrage de ce qui lui était arrivé que par le fait de l’aider. Je l’avais sortie de cet enfer, je lui avais administré le suppresseur et j’avais partagé ce que je ressentais en elle, le tout sans réfléchir. L’avais-je simplement condamnée à une sorte de demi-vie tortueuse ?
Il avait fallu des années à Claire Bladeheart pour retrouver un but après la destruction de son noyau, me rappelai-je. Et aujourd’hui, elle est l’une des meilleures pilotes d’exoformes de Dicathen.
Impossible de savoir si l’histoire d’Eulalie serait similaire, mais je pouvais toujours espérer. Le monde s’était élargi. Alacrya et Dicathen collaboraient désormais, mettant en commun leurs connaissances magiques et technologiques. Les asuras mettaient plus de temps à s’y joindre, mais il ne faisait aucun doute que les choses changeraient tout autant au cours des quatre prochaines années. Pour le meilleur ou pour le pire.
Me mordant la lèvre, je levai les yeux de mon assiette, mon regard balayant la table.
Durden s’était jeté sur son dîner et était en train de déguster bruyamment un tentacule. À côté de lui, Patte-Errante avait replié ses quatre membres sur le banc de notre banquette d’angle, ses grands yeux félins parcourant le bar, ses moustaches tressaillant à chaque bruit ou mouvement. Aekrom fixait un verre de liquide doré, le faisant tourner doucement, le front plissé d’un froncement qui faisait ressortir ses fines écailles nacrées.
Phaedra avait tourné sa chaise dépareillée, les bras posés sur le dossier. Elle me fixait, ignorant à la fois l’assiette de nourriture et la chope de cidre posées devant elle. "C’est inacceptable," dit-elle, rompant notre silence intermittent.
Je pris une bouchée du tentacule. Il était coriace et me prit une éternité à ronger, ce qui me laissa un moment avant de devoir répondre. J’avalai avec quelque difficulté, mais j’avais suffisamment faim pour venir à bout du reste de cet étrange repas. "Je ne m’inquiète pas pour l’Association des Ascendeurs pour l’instant. De toute façon, on ne peut pas se précipiter aveuglément dans les Relictombs, donc leur “demande” de ne pas y retourner immédiatement est sans objet."
"Ce n’est pas du tout sans importance qu’ils nous refusent l’accès," rétorqua Phaedra d’une voix plus forte. "Cette nouvelle Association des Ascendeurs n’a pas le pouvoir de nous en empêcher."
Je réprimai l’envie de lui rappeler qu’ils avaient bel et bien le pouvoir de nous empêcher d’entrer, conformément aux accords signés par les dirigeants des deux continents, mais je ne voulais pas attiser la colère qui montait en elle. La raison pour laquelle Phaedra tenait tant à retrouver cette mage nous semblait assez claire à toutes les deux — le souvenir de l’avoir trouvée debout sous la pluie, ivre et sanglotant de rage, resterait à jamais gravé dans ma mémoire — et n’était pas déraisonnable, mais elle réagissait d’abord par instinct et ne réfléchissait à la situation que des jours, voire des semaines, plus tard.
De plus, cela ne valait pas la peine de se disputer, puisqu’ils ne nous avaient pas vraiment interdits l’accès. Ils avaient certes insisté avec une certaine fermeté pour que nous restions à l’écart des Relictombs et à portée de Fang End jusqu’à ce qu’ils aient mené une enquête plus approfondie, mais Caspar s’était empressé d’insister sur le fait que nous n’étions pas retenus prisonniers, et il avait accepté de nous aider à la fois à transmettre un message à Arthur et à demander un entretien direct avec Ji-ae, le vestige de djinn opérant au cœur de la Flèche des Relictombs, tout en promettant de nous tenir informés de l’état d’Eulalie.
"De tels accords n’ont guère de poids pour un asura," déclara Aekrom d’un ton guindé, s’immisçant dans notre conversation. "Ce mage n’est pas seulement un danger pour les autres ascendeurs, nous avons l’obligation morale de comprendre exactement ce qu’il faisait et comment il s’y prenait."
En tant que dragon, l’arrogance d’Aekrom n’était pas une surprise, pas plus que son manque de respect envers l’autorité de l’Association des Ascendeurs. Je ne m’inquiétais pas pour lui pour autant. Malgré ce qu’il disait, c’était quelqu’un qui respectait les règles, et sa capacité à voyager en tant que membre de mon équipe s’accompagnait de règles très précises concernant la hiérarchie.
