Chapitre 330
Quelques instants plus tôt…
La lumière de l’entrée de la simulation s’estompa, laissant la Classe Fortis au milieu d’un canyon balayé par le vent et ravagé par les flammes, parsemé de ruines de pierre rouge et de salines accidentées. La chaleur les frappa aussitôt comme un mur. Elle émanait des hautes falaises, tel un four béant.
Au-dessus d’eux, le soleil de midi tapait sans pitié sur le désert et cuisait la poussière rouge sous leurs bottes. Leur arrivée fut un véritable chaos. Sous la lumière aveuglante, les élèves trébuchaient sur les rochers et toussaient dans une poussière qui leur montait jusqu’aux genoux.
« Argh, merde… » grogna Riven en plissant ses yeux rouge acier contre la vive lumière et en resserrant sa prise sur ses dagues. Tandis que les autres paniquaient sous la chaleur, une brume de mana, fraîche et ténue, vacillait autour de ses bottes et l’aidait à garder l’équilibre sur le sable mouvant.
À quelques pas sur sa droite, Caster était étalé face contre terre dans le sable, les jambes battant inutilement tandis qu’il tentait de se relever.
« R-Riven ! » cria Caster, la voix étouffée par le sable sec. « Aide-moi ! Je suis coincé ! »
Riven laissa échapper un grondement sourd, s’approcha, attrapa Caster par le col de sa chemise et le hissa d’une seule main. « Tss. Debout, Caster. »
« Merci… » haleta Caster en s’essuyant rapidement le visage.
Riven balaya du regard toute la Classe Fortis. Les trente-huit élèves étaient éparpillés dans la vallée aride, toussant dans la poussière et se protégeant les yeux de la chaleur aveuglante.
« Bon sang, on dirait que cette chaleur est réelle », marmonna un élève en s’essuyant le front. « J’ai l’impression que ma peau se décolle. »
Comme aucun chemin ni panneau n’était visible, les élèves commencèrent tout naturellement à regarder autour d’eux, perplexes. Riven prit la tête et fit signe à la classe de se mettre en ligne, sans trop se serrer, tandis qu’ils s’engageaient dans le passage étroit et sinueux du canyon.
Après dix minutes de marche sous une chaleur écrasante, le passage étroit déboucha sur des ruines de pierre délabrées construites autour d’un puits souterrain. Près de l’entrée se tenait un petit groupe de sept ou huit habitants du cru, des villageois à l’air épuisé, générés par le système pour mettre à l’épreuve le savoir-faire des élèves avec la population et la gestion des ressources locales.
À l’approche de la Classe Fortis, les villageois paniquèrent. Trois jeunes hommes dégainèrent aussitôt de grossiers couteaux de chasse en fer, les mains tremblantes, et pointèrent leurs lames rouillées sur les élèves.
Riven ne prit même pas la peine de saisir ses dagues. En une fraction de seconde, son regard perçant balaya leur équilibre précaire et la faiblesse de leurs signatures de mana.
Ils sont faibles, pensa-t-il sans émotion. Ils ne pourront pas nous faire de mal.
« Euh… les gars ? » murmura Caster nerveusement derrière lui en reculant d’un pas. « Je ne crois pas qu’ils soient d’humeur à discuter amicalement. »
Riven s’apprêtait à avancer et à leur prendre les couteaux lui-même quand un doux froissement de tissu rompit la tension. Lyssaria passa devant lui, ses cheveux blond argent accrochant la lumière crue du désert. Elle leva une main fine, paume pâle ouverte en un geste calme et pacifique.
« Nous ne vous voulons aucun mal, dit Lyssaria d’une voix douce, posée et polie. Vous pouvez baisser vos armes, pour que nous parlions. »
Le chef des villageois, un grand homme brûlé par le soleil et barbu, la dévisagea. Son regard passa de sa peau pâle aux pointes de ses oreilles d’elfe. Son visage se tordit en une grimace hideuse.
