༺ Soumission de l'Oiseau-tonnerre (4) ༻
J'avais l'impression d'être blotti dans un cocon douillet.
La douleur intense qui enveloppait tout mon corps s'était atténuée. Après avoir cligné des yeux à quelques reprises, ma vision trouble s'éclaircit et le paysage environnant se dévoila.
Alors, mes yeux s'écarquillèrent.
C'était un monde lumineux. C'était la seule façon de le décrire.
Le soleil suspendu dans le ciel dégageait une sensation de douceur qui n'éblouissait pas les yeux.
Autour de moi se dressaient des rangées d'arbres qui émettaient une pâle lumière jaune. Au-delà de l'horizon, il n'y avait rien d'autre qu'une lumière inconnue.
« Quel est cet endroit… ? »
J'avais été invité dans un monde inconnu. C'était semblable à l'« Enfer fictionnel » que Leafa l'Illusoire avait utilisé.
Cependant, la différence entre ce monde lumineux et l'« Enfer fictionnel » était que je n'avais jamais vu cet endroit dans ❰Magic Knight of Märchen❱. C'était un territoire inexploré.
Malgré mon état de confusion, j'essayai de donner un sens à la situation.
[Es-tu surpris ?]
« …… !! »
Une voix grave résonna dans ma tête. Je tournai rapidement la tête en direction de la voix.
Un immense oiseau noir, qui semblait totalement déplacé dans le décor environnant, se tenait là ; il replia ses ailes et posa son regard sur moi. C’était l’« Oiseau-tonnerre Galia ».
Mon cœur se serra un court instant, mais en réalisant qu’il n’était pas en position de combat, je baissai ma garde.
« Que se passe-t-il ? »
[Il semble que nous soyons dans le « Royaume du Milieu ». Il apparaît que mon ancien maître nous y a invités.]
Le Royaume du Milieu. Un lieu où les âmes proches de la mort, ou celles qui étaient décédées sans avoir encore rejoint l’au-delà, étaient conviées afin de mettre de l’ordre dans leurs pensées et, finalement, trouver la paix.
Il servait également de point de relais pour les âmes aspirant à retrouver d’autres âmes dans l’au-delà. Cela leur permettait de passer le reste de l’éternité ensemble.
C’était un élément du guide de ❰Magic Knight of Märchen❱. Il était connu comme un cadre préparé pour les personnages ayant malheureusement péri.
Dans l’histoire du jeu, cependant, il n’y avait aucune raison pour qu’Ian vienne dans ce monde. Le jeu se terminait avec lui devenant un Magic Knight renommé ayant fondé une famille heureuse avec l’héroïne choisie.
« Alors, je suis là… »
Pour autant que je sache, le Royaume du Milieu était situé à la frontière entre ce monde et l’au-delà. Dans ce monde, le temps s’écoulait indéfiniment, et par conséquent, aucun temps ne s’écoulait dans la réalité.
Il n'y avait rien à faire ici. Même la magie ne fonctionnait pas.
Il semblait que celle qui m'avait invité dans ce monde était l'ancienne maîtresse de l'Oiseau-tonnerre, la « Grande Sorcière de la Colère du Ciel ». Une sorcière tragique du passé de Luce qui avait accueilli la mort sous le poids de fausses accusations.
« Où est ton ancienne maîtresse ? »
L'Oiseau-tonnerre leva la tête et pointa son bec vers le soleil, qui émanait une lumière douce. Ses rayons réchauffèrent délicatement tout mon corps.
[Le parfum auquel j'aspire provient de là-bas.]
Cela signifiait-il que le soleil était la Grande Sorcière de la Colère du Ciel ?
Bien que je comprenne vaguement la situation, je ne pouvais m'empêcher de me sentir un peu confus.
De plus, le succès [À Gretel] était l'un des accomplissements légendaires qui se débloquaient lorsqu'on terminait un scénario majeur, mais il n'y avait ni récompenses distinctes ni nouveaux événements. C'était simplement une sorte de trophée.
Qui aurait pu imaginer que les choses tourneraient ainsi ?
[Je veux connaître ton nom.]
La voix de l'Oiseau-tonnerre résonna dans mon esprit. J'avais l'impression qu'elle vibrait à l'intérieur même de ma tête.
« … Isaac. »
[Je suis « Galia »… Après avoir souffert sous cette malédiction pendant des années… Merci de m'avoir sauvé, enfant. Je le pense vraiment du fond du cœur… Merci.]
La voix profonde mais douce de l'Oiseau-tonnerre contenait un léger sanglot. Je ne pouvais qu'observer sa silhouette en silence.
[Adadapubu !]
Soudain, la voix d'un garçon plein d'énergie s'éleva à mes pieds.