"Écoute, on ne peut pas marcher sur les pieds des autres ni se faire des ennemis parmi cette bureaucratie toute fraîchement mise en place," dit Durden en se calant dans son siège et en posant la main sur son ventre bien rempli. "Des gens que nous connaissons et qui nous sont chers ont travaillé d’arrache-pied pour donner un sens à ce nouveau monde dans lequel nous vivons tous, et ce n’est pas à nous de commencer à faire des vagues, pour ainsi dire."
Aekrom se hérissa. "D’après ce qu’a raconté Ellie, il y a quelque part un mage humain qui assassine des gens et collectionne par milliers les cadavres de bêtes de mana, un mage qui ne dégage aucune signature de mana et qui sait canaliser l’éther pour créer des sorts. Et tu me dis qu’on devrait rester les bras croisés et attendre que des esprits inférieurs décident de la marche à suivre ?"
Phaedra, qui avait acquiescé aux propos d’Aekrom, se fâcha en entendant le mot “inférieurs”.
À son honneur, Aekrom le remarqua. Mais, sans s’en émouvoir, il ricana aussitôt et croisa les bras. "Inférieurs, c’est-à-dire inférieurs aux nôtres. Pas dans le sens où toute votre population serait inférieure à la mienne. Ce n’est même pas le terme que j’utiliserais pour vous. En tant que métis basilic, vous seriez appelés lessurans par mon peuple."
"Allez, voyons," gronda Durden en se penchant en avant et en frappant du poing sur la table, faisant trembler les assiettes. "On est dans la même équipe, les gars."
"Qu’en penses-tu ?" demandai-je à Patte-Errante, dont le silence était habituel.
La Griffe de l’Ombre m’observa un instant avant de se déplier, de jeter un dernier regard autour du bar, puis de se glisser sur la chaise vide à côté de moi. Je tendis ma main, paume vers le haut, et il y posa sa lourde patte.
La salle de dégustation s’estompa rapidement tandis que j’étais submergé par le souvenir partagé de Patte-Errante. Nous étions de retour dans la petite zone envahie par la jungle où nous avions été attaqués. Au lieu de me tenir en équilibre sur la branche d’arbre, je poursuivais le mage bandé à travers les broussailles. Moi, ou plutôt Patte-Errante, j’utilisais les voies éthériques pour attaquer le mage sous tous les angles, mais les griffes d’améthyste qui jaillissaient de ma — sa — patte raclaient une barrière faite de bien plus que du simple mana.
Le souvenir se poursuivit à travers le combat tel que je m’en souvenais. Le point de vue de Patte-Errante pendant l’attaque du mage était frénétique et désespéré, mais il n’apportait pas vraiment de nouveaux détails. Puis, Aekrom franchit la barrière du portail, et Patte-Errante trouva le chemin de liaison et le suivit. Il se précipita pour retenir le mage en fuite, mais ses griffes ne trouvaient pas prise.
À ce moment-là, le souvenir sembla ralentir, le focus se déplaçant. Alors que Patte-Errante luttait avec le mage, il baissa les yeux vers un objet que celui-ci tenait brièvement dans la main qui ne tendait pas vers le portail. Je n’avais pas vu cela pendant le combat ; tout s’était passé trop vite, dans un élan trop désespéré.
C’était une sphère, criblée de cratères et d’aspect extraterrestre, qui ressemblait beaucoup à celle qu’Arthur possédait — la relique de djinn qui lui avait permis de se déplacer librement dans les Relictombs.
L’objet fondit en un éclair, probablement aspiré dans un artefact dimensionnel. Le reste du combat se déroula tel que je m’en souvenais, même si je ressentis tout le poids du désespoir et des regrets de Patte-Errante lorsque je fus aspiré dans le portail à sa place. Mais la connexion fut alors rompue, et le souvenir s’estompa.
Je me penchai immédiatement vers lui et serrai la petite Griffe de l'Ombre dans mes bras. "Ça va. Ce n’était pas ta faute," lui dis-je doucement à l’oreille.
Il s’écarta, visiblement mal à l’aise face à cette marque d’affection, le regard errant partout sauf sur moi.
