Chapitre 327
Dans la salle principale de la maison du doyen, les villageois tremblants s’étaient rassemblés dans la pièce du fond.
Nous avions choisi ce bâtiment parce que ses murs de pierre épais et ses poutres en bois étaient assez solides pour résister à un impact si un combat éclatait dans la rue. Un petit feu bien maîtrisé crépitait dans l’âtre de pierre, allumé par l’un de nos mages de soutien ; juste assez pour réchauffer l’air sans enfumer la pièce.
« Pour résumer… » dis-je en posant les coudes sur mes genoux et en regardant le doyen blême et tremblant assis en face de moi. « Le froid est arrivé tôt, les récoltes ont été mauvaises et les soldats du coin sont partis il y a un mois pour aider le fort du nord. »
Le vieil homme laissa échapper une toux sèche et creuse, en resserrant autour de son cou son manteau de laine élimé. « Oui, Jeune maître… Quand le froid est devenu mordant et que la maladie a tué nos derniers animaux, le seigneur a rassemblé ses chevaux, pris ses hommes et est parti vers le sud, en direction du fort inférieur. Il nous a dit de tenir bon et d’attendre des secours qui ne sont jamais venus. »
« … »
« Quand l’avalanche a enseveli le col sud, nous nous sommes retrouvés piégés », poursuivit le doyen, la voix tremblante d’âge et d’épuisement.
« Il y a quelques jours, nos dernières réserves de grain se sont épuisées. Le blizzard était si violent qu’on ne pouvait même plus sortir couper du bois, et le vent s’est mis à hurler dans la vallée d’une façon atroce. Les trois derniers gardes qui nous restaient ont paniqué et se sont enfuis dans la forêt pendant la nuit. Nous n’avions ni nourriture, ni armes, ni endroit où fuir. Alors nous nous sommes réfugiés ici, en priant pour que le froid nous emporte vite. »
Assis sur une caisse en bois, j’absorbai ses paroles en silence.
Une maladie des cultures, des soldats partis, un col bloqué et une Porte sur le point de s’ouvrir. Super. Vraiment super, pensai-je en reliant les événements. La simulation avait bâti toute une chaîne de catastrophes pour expliquer pourquoi ces villageois se retrouvaient piégés en plein sur la trajectoire d’une menace de rang 4.
Je soufflai doucement et secouai la tête, tandis que je prenais la mesure de notre tâche. Quel que soit le scénario concocté par le système de l’académie, cela ne changeait rien au travail qui nous attendait.
Je jetai un regard circulaire dans la pièce. Tous nos camarades n’étaient pas là.
Dehors, Garret et Damon dirigeaient la première ligne : ils déblayaient la neige et empilaient de lourdes bûches pour barrer la rue nord. Sera se trouvait sur la crête avec ses éclaireurs légers, tandis que Malva avait emmené cinq personnes fouiller les maisons des environs et vérifier qu’aucun survivant n’avait été laissé derrière.
Ici, seul un petit groupe — Roan, Alice, Lena, deux ou trois autres élèves et moi — s’occupait des réfugiés.
Mon regard s’arrêta sur le petit garçon assis près des genoux du doyen, le même que Roan avait failli embrocher un peu plus tôt. Il levait vers nous des yeux grands et vides, tremblant de tout son corps tandis qu’il serrait contre sa poitrine un bol en bois vide.
Je me concentrai sur le point d’ancrage au fond de mon âme et plongeai la main dans ma Poche du Néant.
Je n’étais pas tout à fait certain que de vrais objets venus de l’extérieur de la simulation puissent passer sans encombre, ou que la logique spatiale de la capsule ne fasse pas buguer la nourriture. J’avais vérifié que ma Poche du Néant fonctionnait, mais pas que la vraie nourriture qu’elle contenait apparaîtrait correctement dans ce monde factice.
Mes doigts effleurèrent quelques vêtements de rechange, des bonbons, puis se refermèrent enfin sur trois petits paquets soigneusement enveloppés dans du papier ordinaire. Je les sortis à la lumière. Le papier me parut tout à fait normal dans ma main et, lorsque je le déballai, plusieurs belles tablettes de chocolat noir apparurent.
Ça marchait, en fait.
J’en gardais toujours en réserve, en partie par habitude, pour en offrir à Mia et Seris, mais surtout parce que j’aimais les douceurs et que le chocolat en faisait partie. Je cassai une tablette en petits morceaux. Le claquement net résonna dans la pièce silencieuse.
« Tiens », dis-je doucement en me penchant pour tendre un morceau au petit garçon.
Il tressaillit légèrement et resserra autour de ses épaules son chiffon de laine. Il contempla ma main, ses grands yeux bruns allant de mes cheveux blancs au morceau sombre posé dans ma paume. Il renifla prudemment l’air, attiré par son parfum riche et sucré.
