Vittoria revint de sa visite au château de Camhanach et confirma que Riorke allait bien et qu’il n’était plus enfermé dans un donjon.
« Il est têtu comme une mule, ajouta-t-elle. Il va probablement finir par se faire tuer, mais à part ça, il n’a rien. »
« Tu crois qu’il va se faire tuer ? »
« Oui, tant qu’il refusera d’apprendre ne serait-ce que les rudiments de la magie défensive. »
« Ah. » Arielle hocha la tête. « Il ne veut pas apprendre la magie parce que son frère est mort faute d’en avoir. »
« Son père m’en a parlé. C’est l’excuse la plus stupide et la plus alambiquée que j’aie jamais entendue, dit-elle. Il essaie de défendre une idée et de rendre justice à son frère en se faisant tuer de la même façon. »
Arielle haussa les épaules. Elle non plus ne comprenait pas vraiment, mais la dernière fois qu’elle avait abordé le sujet avec Riorke, leur amitié avait failli voler en éclats. Elle ne prendrait pas ce risque une seconde fois.
Du moins, pas avant d’avoir appris à mieux parler aux gens et à décrypter leurs émotions.
« Tu as réfléchi à la possibilité que mes parents viennent me voir ? » demanda Arielle.
« Non, répondit Vittoria. Et tu n’as pas le droit de me harceler ni de m’embêter avec ça. Je te ferai connaître ma décision quand je l’aurai prise. D’accord ? »
Arielle pinça les lèvres, mais elle n’eut d’autre choix que d’accepter. Vittoria lui apprit aussi qu’elle avait contacté Elric et qu’il rentrerait bientôt du royaume démoniaque. Arielle s’en réjouit, au moins, mais cela ne suffit pas à apaiser sa crainte de ne pas pouvoir voir ses parents avant la rentrée.
Ni même avant le bal, qui aurait lieu dans quelques semaines à peine.
Au cours des jours suivants, Arielle passa l’essentiel de son temps à lire le journal de Cornelius, à réfléchir à la façon d’ouvrir le livre noir de Yseult et à mettre au point de nouveaux sorts qu’elle présenterait à Lyra à la reprise des cours. Elle attendit la décision de Vittoria en s’efforçant de ne pas « l’embêter avec ça », comme celle-ci le lui avait demandé. Elle s’accorda aussi des pauses pour jouer avec Inara et Sir Spendulon, et tâcha de s’occuper afin de ne pas retomber dans la mélancolie.
Pourtant, elle commençait à se sentir un peu à l’étroit. Vittoria ne voulait pas qu’aucun d’eux sorte pour le moment, le temps que ses pièges extérieurs se renforcent. Au début, cela ne la dérangeait pas, puisqu’Arielle avait l’habitude de passer la majeure partie de son temps à l’intérieur. Mais se voir interdire formellement de sortir, et même de mettre un pied sur le perron, changeait tout.
Sir Spendulon semblait lui aussi en souffrir : il se mit à geindre et à réclamer de l’attention plus souvent que d’habitude. C’était sans doute parce qu’il ne pouvait plus faire ses promenades habituelles ni creuser dans le sable. Chaque fois qu’il s’énervait, Inara devait le distraire en lui chatouillant le ventre ou en chantant.
Arielle découvrit qu’Inara chantait vraiment très bien.
Sa voix était douce et légère, avec une texture rauque pleine de chaleur qui apaisait Sir Spendulon. Arielle se sentait elle aussi un peu moins à l’étroit en l’écoutant.
Mais Ari n’était pas sûre que cela fonctionnerait longtemps.
Un après-midi, Inara fredonnait pour Sir Spendulon tandis qu’Arielle lisait sur le canapé. On frappa à la porte, interrompant leur activité.
Tout le monde se figea, sauf Vittoria, assise près de la cheminée, les pieds surélevés. Elle fit simplement tournoyer sa main, et la porte s’ouvrit.
Un visage familier se tenait sur le seuil.
« Elric ! » Arielle se leva d’un bond et courut vers lui. Elle passa les bras autour de sa taille et enfouit le visage contre son torse.
Elric rit et lui tapota la tête. « Je suppose que ça veut dire que je t’ai manqué. »
Arielle hocha la tête et le serra fort. Il sentait toujours comme d’habitude, une odeur qui lui rappelait la terre et le soleil.
L’étreinte dura cinq secondes, sa limite. Puis elle recula et lui adressa un grand sourire, tout en s’essuyant les mains sur son pantalon et le visage sur sa manche, pour chasser la sensation de sa robe sur sa peau.
Il paraissait plus maigre que la dernière fois qu’elle l’avait vu. Ses cheveux avaient aussi poussé et lui effleuraient le col, et son regard était plus fatigué. Mais il était en vie et en bonne santé, et c’était tout ce qui comptait.