« Reste à distance, monstre ! » lança-t-il en pointant sa lame rouillée droit sur sa poitrine. « Regardez-moi ces oreilles pointues ridicules ! Quelle sorte de créature étrange et difforme es-tu donc ? Tu débarques chez nous et tu parles comme si tu étais chez toi ? »
Il cracha dans le sable près de ses bottes et désigna l’arche délabrée derrière lui.
« Laissez vos armes dans le sable et fichez le camp ! » aboya-t-il. « On ne reçoit pas d’ordres des étrangers, surtout pas d’une créature laide. Remettez-vous en rang, ou on vous flanquera dehors nous-mêmes. »
L’insulte pesait lourd dans l’air brûlant.
Riven plissa les yeux. Une pulsation sombre d’ombre flamboya autour de ses jointures tandis qu’il se préparait à intervenir et à briser le poignet de l’homme.
Ces imbéciles ignorants ne savent même pas ce qu’est un elfe, pensa-t-il avec amertume. Avant qu’il ait pu faire un seul pas, une voix calme et glaciale retentit.
« … Riven. »
Riven s’immobilisa en plein mouvement. Il tourna légèrement la tête et croisa le regard de Lyssaria.
Elle ne fronçait pas les sourcils. Au contraire, un sourire doux et charmant reposait sur ses lèvres, si agréable qu’il semblait tout à fait naturel. Mais en plongeant les yeux dans ses iris vert jade, Riven comprit que cette chaleur ne les atteignait pas. Ils étaient parfaitement impassibles, froids et morts.
« Ne bouge pas, murmura Lyssaria, avec un calme glaçant et sans le moindre effort. Je m’occupe de nos hôtes. »
Riven marqua une pause, ses yeux rouges se posant sur le visage dénué d’émotion de Lyssaria. Sans un mot, il recula d’un demi-pas, fit rouler ses épaules et laissa retomber sa main loin de la poignée de sa dague. « … À toi. »
Lyssaria reporta son regard impassible sur le villageois baraqué.
Crac !
Le sable sec sous les bottes des villageois explosa.
D’épaisses lianes vert pâle jaillirent du sol nu et s’enroulèrent autour des chevilles du chef. Avant même qu’il ait pu crier, elles fouettèrent l’air, le retournèrent et le hissèrent à douze mètres de hauteur, dans l’air brûlant du désert, le laissant pendre sans défense au-dessus du précipice du canyon.
Les sept autres villageois poussèrent des cris de terreur et lâchèrent leurs couteaux de fer tandis que d’autres lianes jaillissaient du sol, agrippaient trois hommes de plus par les poignets et les suspendaient au-dessus des rochers comme de simples décorations.
« Q-Quelle sorte de sorcellerie est-ce là ?! » hurla le chef, le visage violacé tandis que le sang lui montait à la tête et qu’il se balançait, impuissant, au-dessus du vide. « Reposez-moi ! Reposez-moi ! »
Lyssaria lissa ses vêtements d’un geste calme et gracieux. Puis, levant les yeux vers les hommes suspendus, elle s’adressa à eux d’une voix douce comme la soie.
« Bien, reprit Lyssaria d’un ton poli qui résonna clairement dans les ruines silencieuses. Quelqu’un d’autre a encore quelque chose à dire sur mes oreilles ? Ou sur l’endroit où je devrais être ? »
Les villageois restés au sol tombèrent aussitôt à genoux et se mirent à cogner violemment leur front contre les dalles de grès.
« N-Non, madame ! Nous vous présentons nos excuses ! Par pitié, ne nous lâchez pas ! » gémirent-ils frénétiquement en se martelant le front contre le sol brûlant.
Derrière elle, le reste de la Classe Fortis demeurait figé, pétrifié de terreur. Roturiers comme nobles de haut rang retenaient leur souffle, la bouche grande ouverte, en regardant les villageois suspendus à douze mètres du sol sous le regard souriant et parfaitement calme d’une princesse elfe.
Caster se pencha légèrement vers Riven, les mains tremblantes tandis qu’il rajustait ses lunettes cuivrées. « Bon sang, mec… ne la contrarie jamais, quelles que soient les circonstances. Je suis content que ce ne soit pas moi qui l’aie mise en rogne. »
Pour une fois dans sa vie, Riven ne protesta pas. Il contempla seulement son dos, une sueur froide lui perlant à la nuque, puis hocha la tête, raide comme un piquet.