"L’appareil qu’il a utilisé ressemble beaucoup à cette relique de djinn que possédait mon frère." Je lui ai rapidement expliqué les détails pertinents. "Je n’ai jamais vu un portail se comporter ainsi dans les Relictombs auparavant, mais cela pourrait s’expliquer par le fait que le cadre du portail était endommagé, ou que l’équilibre entre le mana et l’éther a fondamentalement modifié le fonctionnement des portails, ou encore qu’il s’agit d’un artefact similaire mais pas identique… ou même simplement que ce mage utilisait le même outil, mais d’une manière différente."
"En d’autres termes, on n’en a aucune idée," dit Phaedra en passant ses mains dans ses cheveux, si bien que ses mèches auburn se dressèrent comme un feu sombre. "C’est pourquoi on devrait ignorer ce que ces types nous disent de faire et retourner là-bas. Bon, peut-être que gravir sans fin la Flèche n’est pas la meilleure façon de s’y prendre, mais tu as dit qu’il y avait des tonnes de cadavres de bêtes de mana Dicathiennes là-bas, non ? Et cette Eulalie vivait dans les colonies Alacryennes de la région ? Pourquoi ne pas retourner à Dicathen pour voir si quelqu’un là-bas a des informations ?"
"Ça n’est pas une mauvaise idée," dit Durden, d’un ton lent et réfléchi, même si je voyais bien qu’il hésitait. Il n’aimait plus aller dans les Clairières des Bêtes depuis la guerre… depuis la mort de papa. "Mais il ne faut pas se précipiter. À tout le moins, si nous avons l’autorisation de quitter Alacrya, nous ne risquons pas de déclencher une sorte d’incident intercontinental."
Cela me donna une idée. J’avais déjà envisagé de demander l’aide d’Emily Watsken ou de Maître Gideon, mais les Alacryens avaient eux aussi consacré énormément de temps et de ressources à l’étude des bêtes de mana en vue de leur attaque. "Qui, ici à Alacrya, aurait pu participer au développement de la technologie que vous avez utilisée pendant la guerre ? Pour contrôler les bêtes de mana ? Peut-être que notre mage mystérieux aurait pu faire partie de tout ça."
"Après ce qui est arrivé à Kayden, j’ai évité d’être envoyée à la guerre, comme tu le sais bien," dit Phaedra, dont l’ardeur s’estompa quelque peu tandis qu’une émotion plus profonde assombrissait ses traits. "Highblood Aphelion ne faisait pas partie de la chaîne de commandement militaire, mais je suppose que ce genre de recherche se limitait principalement à Taegrin Caelum." Elle marqua une pause, se tapotant la lèvre du bout du doigt. "Je suppose toutefois que certaines des plus grandes académies auraient pu être impliquées. On pourrait contacter oncle Kayden. Il n’était pas à l’Académie Centrale avant la fin de cette phase de la guerre, mais c’est un petit fouineur."
J’avais brièvement rencontré Kayden Aphelion. Il aimait se vanter d’avoir sauvé Arthur lors d’un braquage dans cette académie — quand il s’était emparé de cette relique, ce portail des Relictombs. Tant de relations, si peu d’informations.
Ce dont nous avions besoin, c’était d’une vision plus large des choses.
Plissant les yeux, je regardai Aekrom. "Vous, les dragons. Quand vous utilisez l’éther, vous le… l'incitez en quelque sorte à agir, c’est ça ?"
Il me rendit mon regard en plissant les yeux à son tour, tandis que la couleur changeait sur les fines écailles visibles de son visage. "Dans un sens, oui. Nous ne le manipulons pas comme le mana, nous entrons en interaction avec lui. La réalité est bien plus complexe que cela, mais je n’ai ni le temps, ni les compétences pour te l’expliquer en termes plus rigoureux d’un point de vue académique."
Mes narines se dilatèrent tandis que je soufflais d’un air amusé. "Donc, au cours de l’histoire de votre civilisation, il n’est pas impossible — bon sang, c’est même probablement probable — qu’un ou plusieurs dragons aient tenté, disons, d’invoquer l’éther par des incantations ?"
Aekrom fit la moue à cette idée. "La verbalisation est une technique réservée à l’enseignement des jeunes dragons. Mais surtout, si tu suggères que nous rendions visite à Epheotus, je te le déconseille. Vous, les humains, vous allez vite. Vous êtes comme de l’eau qui dévale un cours d’eau, ruisselant sur les pierres et à travers les arbres tombés, érodant le monde qui vous entoure. Les asuras s’apparentent davantage aux pierres : ils mettent du temps à s’user et changent lentement. Malgré tout ce que vos dirigeants ont accompli ces dernières années ici-bas, là-haut, c’est encore une période de grande incertitude."