« Quatre semaines dans le royaume des démons t’ont vraiment vieilli, commenta Vittoria depuis son fauteuil.
— En fait, ce sont quatre semaines avec Gio qui ont failli m’achever, marmonna-t-il en avançant dans la pièce. Il s’arrêta en apercevant Inara, lui sourit et ouvrit la bouche, sans doute pour la saluer.
Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge lorsqu’il vit le dragon.
Sa mâchoire s’affaissa et son expression se vida.
Il ne dit rien pendant une bonne dizaine de secondes, tandis qu’Inara se levait et s’inclinait. « Bonjour, archimage Elric. »
« Bonjour, Inara, répondit-il distraitement, les yeux toujours rivés sur Sir Spendulon, qui l’observait avec une curiosité semblable.
Sir Spendulon avait beau le fixer, il voyait mal, comme tout dragonnet. Il reniflait cependant l’air, comme s’il cherchait à s’habituer à une nouvelle odeur.
Il s’approcha d’Elric, sans aller jusqu’à le toucher, mais assez pour que son nez frôle presque le bord de sa robe.
Puis il renifla bruyamment et se frotta de nouveau le nez.
L’expression d’Elric passa par plusieurs stades avant qu’il ne se tourne vers Vittoria. « Tu as un dragon comme animal de compagnie, maintenant ? »
« Il n’est pas à moi, répondit-elle. C’est Tamsy qui a eu l’idée de l’adopter. »
« Tamsy ? »
« Oui. » Elle désigna Arielle d’un mouvement de tête, et il comprit.
« Oh. »
« Oui, dit Arielle en lui adressant un clin d’œil à peine perceptible. Je suis Tamsy, et lui, c’est Sir Spendulon. »
« D’accord. » Son attention revint à Sir Spendulon, qui souffla. « Et pourquoi as-tu un dragon, Tamsy ? Où l’as-tu rencontré, au juste… lui ? »
« Dans le volcan d’Altazon. »
« Un dragon agité avait provoqué une invasion, et elle a réglé le problème, expliqua Vittoria.
« Elle l’a fait ? » Il reporta son regard sur Arielle. « Comment tu as pu… Enfin, peu importe. Il faut que j’arrête de poser ce genre de questions. » Il regarda de nouveau le dragon. « Mais waouh. Alors, il fait partie de la famille, maintenant ? »
« Jusqu’à ce que sa mère vienne le chercher. »
« Et quand est-ce qu’elle viendra ? »
« Qui sait ? » Vittoria posa le parchemin qu’elle lisait. « Inara, pourrais-tu nous laisser seuls quelques minutes, s’il te plaît ? »
Même si elle avait parlé doucement, Inara obéit aussitôt, d’un bond.
« Oui, dame… oui, Vittoria ! » Elle avait les joues brûlantes, mais semblait pressée d’obéir, ou peut-être simplement soulagée qu’on lui confie enfin une tâche facile à accomplir.
Elle s’inclina devant Elric en se hâtant vers la sortie. Sir Spendulon tourna sa grosse tête entre elle et Arielle, l’air indécis, puis trottina derrière elle.
Ils furent alors seuls tous les trois dans la pièce.
« Alors, c’est elle sa préférée, dit Vittoria en faisant tournoyer la main pour invoquer ce qui ressemblait à du thé fraîchement infusé. Elle le fit flotter jusqu’à Elric, qui prit la tasse en la remerciant à voix basse avant de s’installer. Puis elle insonorisa la pièce.
« Alors, comment s’est passée votre chasse ? » demanda-t-elle.
« Mouvementée, pour le moins, répondit-il. On a tué beaucoup de démons, interrogé quelques autres, fait des pauses de temps en temps pour se disputer, et puis une légion nous a tendu une embuscade. »
« Ah ? »
« Oui. Mais on n’a pas été blessés. Par chance, un dragon est sorti de nulle part et les a tous tués. »
« Vraiment ? » fit Vittoria.
« Oui. C’était complètement dingue. » Elric fronça les sourcils, pensif. « Maintenant que j’y pense, ce dragon ressemblait un peu à celui que je viens de… » Il remarqua enfin l’air amusé et entendu de Vittoria, le menton posé dans la paume. « Attends, ne me dis pas que… »
« Je ne te le dirai pas. » Vittoria secoua la tête, mais n’ajouta rien, le laissant parvenir à sa propre conclusion.