« C’est sans danger », lui dis-je d’une voix calme et posée. « Ça te donnera un peu d’énergie. »
Lentement, sa petite main sale se tendit, saisit le morceau et le fourra directement dans sa bouche. Ses yeux s’écarquillèrent aussitôt quand la saveur douce et intense envahit sa langue. Un minuscule son de réconfort lui échappa, malgré lui.
À côté de lui, le vieil homme inclina la tête vers moi, les mains tremblantes. « Merci, Jeune maître… Merci. »
Je tendis les autres morceaux au vieil homme pour qu’il les partage entre les enfants et les villageois les plus faibles assis à proximité. De l’autre côté de la pièce, Garret observait la scène depuis l’embrasure de la porte, avec une expression discrète et rare sur son rude visage de nain, avant de reporter son attention sur la rue.
Mon esprit vagabonda tandis que je regardais une petite fille appuyer la tête contre le genou d’une femme plus âgée, en mâchant goulûment son morceau de chocolat.
Ce ne sont pas de vraies personnes, me rappelai-je à voix basse, les yeux fixés sur le vacillement des flammes. Le système de l’académie les a créées pour une épreuve factice.
Pourtant, à voir leurs lèvres gercées et leurs épaules secouées par le froid, cette logique me semblait bien fragile. Ma raison savait que ce n’était qu’une simulation, mais mes tripes s’en moquaient.
Cela me rappelait trop Wayford.
Quand j’avais été jeté dans la Guerre de la Foi, lors de mon Épreuve d’éveil du chemin, j’avais su dès le début que je me trouvais dans un royaume du passé.
Je savais que l’époque de Roran, de Mia et de l’ancien royaume s’était achevée des siècles auparavant. Je savais que tous ceux à qui je parlais, tous les enfants qui couraient dans les rues de Wayford et tous les soldats assis près du feu de la taverne étaient déjà morts, des fantômes rejoués par la profondeur terrifiante de l’épreuve.
Je m’étais dit de garder mes distances. Je m’étais dit de ne pas m’attacher.
… Et j’avais complètement échoué.
Je m’étais entraîné auprès de Roran jusqu’à ce que sa voix bourrue devienne mon point d’ancrage. Je m’étais assis dans la cuisine de l’orphelinat à regarder Mia remuer le ragoût, et je m’étais habitué à la chaleur tranquille qu’elle apportait à ce monde brutal.
J’avais appris leurs noms, partagé leur nourriture et combattu pour leur survie. Et, au bout du compte, j’avais vu Wayford brûler. J’avais serré Mia dans mes bras tandis que son âme se brisait, puis j’avais dû la réduire en cendres de mes propres mains pour la sauver des ténèbres.
À présent, assis dans cette pièce pour une épreuve factice, je sentais le même poids fantomatique m’écraser la poitrine. Les capsules de l’académie excellaient à imiter la réalité, mais, pour moi, ce réalisme ressemblait à une mauvaise plaisanterie. Il faisait remonter des souvenirs que je m’efforçais d’enfouir à chaque instant où j’étais éveillé.
Je pris une inspiration discrète pour chasser le brouillard glacial de mes pensées, au moment où la porte d’entrée grinça et où des bottes frappèrent le seuil pour en faire tomber la neige.
Malva entra dans la pièce en s’essuyant le front malgré le froid glacial du dehors. Derrière elle, deux élèves aidaient avec précaution trois autres villageois à entrer : une femme blessée, la jambe bandée, et deux jeunes filles tremblantes.
« C’étaient les derniers », annonça Malva, sa voix portant à travers la pièce. « Nous avons vérifié chaque bâtiment du quartier est. Ça nous fait vingt-sept survivants au total. Ils sont tous à l’abri ici, maintenant. »
« Beau travail », dis-je en me levant et en ajustant la sangle de Tempest à ma hanche.
Avant que quiconque puisse ajouter un mot, une lourde pression parcourut l’air. Ce n’était pas un bruit, mais un changement soudain et violent dans le mana.
Alice leva brusquement la tête vers le plafond. « Leo… tu as senti ça ? »
« Ouais », grogna Roan en resserrant sa prise sur sa lance, les yeux plissés. « Quelque chose vient de changer dans l’air. »
Je fermai les yeux une demi-seconde et étendis mes sens du mana. La pression atmosphérique ne venait ni du ciel ni du centre du village : elle se concentrait sur la crête nord, à environ huit cents mètres de nous.
« C’est sur la crête », dis-je d’un ton plat. « La Porte s’ouvre. »
Je fis demi-tour et sortis droit du bâtiment. En débouchant dans la rue, le blizzard hurlant de la montagne me mordit la peau. Là-haut, sur la crête nord, le mana spatial s’enroulait en un vortex dense et instable, déformant l’air comme la chaleur qui s’élève d’une route goudronnée.