« Ouais, murmura Riven, la gorge nouée. Cette femme est terrifiante… C’est vraiment la sœur de ce salaud de Roan. »
En moins de dix minutes, les villageois terrorisés avaient sorti une haute chaise de bois peinte en or, l’avaient nettoyée, y avaient empilé trois coussins de soie et apporté des éventails en feuilles de palmier. Ils traitaient Lyssaria comme une catastrophe endormie qu’ils ne pouvaient se permettre de réveiller.
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Ce qui nous ramène au présent…
Elle était assise bien droite sur la chaise au cadre grinçant et sirotait lentement de l’eau fraîche, tandis que le reste de la Classe Fortis gardait ses distances, dans un rayon de trois mètres autour d’elle, et chuchotait comme une bande de souris nerveuses. Son regard vert jade glissa froidement vers le pilier où se tenaient Riven et Caster.
« Riven. Caster, appela Lyssaria. Sa voix avait perdu la douceur polie qu’elle réservait aux villageois et pris un ton sec et efficace. Arrêtez de chuchoter derrière ce pilier et venez ici. Nous avons du travail. »
Riven fit rouler ses épaules et se décolla du pilier avec une grâce souple et silencieuse.
Caster se précipita à sa suite et manqua de trébucher sur ses propres bottes en rejoignant la dalle plate au centre de la pièce. Les villageois s’éparpillèrent aussitôt pour dégager un large espace autour de Lyssaria dès que Riven s’avança.
« Quelle est la situation ? » demanda Riven en posant les mains sur la dalle plate et en baissant les yeux vers la carte grossière étalée entre eux.
« J’ai réussi à obtenir quelques renseignements sur le terrain auprès des anciens avant qu’ils ne perdent complètement leurs moyens », dit Lyssaria en désignant du doigt un passage étroit en forme de coin sur la carte. « Nous sommes apparus dans une vallée désertique entre deux crêtes escarpées de pierre rouge. D’après eux, les courants de mana instables se trouvent en hauteur, au-dessus de nous. À en juger par la pression de l’air, c’est là que la Porte va s’ouvrir. »
« Et les civils ? » demanda Caster en rajustant ses lunettes.
« Morgana n’a pas placé un village dans notre zone de simulation par hasard, répondit Lyssaria d’un ton posé en levant les yeux. À mon avis, protéger ces habitants fait presque certainement partie de notre score caché. Si nous les abandonnons pour nous sauver, nous échouons. »
« Elle nous a donc envoyés dans un passage désertique avec une bande de gens sans défense à protéger, marmonna Riven en enfonçant les doigts dans le bord de pierre, les yeux rouge acier plissés. Très bien. Ça ne change rien. Je ne vais pas donner à ces enfoirés la moindre raison de nous pénaliser. »
Lyssaria soutint son regard, les yeux impassibles et parfaitement calmes malgré son ton acerbe. Elle ne réprimanda pas sa colère et ne lui servit pas de paroles creuses.
Elle connaissait la dure réalité de la Classe Fortis. Contrairement aux autres classes, ils n’avaient droit ni à l’erreur ni à la protection des faveurs réservées aux élèves de haut rang. Dans une classe tout en bas du classement, un seul échec suffisait à se faire expulser, et chaque pas en avant devait être arraché au prix d’une pression brute et incessante.
Elle se contenta d’acquiescer lentement, d’un signe ferme.
« Bien, dit doucement Lyssaria, d’une voix froide et assurée. Tu tiendras la première ligne à l’entrée du passage. »
Riven cligna des yeux, pris au dépourvu par sa franchise. « Moi tout seul ? »
« Toi, avec trois autres combattants que tu choisiras, et le réseau de pièges de Caster, répondit Lyssaria en tapotant trois points précis sur la carte. Caster, explique-nous ce que tu as découvert en examinant les parois du canyon. »
Caster prit une profonde inspiration. La nervosité qui crispait ses épaules disparut dès qu’il se mit à parler de mécanique. Sa voix devint assurée, précise et incisive.