En baissant la tête, je vis un petit familier qui me fixait intensément. C'était un familier raton laveur avec du mana de foudre enroulé autour de sa queue.
Aucune fenêtre de statut n'apparut. Peut-être était-ce parce qu'il n'avait pas de corps physique.
Mais, qu'est-ce que c'est que ça… ?
« …… ! »
Soudain, de nombreuses bêtes magiques entourées de mana élémentaire m'encerclèrent. Elles apparurent devant moi en un clin d'œil.
Surpris, je regardai précipitamment autour de moi.
Ces familiers étaient…
« Ceux que j'ai combattus plus tôt… ? »
C’étaient les familiers qui avaient été totalement corrompus par le mana des ténèbres et qui avaient connu une fin atroce à cause de ma magie.
Cependant, il ne restait plus aucune trace de mana des ténèbres sur leurs corps.
[Merci, pubu !]
« Hein ? »
Le familier raton laveur violet cria à mes pieds avant de serrer étroitement ma jambe.
Puis, les familiers qui m’avaient entouré commencèrent à s’approcher de moi.
Ils frottèrent doucement leurs joues contre mon corps, se blottirent contre moi, ou léchèrent mes joues et le dos de mes mains avec leurs langues.
Je me sentais totalement déconcerté.
[Merci, miaou !]
[Kuooooh─ ! Merci ! Merci infiniment !]
[Merci de m’avoir libéré de ce démon !]
[Merci, merci…]
[Gratitude au Grand !]
Les voix d'innombrables familiers résonnaient doucement dans ma tête comme des vagues.
Les émotions amères qu'ils avaient nourries alors qu'ils étaient contrôlés par Vera l'Invocatrice s'infiltraient en moi.
À chaque mot qu'ils prononçaient, une onde erratique et tiède semblait engloutir mon cœur en continu, m'envahissant d'un sentiment solennel.
[Kyahahaha ! Tu es fort, l'ami ! Tu as encaissé un sacré coup !]
Hakil, la bête magique rouge géante, s'approcha de moi avec un rire chaleureux. Sa tête de tortue, son corps musclé et les yeux sur ses trois paires d'ailes étaient toujours les mêmes.
Les familiers cessèrent leurs gestes affectueux et regardèrent Hakil à l'unisson.
Hakil s'arrêta devant moi, me regarda avec douceur et plia un genou pour s'asseoir.
Les yeux sur les ailes de Hakil étaient tous fermés. Ses ailes étaient légèrement repliées comme pour me témoigner son respect.
[Tu vois, j'ai toujours voulu explorer le vaste monde avec mon maître.]
murmura Hakil, les yeux baissés.
[Mais, après avoir été contrôlé par ce démon… j'ai fini par tuer mon maître de mes propres mains. Ce jour-là, j'ai tout perdu.]
Une voix gémissante résonna faiblement dans mon esprit.
[Vivre sous les ordres de ce démon était vraiment horrible… Même si nous étions autrefois ennemis, merci de m’avoir sauvé… Vraiment, merci… Je n’oublierai jamais cette faveur…]
Hakil ne put retenir ses larmes et se couvrit les yeux de ses grandes mains.
Après Hakil, les autres familiers commencèrent à partager leurs propres histoires. J’écoutais en silence.
[J’ai rencontré ce démon alors que je mangeais de la viande avec mon maître, miaou… Maintenant, je ne peux plus oublier l’odeur du sang de mon maître, miaou…]
[Mon maître s’endormait toujours avec moi dans ses bras. J’adorais être dans son étreinte… Mais je l’ai tué de mes propres mains. Alors qu’il agonisait, il m’a dit que ce n’était pas grave. Il m’a remercié d’avoir voyagé avec lui…]
[Mon maître m’a recueilli quand j’étais abandonné. Je me souviens encore très bien de la sensation de lui transpercer le cœur…]
[Adadapubu…]
[Jerry, j’étais tellement en colère d’être contrôlé de force par cette femme ! J’étais tellement furieux ! C’était si dur ! Je pleurais tous les jours !]
Je ne pouvais pas les sauver. Ils avaient été si profondément corrompus par le mana des ténèbres qu’ils ne pouvaient plus être sauvés, même si Vera l’Invocatrice était morte.
Même s’ils avaient été libérés de Vera, ils auraient mené une existence maudite, incapables de réprimer leurs pulsions meurtrières. Ils auraient continué à tuer des gens.
C’est vrai. Je ne méritais pas leur gratitude. J’avais simplement tué les familiers ici présents sans hésitation pour éviter une mauvaise fin.
Pourtant, ils pensaient que je les avais sauvés.
Ils avaient aspiré à la mort, à une fin pour leurs souffrances.
« Est-ce donc ainsi… »
Malgré les nombreuses voix qui résonnaient dans ma tête, je comprenais chacune des histoires de ces familiers.