"J’ai passé du temps avec les asuras, Aekrom," le réprimandai-je doucement. "Et je sais qu’il y a beaucoup d’asuras qui ont hâte de s’impliquer. Et je sais très bien que la plupart d’entre vous adorez vous entendre parler, et que vous seriez plus qu’heureux de discuter de la théorie magique derrière cette utilisation apparente de l’éther dont j’ai été témoin." Un coin de ma bouche se releva en un sourire en coin, à peine dissimulé, tandis que je le provoquais. Il adorait me faire sortir de mes gonds, alors je devais bien riposter de temps en temps.
Aekrom, qui se tenait toujours droit et très guindé, se raidit encore davantage. "Tu fais preuve d’insensibilité raciale, Eleanor."
Phaedra claqua la langue, mi-rire, mi-raille, sans aucune trace d’humour. "Dit celui qui m’a traitée de “lessuran” il y a quelques instants à peine."
"Au moins, on ne manque pas d’options," dit rapidement Durden en se penchant au-dessus de la table et en baissant les yeux vers son assiette vide. "Mais malgré tout ça, comment décidons-nous d’une véritable direction à prendre ?"
La porte s’ouvrit, et mon regard fut instinctivement attiré dans cette direction. Caspar venait d’entrer et nous cherchait du regard dans la pénombre.
Je poussai mon assiette, sur laquelle reposait encore la moitié d’un tentacule, vers Durden d’une main, tandis que je levais l’autre pour faire signe à Caspar.
"Parle du Vritra, et il apparaîtra," murmura Phaedra, reprenant l’une de ses nombreuses expressions Alacryennes étranges.
Caspar s’approcha précipitamment, l’air un peu plus fatigué et débraillé que la dernière fois que nous l’avions vu. Ses cheveux foncés étaient en bataille, et des cernes s’étaient dessinés sous ses yeux gris acier, ce qui n’était pas le cas il y a à peine une heure. "Je suis content de voir que vous ne vous êtes pas encore enfuis."
Je penchai légèrement la tête. "Vous vous attendiez à ce qu’on le fasse ?"
"Non, bien sûr que non, je voulais juste dire…" S’éclaircissant la gorge, il redressa son uniforme, faisant pencher son insigne de l’Association des Ascendeurs dans la foulée, puis poursuivit. "J’ai été autorisé à vous fournir certaines informations. Un conseil s’est réuni pour examiner votre implication dans cette affaire, et ses membres ont confirmé la décision initiale selon laquelle vous devriez éviter de retourner aux Relictombs pour le moment."
Phaedra commença à protester, mais Caspar poursuivit. "Cependant, la lettre que vous avez fournie a été transmise par parchemin bidirectionnel à Dicathen, où, espérons-le, elle a déjà pris son envol à bord de l’un de vos aéronefs."
Je me sentis rassurée à l’idée qu’Arthur serait, à tout le moins, au courant de ce qui se passait. Je ne m’attendais pas à ce qu’il accoure pour autant. J’avais dû faire attention à ce que je lui disais — je savais que les Alacryens devraient lire la lettre pour la transmettre — et je ne voulais pas déclencher toutes sortes d’alertes avant d’en savoir davantage. Mais cela m’apaisait tout de même l’esprit.
"Malheureusement, votre autre demande a été rejetée," dit Caspar d’un ton peiné. "Les hauts responsables de l’administration n’ont pas eu beaucoup de… d'interactions fructueuses avec l’entité que vous appelez Ji-ae, et ils ne sont pas disposés à risquer de nouveaux problèmes au sein de la Flèche en autorisant n’importe qui à y accéder. Pour ce que ça vaut," poursuivit-il rapidement, évitant cette fois ma propre réaction, alors que j’étais sur le point de souligner à quel point c’était stupide, "je pense qu’ils font une erreur."
"Bien sûr qu’ils en font une," rétorqua Phaedra d’un ton sec.
Je levai la main pour lui faire signe de se calmer. "Et si elle voulait me parler ?" demandai-je en clouant l’adjudant du regard, ce qui le fit reculer d’un demi-pas. "On ne sait toujours pas pourquoi je me suis retrouvée ici, à Fang End. Il se pourrait bien que l’esprit qui règne au cœur des Relictombs m’ait amenée ici exprès."
