Chapitre 2
Cauchemar de Regina
Regina tombait dans un puits sans fond, mais le sol n'était pas fait de terre. C'était de la cendre chaude qui brûlait sa peau à chaque contact. Autour d'elle, l'air sentait le métal fondu et la chair grillée.
— Maman ? Papa ? cria-t-elle.
Mais sa voix se transforma en un crissement de métal rouillé.
Soudain, les ombres autour d'elle se dressèrent. Elles n'avaient pas de visage, mais elles avaient des bouches. Des milliers de bouches qui s'ouvraient pour hurler à l'unisson, un son si fort que ses tympans semblaient éclater.
« TU ES À NOUS ! TU ES LE FEU ! »
La cendre se transforma en flammes bleues, froides comme la glace mais brûlantes comme l'enfer. Elles s'enroulèrent autour de ses jambes, de ses bras, de sa gorge. Elle voulait respirer, mais ses poumons se remplirent de poussière noire. Elle essaya de se débattre, mais ses membres ne lui obéissaient plus. Ils étaient devenus du verre, fragiles et tranchants.
Une silhouette immense, faite de feu noir, se matérialisa devant elle. Elle n'avait pas de forme humaine. C'était une masse de volonté pure, une conscience ancienne et affamée.
« Regarde-toi, maîtresse, » gronda la voix, non pas dans ses oreilles, mais directement dans son cerveau, lui faisant saigner les oreilles. « Tu n'as pas encore compris. Nous sommes en toi, nous sommes ta puissance. »
La créature tendit une main de flammes vers son visage. Regina sentit une douleur atroce, comme si on lui arrachait la peau pour la remplacer par du charbon ardent. Elle hurla, mais le cri fut avalé par le feu.
« Accepte-nous. Libère-nous. Ou tu mourras consommé par ton pouvoir.»
La douleur devint insupportable. Regina sentit son cœur se briser, puis se reconstituer en une boule de feu qui pulsait dans sa poitrine. Elle vit ses parents, minuscules et lointains, qui tentaient de l'attraper, mais les flammes les repoussaient. Elle voulut leur crier de fuir, mais sa bouche se referma, scellée par le feu. Puis, tout s'effondra dans une obscurité absolue, suivie d'un silence plus lourd que la mort.
***
Pendant le cauchemar
Séléne et Élias se levèrent ensemble pour aller ouvrir la porte. Ils se portaient l'un l'autre, Séléne en pleurs, Élias muet. Ils traversèrent le couloir, puis les escaliers, enfin la halle, à une vitesse tellement lente qu'un ver de terre paraîtrait rapide¹. Quand ils arrivèrent enfin à la porte, la personne à l'extérieur avait déjà sonné et frappé plusieurs fois.
Les Ruesga ouvrirent et virent un homme. Il était brun aux yeux noirs, portait un manteau noir et un pantalon de la même couleur. Dès qu'il entra, il posa son manteau. Son t-shirt vert, où il était écrit « Je suis un médecin d'exception », était à moitié recouvert par un pull bleu, sur le dos duquel était inscrit : « Bactérie, prends garde ». Il portait une mallette qu'il posa sur le sol pour en sortir une blouse blanche qu'il enfila. Il referma la mallette puis se présenta.
— Bonjour, je m'appelle Ilyra Drelesga. Vous pouvez m'appeler Docteur Drelesga. Emmenez-moi voir la patiente.
En voyant le médecin, les parents ne pouvaient pas croire qu'il était vraiment un médecin.
Ilyra savait que Regina, au fond de son cauchemar, avait besoin d'un repère rassurant, d'une présence qui ne ressemble pas à la mort. Il avait choisi ce t-shirt, cette blague, pour briser la glace, pour transformer la peur en curiosité. Si l'enfant ne paniquait pas, le traitement fonctionnerait.
Les parents, trop tétanisés, ne remarquèrent pas la finesse de sa manœuvre. Pour eux, il était juste étrange. Pour Regina, il était peut-être le seul être humain qui ne lui faisait pas peur.
— Nous sommes les Ruesga, numéro d'identification 7386-75-7289-68, dit le père d'une voix basse et tremblotante.
Puis ils se dirigèrent vers Regina. À la seconde où il vit Regina, son air joyeux devint sombre, inquiet.
— DEPUIS COMBIEN DE TEMPS ELLE EST COMME ÇA ?! cria le Docteur.
— Depuis quelques minutes, répondit Séléne.
— Quelques minutes ? Non, non, non, pas ça, dit le médecin.
— Que se passe-t-il ?
Sans même répondre, il courut vers Regina, pris une seringue remplie d'un liquide transparent dans sa mallette, puis avant de l'injecter dans le bras de la jeune fille demanda :
— Je dois injecté un médicament dans le corps de votre fille pour la sauver acceptez vous que je le fasse.
Les parents en pleur répondirent simultanément
— Oui bien sûr.
Presque immédiatement, Regina cria et se tortilla. Le cri de leur fille résonna dans les oreilles des Ruesga.
— Que ce passe t'il ? Qu'avait fait ? Qu'avait vous fait à ma fille ? pleura le père.
La réaction de la mère fut totalement différente. Elle fonça sur le médecin et le frappa en criant :
— Vous êtes un tueur, un tueur ! cria la mère.
— Madame éloignez vous de moi. Tous vas bien se passer
Regina se calma ; sa peau avait repris une teinte normale. Elle se réveilla sur son lit carbonisé, voyant ses parents en pleurs, et demanda :
— Maman, papa, qu'est-ce qu'il y a ?
Les parents se jetèrent sur leur fille, lui faisant des câlins et des baisers à profusion, pleurant.