Alors, je me sentis soulagé.
Pendant un moment, les familiers partagèrent les innombrables récits qu'ils avaient accumulés au cours de leur existence, riant et pleurant à mesure qu'ils parlaient.
Je hochai la tête, caressai leurs cheveux et leur tapotai le dos.
Combien de temps s'était écoulé ?
À l'horizon, une ou deux silhouettes humaines émergèrent dans la vaste étendue de lumière. Leur nombre se multiplia rapidement, atteignant des dizaines en un rien de temps.
Comme pour venir nous accueillir, les individus tournèrent leur regard vers nous.
L'intensité de la lumière rendait difficile la distinction de leur apparence exacte, pourtant, il semblait que tous les familiers les reconnaissaient.
[… ?]
Les familiers se figèrent, sous le choc, comme si le temps lui-même s'était arrêté. Les yeux de Hakil s'écarquillèrent également, incrédule.
Cet endroit servait de relais pour les âmes dans l'au-delà. Il était évident que les personnes du Royaume du Milieu du Ciel avaient amené quelqu'un avec elles.
Bientôt, des larmes commencèrent à monter aux yeux des familiers.
Ils coururent ou volèrent vers ces personnes.
En un instant.
Les familiers pleurèrent en serrant leurs maîtres dans leurs bras. Ils leur racontèrent à quel point ils leur avaient manqué et à quel point ils avaient été tristes.
Les maîtres serrèrent étroitement leurs familiers, caressèrent leurs têtes et écoutèrent leurs pleurs avec un sourire doux.
[Ça fait un bail, Dyke.]
Hakil se tint devant son maître, un homme musclé, et le salua.
Alors que son maître gloussait et tendait le poing, Hakil hésita un instant.
[…]
Hakil cogna son poing contre celui de l'homme musclé. Il semblait plongé dans ses pensées, se remémorant le temps qu'il avait passé avec son maître.
Peu après, les familiers et leurs maîtres respectifs commencèrent à marcher ensemble, vers le vaste monde de lumière, en direction de l'au-delà.
Les familiers se retournèrent vers moi et crièrent leurs adieux.
[Merci ! Vraiment, merci !]
[Merci, humain !]
[Je n'oublierai jamais cette faveur !]
[Adadapubu !]
[Je suis vraiment reconnaissant, miaou !]
[Kuooh ! Cette marque de flamme ! Je me souviendrai de toi pour toujours !]
[Je garderai la grâce de ton noble acte dans ce corps de feu, même dans l'au-delà… !]
[Prends soin de toi ! Merci ! Merci ! Vraiment, vraiment, merci… !]
La lumière vive enveloppa les familiers alors qu'ils retournaient auprès de leurs maîtres.
Ils disparurent au-delà de l'horizon, emplis d'enthousiasme.
J'observai la scène en silence, une émotion indescriptible m'envahissant.
Désormais, ils seraient ensemble pour l'éternité. Ce serait assez long pour oublier la douleur qu'ils avaient endurée.
Ils allaient entamer de nouvelles aventures qu'ils n'avaient pu mener à bien dans ce monde.
Les silhouettes des familiers disparurent de mon champ de vision.
Je fermai les yeux un instant, puis traitai mes émotions en silence.
[Je peux le ressentir.]
La voix de l'Oiseau-tonnerre résonna dans ma tête.
[Mon ancien maître semble être très reconnaissant.]
Bien que le soleil ne fût pour moi que chaud et doux, il semblait être perçu différemment par l'Oiseau-tonnerre.
[Même quand j'ai perdu la raison, je pouvais encore sentir le cœur de Gretel. Je savais donc que tu étais devenu son ami. Je voulais te dire merci, enfant. Il semble que mon ancien maître te soit également reconnaissant pour la même raison.]
« … »
Gretel. L'ancien nom de Luce.
J'étais plongé dans mes pensées. Je relevai calmement la tête pour fixer la Grande Sorcière de la Colère Céleste, qui veillait sur la frontière entre ce monde et l'au-delà.
Dans l'« Acte 3, Chapitre 4, Soumission de l'Oiseau-tonnerre » de ❰Magic Knight of Märchen❱, il restait une ultime mission —
— Rattraper Luce, qui tombait du ciel, impuissante, son mana totalement épuisé. Ce voyage s'achèverait sur cette simple tâche.
Mais je réalisai alors pourquoi je me trouvais dans le Royaume du Milieu du Ciel.
J'avais besoin de temps pour mettre de l'ordre dans mes idées.
« … Je suis sur le point de mourir, n'est-ce pas ? Et toi aussi. »
Demandai-je en tournant la tête vers l'Oiseau-tonnerre.
L'Oiseau-tonnerre inclina la tête.