C’était l’une des nombreuses théories sur lesquelles j’avais réfléchi depuis mon arrivée à Alacrya, mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle ait le moindre poids aux yeux de Caspar. Je fus donc surpris de le voir prendre mes paroles très au sérieux.
"Je me posais justement la question." Il trépignait d’impatience. Était-il… nerveux ? "As-tu déjà parlé directement au vestige ?"
"Arthur m’y a emmenée une fois, peu après la Confluence," confirmai-je. Sa nervosité était contagieuse, et je sentis un frisson me parcourir la nuque. Il envisage d’enfreindre les règles. "Nous avons fait tout le trajet depuis Dicathen à dos de dragon. Elle était encore… en phase de réacclimatation, je crois que c’est ainsi qu’il l’appelait. Ce n’était pas vraiment une conversation, mais il m’a tout raconté sur la façon dont Agrona l’avait utilisée, ainsi que sur les choix et les sacrifices qu’elle avait consentis."
Le reste de mon équipe restait immobile, silencieux. Le bar s’était également tu, tout comme la rue à l’extérieur, comme si toute la ville avait pris du recul.
"Elle est davantage… une table des matières à présent qu’une entité consciente, d’après ce qu’on m’a dit," déclara Caspar. "Le conteneur qui abrite le vestige est sous surveillance constante, et très peu de personnes y ont accès. Les premières tentatives visant à utiliser le vestige pour exercer un contrôle direct sur la Flèche ont apparemment échoué, et depuis, nous avons pratiquement laissé tout cela de côté."
J’ai attendu. Il tournait autour du pot, sans dire ce qu’il voulait vraiment dire.
"L’association tient absolument à conserver son indépendance, à montrer qu’elle est capable de gérer la Flèche sans la supervision du gouvernement, quel que soit le continent," poursuivit-il, ses yeux se posant sur les miens, puis détournés, puis revenant vers moi. "Peut-être un peu trop. Le fait d’être une Leywin joue en ta défaveur ici, si tant est qu’il y en ait une. Au lieu de solliciter ton aide dans l’enquête, ils veulent t’écarter."
"Donc, on dirait bien qu’ils ne font pas de favoritisme parce que je suis la sœur d’Arthur," ai-je conclu à sa place, comprenant parfaitement. C’était le problème inverse de celui que j’avais d’habitude — ça commençait à me lasser, que tout le monde se mette en quatre pour moi tout le temps, simplement à cause de qui était Arthur — mais je me suis retrouvée tout aussi agacée.
"Exactement." Derrière lui, quelqu’un entra avec tant de force que la porte d’entrée heurta violemment le mur, et le barman poussa un cri. Caspar se retourna à demi, les mains crispées, et je sentis son mana s’agiter comme pour se défendre. Je remarquai une lueur rouge lui colorer les joues lorsqu’il se tourna vers moi. "Mais…"
Aekrom ricana. "Eh bien ? Qu’y a-t-il, adjudant ? Tu tournes autour du pot comme un jeune dragon nerveux s’approchant de sa première proie."
Caspar regarda le dragon comme s’il avait oublié sa présence. Loin d’être intimidé, il se redressa et se campa fermement sur ses jambes, mais lorsqu’il prit la parole, c’était directement à moi qu’il s’adressait. "Je peux te donner accès au vestige. Je ne sais pas ce qui se passe ici. Personne ne le sait. Mais je refuse de laisser un jeu de pouvoir obstiné causer la mort d’autres ascendeurs. Si tu peux parler à Ji-ae, et je choisis de croire que tu en es capable, alors peut-être pourrons-nous en savoir plus."
"Tu n’as pas l’air très sûre de toi," dit Phaedra en me lançant un regard qui semblait dire “tu es sûre de ça ?”.
Patte-Errante s’était agité sur son siège. "Un risque ?" demanda-t-il avec son intonation maladroite.
Caspar acquiesça, transférant son poids d’un pied à l’autre. "Un peu. Mais davantage pour moi que pour votre groupe. Je soupçonne que, si les choses tournent mal, l’association ne sera pas disposée à faire plus que de vous dire fermement que vous n’êtes plus les bienvenus dans la Flèche."
"Allons-y alors," dis-je en me levant.
"Toi seule," dit Caspar alors que les autres commençaient à l’imiter. "Sinon, on attirera trop l’attention."
"Je ne suis pas sûr de ça," dit Durden, dont la voix grondait encore plus lorsqu’il parlait à voix basse.