« C’était la mère du dragon, n’est-ce pas ? »
« Probablement, répondit Vittoria. Elle a dit qu’elle tuerait tous ceux qui étaient responsables de sa capture. J’imagine qu’elle a réglé pas mal de vos problèmes. »
« Et en a créé un encore plus gros, répliqua Elric. Gio n’était pas satisfait du nombre de démons qu’il avait tués, mais il n’a trouvé personne d’autre avec qui se battre. Maintenant, il boude. J’ai peur qu’il ne fasse payer tout le monde à son retour. »
« Dans ce cas, il devrait canaliser son énergie sur Yseult. As-tu appris quelque chose ? »
« Non, admit Elric. Comme tu l’as dit, personne ne lui a rendu visite et il affirme ne rien préparer. Il ne ment pas. Il l’a même juré sous l’effet d’un détecteur de vérité. »
« Mais… »
« Mais j’ai quand même l’impression qu’il est impliqué. Peut-être qu’il a déjà lancé un plan et qu’il s’est fait oublier son existence pour ne pas se faire prendre. »
« Un détecteur de vérité ne le saurait pas ? »
« Peut-être. Ou peut-être que les démons savent effacer complètement la mémoire. »
« Ça n’a pas de sens. Si le souvenir avait vraiment disparu, il agirait autrement, non ? Il pourrait faire quelque chose par inadvertance qui ferait échouer son propre plan, et il ne peut pas se le permettre. Il a forcément laissé quelque chose derrière lui, une sorte de précaution, qui pourrait nous donner une idée de ce qu’il prépare. »
Elric garda le silence, posa sa tasse et croisa les mains sur son genou.
« J’ai simplement un mauvais pressentiment, c’est tout, dit Elric.
« J’en suis sûre, répondit Vittoria. On devrait absolument enquêter, mais il y a bien d’autres choses auxquelles nous devons prêter attention. Par exemple, les autres familles impliquées dans le rituel démoniaque. »
« Oui, j’ai lu le rapport que tu m’as envoyé. Qu’est-ce que tu comptes faire, exactement ? »
« Je ne sais pas, dit-elle. Je dois évidemment en informer le conseil, mais j’aimerais aussi vraiment comprendre quel est le but final du royaume démoniaque. C’est la première fois qu’ils tentent une prise de contrôle d’une telle ampleur, tout en restant aussi discrets. Je comprends que cela soit lié à la nouvelle faction qui cherche à s’imposer dans le royaume démoniaque… mais quel rapport direct avec ce qu’ils font sur Terre ? Il manque encore une pièce du puzzle. »
Elric hocha lentement la tête. « Tu veux impliquer Gio dans cette enquête ? »
« Je préférerais me planter des aiguilles dans les yeux. »
Elric eut un petit rire. « C’est exactement ce qu’a dit Mahmoud hier. Gio le provoquait juste pour s’amuser, et Mahmoud, qui avait le sang chaud, a failli l’envoyer dans la stratosphère. »
« Gio a cet effet sur les gens. Je suis étonnée qu’il n’ait pas encore essayé avec toi. »
« Il a essayé, mais j’ai la peau plus dure. » Il soupira et se frotta les yeux, puis sembla remarquer qu’Arielle était toujours dans la pièce. « Bref, et toi, Arielle ? Comment vas-tu ? Tu as pu rendre visite à ta famille ? »
Arielle secoua la tête, et Vittoria répondit : « Elle ne peut pas y aller. »
« Quoi ? Pourquoi ? »
« Tu te souviens que je t’ai dit qu’un trio de Seigneurs démons nous avait attaqués ? »
« Oui ? »
« Arielle a peut-être fait quelque chose qui a donné au démon une feuille de route vers son âme. »
« Quoi ? » La voix d’Elric éclata, et Ari sursauta. Il se tourna vers elle, les yeux écarquillés. « Pourquoi tu as fait ça ? »
« C’était un accident, répondit Arielle en baissant les yeux vers ses genoux. J’essayais d’aider. »
« C’est vrai, dit Vittoria. Et il se peut qu’il ne se soit rien passé et qu’elle soit en sécurité. Mais tant qu’on n’en aura pas la certitude, je préfère la garder ici, au cas où le démon déciderait de se montrer. Ou jusqu’à ce qu’on le tue. »
« Que s’est-il passé, exactement ? »
« Eh bien… » commença Arielle, mais Vittoria l’interrompit.
« Tu ferais sans doute mieux de ne pas savoir, Elric, dit-elle. Crois-moi. Pour ta santé mentale. »
Elric pinça les lèvres. Un instant, en regardant Arielle, il sembla contempler quelque chose qu’il ne comprenait pas et qu’il n’avait jamais vu auparavant. Puis il secoua la tête, et cette expression disparut. « Arielle… »
« Oui ? » Elle s’attendait à se faire réprimander davantage et garda donc les yeux fixés sur ses genoux.