Derrière moi, la porte d’entrée s’ouvrit avec un petit clic. Roan, Alice et Malva sortirent dans le vent glacial et rejoignirent Garret et Damon dans la rue. Plus loin, le reste de la Classe Ascendant commença à se rassembler, le visage blême, tourné vers la crête.
« Alors… » demanda Roan en posant sa lance sur son épaule, les yeux rivés sur l’air qui se tordait. « Qu’est-ce qu’on fait, Leo ? On monte là-haut, on frappe la faille et on élimine ce qui en sort ? Un truc dans ce genre, ou tu as un plan ? »
« Si ce n’était qu’une simple brèche, on prendrait la tête et on remonterait la colline. Mais ce n’est pas comme ça que cette épreuve est conçue », répondis-je à voix basse.
Je me retournai vers la rue et observai les trente-sept élèves rassemblés devant moi. Avec Roan, Alice, Malva, Garret et moi, nous formions toute notre unité. Trente-huit combattants prêts à affronter une Porte de rang 4.
Le boss de la Porte ne sera pas le principal problème, pensai-je en examinant les lieux. Un boss de faille de rang 4 reste à la portée d’une équipe complète d’élèves. La vraie menace, c’est la vague de monstres. Une fois la Porte ouverte, les bêtes ne vont pas faire la queue pour nous combattre. Elles vont dévaler les pentes dans toutes les directions.
Il y avait moins d’un kilomètre entre la crête et cette maison. Si ne serait-ce que trois ou quatre bêtes franchissaient notre première ligne dans la confusion, elles défonceraient ce bâtiment de bois et tueraient les vingt-sept civils à l’intérieur avant que quiconque ait le temps de réagir.
« Notre objectif ne consiste pas seulement à fermer la Porte », lançai-je assez fort pour que chaque élève m’entende. « Nous devons protéger les civils et éviter toute perte dans nos rangs. Autrement dit, on ne prend aucun risque. »
Je me tournai vers le groupe d’élèves près du blocus. « Qui ici a l’Affinité pour la Terre ? »
Un grand garçon aux cheveux bruns courts s’avança et leva la main. « J’ai l’Affinité pour la Terre. »
Je le regardai, cherchant son nom dans ma mémoire. « Comment tu t’appelles ? »
Le garçon cligna des yeux, l’air légèrement décontenancé. « Jarek. On est dans la même classe depuis cinq mois, espèce d’abruti. Tu pourrais au moins retenir mon nom. »
« Oui, oui. Jarek », acquiesçai-je sans perdre contenance. « Quelle épaisseur de mur peux-tu dresser autour de cette maison avec le mana qu’il te reste ? »
Jarek jeta un coup d’œil par-dessus son épaule en direction de la maison du doyen, étudiant ses fondations de pierre et sa charpente en bois. « … Si je me concentre sur la solidité plutôt que sur la hauteur, je peux couvrir le rez-de-chaussée d’une couche de pierre et de terre compactées épaisse de deux pieds. Il me faudra environ une minute pour la former. »
« Fais-le », ordonnai-je. « Renforce les fondations et bouche toutes les fenêtres du rez-de-chaussée, en ne laissant que l’entrée principale dégagée. On va transformer toute cette maison en forteresse. »
« Compris », répondit Jarek en se dirigeant aussitôt vers le côté de la maison. Il enfonça les mains dans le sol recouvert de neige, son mana flamboyant.
« Malva », l’appelai-je en me tournant vers elle. « Prends six combattants et quatre mages. Tu assureras la garde autour de la maison. Votre seul travail, c’est de vous poster devant le bâtiment et de tuer tout ce qui franchira notre ligne principale. Rien ne doit toucher ces murs. »
Malva acquiesça fermement. « Compris. Je vais choisir le groupe tout de suite. »
Il nous restait donc vingt-six personnes pour l’équipe d’assaut principale, près de la crête.
On ne peut pas les combattre en terrain découvert quand la vague déboulera, pensai-je en regardant le sentier étroit qui reliait la crête à l’entrée du village. Quand nous monterons là-haut, il faudra forcer les bêtes à passer par un seul point de passage resserré. À la prochaine étape, nous demanderons à Jarek de construire des murs de pierre autour du point d’apparition de la Porte, pour pousser toute la vague droit sur notre première ligne.
« Roan, Alice, Garret », dis-je en avançant vers le milieu de la rue, tandis que Tempest émettait un léger bourdonnement dans son fourreau. « Rassemblez les combattants de première ligne et nos meilleurs attaquants. Nous allons porter le combat sur la crête avant que la première vague ait le temps de s’organiser. »
Roan sourit et fit rouler ses épaules, la pointe de sa lance brillant sous le ciel. « Hé hé hé. Là, tu me parles. »
« Arrête ça, abruti. Tu me fiches la trouille », dis-je. « En route. »