"Vas-y, vas-y. Joue le rôle du héros, comme on sait tous que tu en es capable," dit Phaedra, exaspérée. "On va juste rester ici et laisser Durden dévorer cet endroit jusqu’à la dernière miette."
Je me mordis l’intérieur de la lèvre, essayant de ne pas laisser transparaître sur mon visage la douleur que me causait son ressentiment mal dissimulé. "Je reviens vite." Je suivis alors Caspar hors du Zone de Convergence. "Alors, c’est quoi le plan ?" demandai-je alors que nous faisions nos premiers pas le long de la route peu fréquentée.
"Suis-moi simplement," dit-il d’un ton sec, marchant quelques pas devant moi sans se retourner. "Et enfile ça."
Il me tendit une cape défraîchie. Un peu perplexe, je la dépliai et l’examinai de plus près. Elle semblait tout à fait normale, comme si elle avait été piochée dans la garde-robe d’un aventurier. "Euh, pourquoi ?"
"Pour que tu aies l’air du rôle," répondit-il, ce qui ne m’aidait pas beaucoup.
Quoi qu’il en soit, je l’enfilai sur mes épaules, fermai l’attache et relevai la capuche, qui tombait bas et plongeait une grande partie de mon visage dans l’ombre.
Les rues de Fang End formaient un motif presque géométrique, et nous dûmes traverser trois ruelles distinctes avant d’atteindre un chemin qui nous mènerait jusqu’au cœur même de la ville, là où se trouvait le logement de Ji-ae. Je n’étais jamais entré dans la Flèche par ce côté-là, mais je savais que les escaliers menant à la Flèche proprement dite se trouvaient autour de cette cour centrale : trois montées et trois descentes.
Je ne fus pas surpris de constater que la cour, autrefois ouverte, avait été murée, la séparant ainsi des escaliers d’ascension. De toute évidence, l’Association des Ascendeurs avait dû prendre des précautions pour empêcher quiconque de s’introduire dans le logement de Ji-ae, voire de l’attaquer. Mais il y avait une belle symétrie — quelque chose d’impressionnant — dans la façon dont le grand logement cristallin, avec ses anneaux de pierre en orbite, se dressait auparavant au centre de ces escaliers d’ascension.
Caspar me fit contourner la structure jusqu’à ce que nous atteignions un portail situé entre deux des escaliers d’ascension, à demi dissimulé dans une ombre soigneusement orchestrée et flanqué de deux gardes.
"Adjudant Fairbairn," annonça le garde le plus à droite tandis que les deux hommes se mettaient au garde-à-vous. Leurs regards méfiants s’attardèrent sur moi. "Personne ne nous a prévenus de votre venue." Les mots étaient amicaux, mais je ne manquai pas de percevoir la pointe d’accusation qui se cachait derrière.
"Et c’est très bien ainsi," répondit Caspar, toute trace de nervosité ayant disparu alors qu’il endossait le rôle d’un administrateur sûr de lui. "Aux yeux du monde extérieur, il est impératif que nous maintenions une apparence d’indépendance. Mais un conseil d’urgence a été convoqué, comme vous le savez sans doute, et il a finalement été décidé d’autoriser Eleanor Leywin, sœur d’Arthur Leywin — le Godspell — à effectuer un bref échange clandestin avec les survivants."
Les gardes échangèrent un regard tendu. "Nous n’avons rien entendu de tel, adjudant."
Caspar ricana, mais il parvint à donner à son rire une intonation presque apologétique. "Je ne suis pas venu les mains vides, bien sûr." Il sortit un parchemin plié et scellé, puis le tendit.
Le garde resta hésitant tandis qu’il brisait le sceau et ouvrait la lettre. Il la parcourut du regard, s’attardant particulièrement sur la signature au bas du document. Il la tendit à son collègue, qui l’examina à son tour. Tous deux eurent l’air soulagés lorsqu’ils se firent un signe de tête simultané. "Bon, tout semble en ordre," dit le premier garde en s’avançant pour déverrouiller la porte à l’aide d’un panneau de commande de mana.
L’artefact cristallin scintilla, et la porte se déverrouilla. Deux autres gardes se trouvaient à l’intérieur, et leurs mains se portèrent instinctivement vers leurs armes lorsque la porte s’ouvrit sur eux. Le premier garde leur donna une brève explication, puis on nous fit signe d’entrer.