[Il semblait que tu dissimulais délibérément ton identité, alors j'avais l'intention de protéger ton secret, mais il semble que ce ne soit plus nécessaire désormais.]
Une réponse détournée. Il n'était pas difficile de comprendre ce que ces mots signifiaient.
Ha, je savais que ça finirait comme ça. Comment aurais-je pu survivre indemne après avoir combattu l'Oiseau-tonnerre Galia, niveau 175 ?
C'était une fin futile. J'avais fait tout ça pour éviter une mauvaise fin…
Cependant, aucune émotion ne me submergea, aucune intensité ne vacilla. C’était comme si les sentiments les plus éphémères passaient sans laisser la moindre trace.
Être capable de rester calme, même face à la mort, devait être l’effet de [Souverain de glace].
Quelqu’un a dit un jour : « Si le monde devait s’arrêter demain, je planterais quand même un pommier aujourd’hui. » C’est exactement ce que je ressentais à cet instant.
« Renvoie-moi. »
Puisque nous en sommes là, il me reste une dernière chose à faire.
« Luce est sur le point de tomber. Il n’y a personne d’autre que moi pour la rattraper. »
Si je suis condamné à mourir de toute façon, autant sauver quelqu’un qui m’est cher.
J’adore Luce. Tant que ❰Magic Knight of Märchen❱ sera ma réalité, je ne supporterai pas de la voir souffrir.
Alors, au moins, je veux sauver Luce avant de partir.
Et c’est alors que cela se produisit.
[La Grande Sorcière de la Colère Céleste vous exprime sa gratitude !] [La Grande Sorcière de la Colère Céleste contemple votre destin et vous offre le cadeau qu’elle juge le plus nécessaire pour vous !]
Une nouvelle fenêtre système apparut.
« Argh ! »
Soudain, je ressentis une douleur cuisante sur mon poignet gauche.
Surpris, je baissai les yeux. Un sceau noir, en forme de cercle magique, était en train de s'y graver.
Une fois l'inscription terminée, la douleur cessa instantanément.
« Qu'est-ce que c'est que ça… ? »
[Félicitations ! Vous avez acquis le [Cercle de contrat de familier 8 étoiles] !]
J'en restai bouche bée.
Les bêtes magiques de 1 à 4 étoiles pouvaient être invoquées via un Cercle d'invocation de familier et, si leurs volontés s'alignaient, un contrat pouvait être formé.
De 5 à 7 étoiles, elles ne pouvaient pas être invoquées par un tel cercle, mais si elles se rencontraient et que leurs volontés s'alignaient, un contrat restait possible.
En revanche, une créature 8 étoiles ne pouvait pas conclure de contrat de familier à sa guise, même en cas de bonne entente ou de compréhension mutuelle. Un sceau spécial était requis. Ce sceau, le « Cercle de contrat de familier 8 étoiles », ne pouvait être obtenu que dans les toutes dernières étapes de ❰Magic Knight of Märchen❱.
La Grande Sorcière de la Colère Céleste me l'avait accordé.
Quel genre de destin avait-elle entrevu pour offrir cela à quelqu'un qui était sur le point de mourir ?
Alors que j'étais sur le point d'interroger la Grande Sorcière de la Colère Céleste, je perdis ma voix.
La lumière émanant de la sorcière commença à envelopper mon corps tout entier.
─ À Gretel.
Soudain, une jeune fille vêtue d'une robe bleu marine usée apparut devant mes yeux. Ses cheveux rose doré étaient particulièrement magnifiques.
Elle riait aux éclats face à une vieille sorcière au nez crochu, coiffée d'un chapeau noir.
Une petite fille de 10 ans, pleine de curiosité. Elle tenait la main de la sorcière et partait à l'aventure.
Le temps passa, et la jeune fille, désormais en uniforme scolaire, souriait radieusement à la cérémonie de remise des diplômes de l'académie aux côtés de la sorcière.
Le temps passa encore, et la femme devenue magicienne vantait ses exploits auprès de la sorcière.
Le temps s'écoula de nouveau, et la dame devenue Maître de la Tour tenait la main de la sorcière, prête à entamer une nouvelle aventure.
Son sourire radieux n'était en rien différent du rire innocent de la fillette de 10 ans. La sorcière était si comblée par cette scène qu'elle en riait joyeusement.
La Grande Sorcière de la Colère Céleste. Les événements qui se seraient déroulés si elle n'était pas morte tragiquement.
Le destin imaginé par la Grande Sorcière de la Colère Céleste, une réalité qui n'a jamais vu le jour.
C'étaient des fragments d'un futur perdu, un doux réconfort dans l'océan des souvenirs.
─ Je t'aimerai toujours.
Imprégné de cette vision une dernière fois, je fermai doucement les yeux.