Chapitre 18
Xiao Tanxing, Gu Chenyan et Haitian Junjie se tenaient debout, la colonne parfaitement rectiligne, les yeux levés vers la haute Stature de l'Empereur installé sur son trône de jade. Une luminescence étrange, d'une opacité surnaturelle, flottait sous le dais royal, maintenant le visage du vieux monarque de la Dynastie Sheng dans une pénombre absolue, indéchiffrable pour les sens communs.
« Soyez attentifs ! L'Empereur va s’exprimer ! »
Un garde d'élite, figé à la droite du trône, sortit brusquement de son mutisme militaire pour aboyer l'ordre runique, sa voix faisant vibrer les molécules d'air de la grande salle.
« X-Xiao Tanxing… toi… jeune homme prétendument béni par la volonté du ciel, élu et héritier tardif du Pavillon de la Roche des Cieux… » La voix de l'Empereur s'éleva, éraillée, lourde d'un Qi séculaire qui s'effilochait. « Comme ta logique a dû le déduire, je t’ai contraint à rallier cette capitale pour une unique variable : je réclame que ton bras mette une fin définitive à la misérable existence biologique du Démon de l’Épée, scellé sous les verrous azur dans les catacombes les plus profondes de ce palais. »
Xiao Tanxing salua instantanément l’Empereur, enfonçant avec une précision géométrique son poing droit dans la paume de sa main gauche.
« Grand Empereur Sheng, ma condition n’évitera pas son devoir, tracé dans les nuages par la volonté des cieux elle-même », répondit-il d'un ton d'une parfaite neutralité. « Mais au préalable, ma logique logistique réclame de participer à la rencontre que vos décrets avaient planifiée avec les jeunes héritiers de la couronne et l’Intendant Suprême du Nord. »
Pour honorer les protocoles de la cour et masquer le rictus carnassier qui menaçait d'étirer ses lèvres, Xiao Tanxing adoucit sa rhétorique en dissimulant le bas de son visage derrière le pli de ses longues manches de soie noire.
L’Empereur leva lentement une main décharnée pour suspendre la révérence, son visage demeurant prisonnier de l'ombre ésotérique.
« Je n’y vois aucun inconvénient systémique… »
Xiao Tanxing cessa instantanément les manières diplomatiques. Il abaissa ses bras d'un geste sec et redressa le menton, un grand sourire barrant ses traits tandis que ses yeux d'azur brillaient d'un éclat perçant.
« Merci. Mon seigneur témoigne d'une bonté fort rentable. »
Les heures s'égrenèrent, rythmées par le déplacement des gardes. Xiao Tanxing et ses deux composants d'expédition avaient sécurisé leurs places sur l’une des quatre tables massives disposées en carré face aux marches de marbre qui montaient vers le trône.
Le palais impérial déployait une opulence structurelle monumentale. Le plafond de la haute nef était entièrement plaqué de feuilles d'or pur, gravé de volutes géantes représentant des vagues déchaînées. Derrière le trône de l'Empereur, une immense statue de tigre en or massif, les muscles bandés et les crocs sortis, semblait prête à bondir sur sa proie. Enfin, au centre exact de la voûte céleste artificielle, une fresque magistrale illustrait la chute du Démon de l’Épée, submergé et accumulé par la puissance des flots.
Huit piliers de pierre nue flanquaient l'axe central, quatre de chaque côté entre l’entrée et le trône. Ces colonnes cyclopéennes ne portaient aucune gravure, aucune peinture hétérodoxe ; elles étaient d'une lisses absolue, polies jusqu'à refléter les lueurs des torches.
Soudain, des pas coordonnés commencèrent à résonner depuis le fond du hall. Les deux jeunes héritiers de la Dynastie Sheng faisaient leur entrée.
L’aîné se nommait Yonggan Sheng. C’était le plus pragmatique et le plus froid des deux frères, une Stature lourde, dotée d'une discipline mentale rigide qui le rendait particulièrement difficile à cerner pour les calculs de Tanxing. Le plus jeune se nommait Yiyi Sheng. Ses émanations de Qi trahissaient une candeur brute, une forme d'innocence malléable qui rappelait la psychologie de Beihe, mais mâtinée d'une témérité martiale hautement instable. Heureusement pour ses méridiens, son grand frère veillait sur sa trajectoire comme un garde-fou.
Ils s’assirent tous deux à la même table, flanc contre flanc. La cellule de Tanxing occupait la gauche de l'Empereur, tandis que les deux héritiers s'étaient approprié les deux tables centrales, les plus proches des marches. Par conséquent, cette configuration ne laissait plus qu’une seule matrice de bois libre sur l'échiquier.
Xiao Tanxing éleva son verre de liqueur forte pour en humecter ses canines, au moment précis où un grondement titanesque ébranla les structures du palais. L'orage venait de crever au-dessus de la capitale sheng.
Le tumulte de la pluie battante et des éclairs célestes provoquait un boucan tel qu'il couvrait presque entièrement le cliquetis métallique des colliers d’or de l’Empereur, dont la respiration lourde faisait osciller les parures depuis le début de l'audience.
Pourtant, un bruit de pas distinct et régulier parvint à s'imposer à travers le fracas de l'orage, coupant les fréquences de la tempête comme si ces pas avaient apprivoisé la parole des cieux eux-mêmes. Un seul homme se tenait à l’entrée du hall impérial.
De longs cheveux blancs d'une pureté de glace étaient retenus en un chignon parfait par une épingle de jade noir. Son visage offrait un paradoxe biologique effrayant : les traits étaient vieux, marqués par les rides de l'expérience, mais la peau conservait un éclat juvénile indécent. Sous ses yeux, des cernes profonds ne trahissaient pas la fatigue de la chair, mais les stigmates d'une illumination occulte supérieure.
Bai Wusheng. L'Intendant Suprême du Nord.
Sans accorder le moindre regard à l'assemblée, sans même exécuter la moindre salutation protocolaire envers l'Empereur Sheng, il avança, les mains dissimulées au fond de ses longues manches de tissu lourd. D'un mouvement fluide, il s'installa à la dernière table vacillante. Un sourire asymétrique, d'une assurance absolue et tranquille, flottait sur ses lèvres fines. Il ne formula pas la moindre syllabe ; son sillage spirituel suffisait à saturer l'espace. Se saisissant du flacon de jade déposé devant lui, il se contenta de vider son verre d'un seul trait.
À l'autre extrémité du carré, Xiao Tanxing fit écho à son mouvement, portant à son tour son récipient à ses lèvres. Après deux verres consécutifs bus en parfaite simultanéité, les deux monstres de rationalité s'arrêtèrent net, reposant le cristal sur le bois dans un claquement synchrone.
L’audience et la guerre des esprits pouvaient enfin débuter.