À l’intérieur, la grande estrade surmontée d’un cristal trônait au centre de la cour, par ailleurs presque entièrement vide. Les anneaux flottants qui tournaient autour d’elle me rappelaient les Anneaux d’Epheotus qui orbitaient désormais autour de notre monde. Rien d’autre n’avait été construit dans la salle ; ni écrans ni projecteurs, ni artefacts d’amplification sonore, pas même de chaises ni de porte-manteau.
Caspar congédia les deux gardes de l’intérieur, et la porte se referma derrière nous. J’abaissai la capuche de ma cape empruntée, contemplant avec émerveillement le cristal lumineux et les anneaux tourbillonnants. L’air semblait lourd, comme un poids physique qui m’oppressait la poitrine. En m’approchant, je sentis le souffle de vent soulevé par les anneaux qui filaient à toute allure. Les poils de mes bras se hérissèrent comme si j’avais pénétré dans un champ d’électricité statique, et mes dents se mirent à me faire mal.
"Bonjour ?" dis-je, ma voix me semblant faible. Je m’éclaircis la gorge. "Ji-ae ?"
La lumière vacilla, et le motif des anneaux changea. Dans ma tête, j’entendis, Eleanor Leywin. Enfin. Je commençais à penser que je devrais venir vers toi.
Je jetai un regard à Caspar. "Un peu plus consciente qu’une table des matières, je dirais."
À en juger par son air abasourdi, la bouche grande ouverte, je devinai qu’il l’avait entendue lui aussi.
Ma première question fut, Comment cela fonctionnerait-il exactement ? Mais surtout, je me surpris à penser, Pourquoi veux-tu me parler ?
Avant que je n’aie pu formuler la moindre de mes questions, la voix de Ji-ae résonna à nouveau dans ma tête. J’ai joué un rôle central dans le développement de la plupart, voire de la totalité, des technologies Alacryennes actuelles. Je peux entrer en contact si nécessaire, mais je suis actuellement très sollicitée, et je préférais te parler en personne.
Les yeux écarquillés de Caspar allaient et venaient entre moi et le boîtier. "Je t’entends dans ma tête."
Il s’adressait à moi, réalisai-je. Du genre, Tu entends ça ?
Oh Vritra, est-ce qu’elle entend mes pensées aussi ? Les yeux de Caspar s’écarquillèrent de manière comique. Merde, comment je fais pour couper—
"C’est simple," dis-je en grimaçant alors que son malaise se répercutait en moi. "On devrait peut-être parler à voix haute."
Je m’excuse, intervint à nouveau la voix de Ji-ae, apportant avec elle un calme apaisant tandis que les pensées de Caspar s’éteignaient. Un avertissement aurait été de mise, je pense.
"Que voulais-tu dire par, tu es très dispersée ?" demandai-je, laissant à Caspar un moment pour se ressaisir.
Ma conscience n’est pas si différente de la tienne. Il devient moins efficace de communiquer ainsi lorsque je suis dispersée à travers l’ensemble des Relictombs, comme cela était prévu dès le début. Je suis bien moins "consciente" à présent que lorsque Agrona m’avait séparé des Relictombs. J’ai dû suspendre plusieurs processus afin de me concentrer sur toi maintenant.
Quant à ta question précédente, tu t’es rendu dans un endroit que je ne parviens pas tout à fait à comprendre. J’ai besoin de savoir ce que tu y as fait et ce que tu y as vu.
"Tu veux dire l’endroit où ce mage bandé menait ses expériences," dis-je. "Tu ne peux pas le voir toi-même ?" J’échangeai un regard interrogateur avec Caspar, qui semblait se remettre de son choc initial.
Une grande partie de ce que fait ce mage m’est cachée. Il est enveloppé d’un mystère que je ne comprends pas encore. Desmond opère, pour ainsi dire, dans l’espace entre les murs depuis un certain temps déjà, mais je ne m’en suis rendu compte que récemment.
"Desmond ?" demanda Caspar.
Desmond Wynn, dit Ji-ae d’une voix qui prenait un ton inquiétant. Ce nom est tout ce que j’ai pu découvrir. J’espère que vous pourrez tirer quelque chose de cette information. Je veux savoir ce qui se passe à l’intérieur de la Flèche, Eleanor Leywin. Je veux comprendre comment ces nuisibles en sont venus à vivre entre mes murs, et ce qu’ils font. Et surtout, je veux que celui-là s’en aille.