« Les parois du canyon ne sont pas en roche pleine, expliqua Caster en posant une feuille de papier fin sur la carte. Elles sont constituées de couches de pierre rouge tendre et de roche friable, maintenues ensemble par du sel séché. La structure est extrêmement instable. Si une bête de rang 4 percute ces parois avec assez de force, tout le passage s’effondrera sur nous. »
« Donc, impossible d’utiliser de puissants sorts explosifs, devina aussitôt Riven. »
« C’est tout le contraire, rectifia Caster. Une rare étincelle d’assurance éclaira ses yeux noisette. Nous voulons provoquer des éboulements, mais dans un ordre maîtrisé. J’ai passé les quinze dernières minutes à graver des runes d’absorption des chocs compressés sur trente petites pierres. Si nous les plaçons aux points faibles, espacées de cinq mètres, je pourrai les activer une par une grâce à mon Affinité de Structure. »
Caster désigna le passage étroit du canyon.
« Quand la première vague arrivera, nous ne les affronterons pas à découvert. Nous les laisserons s’entasser au point le plus étroit. Ensuite, j’activerai les runes du mur de gauche. Douze tonnes de pierre s’abattront sur leurs premiers rangs et transformeront une charge large de cinquante mètres en un passage de trois mètres où ils avanceront au compte-gouttes. Riven, c’est là que tu interviens. »
Riven observa le demi-nain, les yeux parcourant les calculs runiques précis griffonnés dans les marges de la carte. Un respect discret, à contrecœur, s’installa en lui.
Caster… Ce n’est plus un gamin timide. Il a grandi, pensa Riven. Zane a vraiment fait de lui quelqu’un de dangereux.
« … Ça suffira pour les rampants, dit Riven en reportant son attention sur Lyssaria. Mais si quelque chose arrive d’en haut ? Si la Porte laisse passer des bêtes ailées ou des planeurs capables de contourner complètement l’éboulement de Caster ? »
« Ils ne passeront pas », répondit Lyssaria. Elle se leva de sa chaise grinçante, sa robe retombant jusqu’à ses chevilles en plis élégants et impeccables.
« Le vent souffle droit vers le sud dans le canyon. Je tendrai un toit d’épines de l’Arbre-Monde au-dessus des parois rocheuses, à douze mètres de hauteur. Il formera un plafond vivant sur tout le passage étroit. Toute bête volante qui tentera de fondre sur notre ligne se fera empaler sur des épines de trente-huit centimètres avant d’atteindre le front. »
Elle promena son regard dans la pièce. Les autres élèves de la Classe Fortis les observaient en silence, tandis qu’ils démontaient et reconstruisaient un plan de défense comme s’il s’agissait d’un cours ordinaire.
« Riven tiendra le passage étroit, conclut Lyssaria, sa voix couvrant nettement le sifflement du vent à l’extérieur. Caster contrôlera le terrain. Je fournirai un appui et assurerai la défense aérienne. Le reste de la Classe Fortis formera trois lignes de soutien qui se relayeront derrière le front pour achever tout ce qui sortira des décombres. »
Riven se tourna vers la porte, resserra ses gants et déverrouilla le loquet. La chaleur brûlante de l’extérieur lui frappa aussitôt le visage.
« Ne compte pas sur moi pour garder qui que ce soit derrière si certains ratent leur tour », grommela Riven par-dessus son épaule.
« Je ne compte pas sur toi pour garder qui que ce soit, Riven, répondit Lyssaria avec douceur, tandis qu’un infime sourire effleurait le coin de ses lèvres. Contente-toi de tenir ta position. Ce serait très agaçant d’entendre mon frère se plaindre si tu rates ton évaluation. »
Riven rougit de colère et serra les dents en se retournant vers elle. « Je ne vais rien rater du tout ! Et arrête de parler de cet idiot ! »
Il claqua la porte derrière lui et sortit dans le vent brûlant et hurlant avant qu’elle ait pu répondre.