Mais il se contenta d’expirer. « Fais juste plus attention la prochaine fois. D’accord ? »
Elle lui jeta un coup d’œil et vit que son expression était plutôt chaleureuse, avec une pointe de fatigue et de soulagement. Elle hocha la tête et esquissa un sourire.
Il lui rendit son sourire.
« Je ne sais pas si ses parents vont accepter, cela dit, ajouta-t-il. Je leur ai déjà servi trop d’excuses pour expliquer pourquoi elle n’était pas rentrée, et ils sont impatients de la revoir. À tel point que sa sœur m’a écrit pour me « menacer pour rire » de me tuer si Arielle ne rentrait pas comme promis pendant les vacances. Je ne suis pas certain qu’elle ne débarquera pas sur le campus pour poser des questions si on ne la renvoie pas chez elle. »
« Arielle leur dira qu’elle va bien. »
« Ils ne la croiront pas tant qu’ils ne l’auront pas vue de leurs propres yeux. Et même là, ils voudront s’assurer que ce n’est pas un clone que j’ai invoqué. »
« Ils pensent que tu ferais une chose pareille ? »
Elric haussa les épaules. « Au bout du compte, ils ne me connaissent pas, et c’est leur fille. Ils la protègent farouchement. »
« Je vois. » Vittoria se frotta le menton, les sourcils froncés. « Leur présence ici risque de poser problème. »
« Ils peuvent se retrouver dans un lieu neutre, proposa Elric. Peut-être même à l’académie. Elle est vide en ce moment et, avec toutes ses protections, elle devrait être à l’abri des démons. »
« Ce n’est pas plus sûr qu’ici. La plupart des professeurs sont aussi en vacances. »
« Avec le doyen… »
Vittoria secoua la tête en se mordant la lèvre, les rides de son front se creusant davantage.
« Très bien, finit-elle par dire. Ils pourront venir ici pour une journée, ou peut-être seulement quelques heures. »
Arielle écarquilla les yeux et bondit sur ses pieds, folle de joie. « Vraiment ? »
« Oui, répondit Vittoria. Mais il faudra d’abord parler à Inara. »
« Que sait-elle ? » demanda Elric tandis qu’Arielle s’efforçait de ne pas danser de joie.
« Je n’en suis pas sûre, répondit Vittoria. Je ne vais pas prétendre que nous avons pris soin de lui cacher les choses. Elle sait peut-être même que l’apparence d’Arielle est un déguisement. Mais elle n’a pas l’intention de parler d’Arielle à qui que ce soit. Je suis certaine qu’elle préférerait mourir. »
« Ça ne changera rien si elle est capturée et qu’on lui extirpe ses souvenirs. »
« Seuls les démons en sont capables. Et les dragons. Et les détecteurs de vérité. Mais l’astuce, c’est de faire en sorte qu’elle ne se fasse pas capturer. »
« Alors, tu comptes la garder avec toi pour toujours ? »
Vittoria haussa les épaules. « Aussi longtemps qu’elle voudra rester. »
« Qu’est-il arrivé à la femme qui aimait sa solitude et ne voulait pas qu’on la dérange ? » la taquina Elric.
Vittoria haussa de nouveau les épaules, sans rien ajouter.
Arielle, quant à elle, songeait qu’Inara ne serait jamais vraiment en sécurité tant qu’ils ne se seraient pas occupés de Yseult et qu’ils n’auraient pas trouvé un moyen de neutraliser son serment de sang. La magie des âmes était en suspens pour le moment, mais rien ne l’empêchait d’étudier la magie du sang. Après tout, les deux étaient liées, sans pour autant être identiques.
Une idée lui vint, au vu de la conversation qu’Elric et Vittoria venaient d’avoir.
« Le livre. »
Ils tournèrent les yeux vers elle, et Arielle sortit le livre noir qu’elle avait à ses côtés.
« Peut-être que le plan de Yseult est consigné dans ce livre ? Ce pourrait être une sorte de journal intime. »
Vittoria cligna lentement des yeux. « C’est une bonne idée, en fait. J’avais oublié. Donne-le-moi. »
Arielle le lui tendit. Vittoria l’étudia quelques minutes, puis secoua la tête.
« Je ne suis pas sûre de savoir quoi en faire, dit-elle. Je ne parviens même pas à discerner la nature du blocage, encore moins à le contourner. »
« Même avec la magie des âmes ? »
« Non. Un démon de haut rang pourrait peut-être créer une porte dérobée, mais celui qui se trouve dans notre sous-sol ne nous sera d’aucune aide, même s’il savait comment faire. »
Arielle réfléchit en fixant le livre. « Et si on amenait Yseult à nous aider à l’ouvrir sans qu’elle s’en rende compte ? »
« C’est-à-dire ? »
Arielle joignit les mains. « J’ai une idée. »