Après quelques minutes :
— Merci, s'exclamèrent les Ruesga.
— De rien, c'est mon travail. Par contre, vous devez signer ce document.
Sur le document, il était écrit que le médicament administré était encore en cours de développement à cause de la douleur extrême que le patient ressentait. Ils signèrent sans hésitation.
— Si ça recommence, donnez-lui ça, dit-il en tendant une autre seringue.
— Que c'est il passé ?
— Je vais appeler un collègue pour réfléchir ensemble. Le médicament administré permet de réparer le corps humain à un certain point. Il faudra qu'elle dorme beaucoup pour récupérer.
Dès qu'il quitta la chambre, il appela son collègue et dit :
— Urgence P, 42 Rue des Nobles. Qu'est-ce que je lui dis pour qu'il attende ?
— Dis que c'est un problème de la pierre.
— Oui, chef.
Il raccrocha attendu quelques minutes faisant semblant de parler, puis revint dans la chambre.
— À cause du test de capacité de pouvoir, un fragment de son pouvoir a fait résonance avec son corps, augmentant sa chaleur corporelle.
Regina, fatiguée, demanda à ses parents si elle pouvait dormir dans leur chambre. La réponse fut bien sûr positive. Alors elle quitta son lit carbonisé et sortit de sa chambre pour aller dans la chambre en face. Les endroits touchés par Regina se carbonisées en quelques secondes. Quand elle arriva dans la chambre, sur le lit où elle s'allongea, sa peau irradiait encore une chaleur sourde. Le drap fumait là où ses doigts s'étaient crispés.
Les parents, quant à eux, raccompagnèrent le médecin à la sortie malgré sa réticence. Ensuite, ils montèrent au deuxième étage, l'étage des bureaux. Pour travailler. Cet étage se composait de deux bureaux. Le premier, à gauche, était celui de Séléne. Sa composition était simple : au centre se trouvait un bureau rempli de papiers avec des mots de sorcellerie. Son travail était simple : traduire cette langue, car cette famille pensait que la sorcellerie n'était pas que maléfique et que seules les malédictions étaient restées. Donc Séléne étudiait la langue et Élias, les pentagrammes.
La seule découverte de Séléne était la traduction de « Je », qui est Ith, et elle avait également découvert que la langue fonctionnait d'abord avec le sujet, puis l'objet et le verbe. Élias, lui, avait fait plus de découvertes : il avait tracé son premier pentagramme fonctionnel il y a deux ans. Le sortilège avait invoquer une boule d'eau qui s'était répandu partout. Quand il l'avait activé, tout autour de lui se trouvait ses notes, ce qui les avait tout effacées. Pendant qu'Élias pleurait de joie et de tristesse pour ses notes, Séléne riait de sa bétises.
— Révélation ! Les verbes finissent en -ar quand c'est au présent et en -or au passé ! s'exclama Séléne, qui grâce à ses recherches se changeait les idées.
Élias lui dit de se taire car Regina dormait. Il testa ensuite son nouveau pentagramme. Il avait compris comment il fonctionnait à peu près. Au centre se trouvait le symbole de la matière, aussi appelé symbole principal, qui donnait l'élément : l'eau, le feu, l'air, la terre, la lumière ou les ténèbres. Autour de ce symbole se trouvaient d'autres symboles appelés « modificateurs d'état ». Ils changeaient l'état de la matière construite par le symbole de la matière.
Il existait deux symboles différents : la température et la pression. La température était un triangle équilatéral : si la pointe était vers le symbole, alors il représentait la chaleur, et si c'était l'inverse, alors c'était la froideur. Et pour la pression, c'était similaire : si la flèche, le symbole qui la représentait, était vers l'intérieur, alors la pression était plus forte que l'atmosphère extérieur, et si c'était l'inverse, alors elle était inférieure. En fonction de la taille, la puissance changeait. Il restait encore plein d'autres symboles, mais beaucoup plus complexes, et Élias ne les comprenait pas.
***
Laboratoire de Soling
Plus loin, dans les profondeurs froides et stériles du laboratoire Soling, Elliot Swerta menait des analyses sur la pierre fondue. Le silence était absolu, seulement troublé par le bourdonnement des serveurs et le claquement de ses doigts sur le clavier.
Il venait de terminer son rapport quotidien. Ses yeux, cernés par des heures de travail, scannaient les données du test de Regina.
— Rapport numéro 42-Alpha, dit-il d'une voix monotone, enregistrant son message. « Anomalie détectée lors du test de la jeune Ruesga. La pierre a fondu. Les données brutes indiquent une surcharge énergétique sans précédent. Niveau de puissance : inestimable. Type : ... »
Il s'arrêta. Il avait vu les schémas. Il avait vu les résidus d'énergie. Ce n'était pas juste un pouvoir puissant. C'était quelque chose de plus ancien, de plus dangereux.
— Type : Pyrokinésie, souffla-t-il, les yeux écarquillés. Une pyrokinésie de niveau critique.
Un frisson parcourut son échine. La pyrokinésie. L'un des trois pouvoirs interdits. Un pouvoir qui ne se contentait pas de créer du feu, mais qui le voulait.
— Pauvre Regina, murmura-t-il en se levant, le cœur battant.
Il comprit immédiatement ce que cela signifiait. Si l'État apprenait que Regina était une pyrokinésiste, elle serait immédiatement retirée à sa famille, puis « neutralisée ». Ou pire, utilisée comme arme. Les Ruesga, avec leurs recherches, étaient déjà sur la liste de surveillance. Si on ajoutait un enfant aux pouvoirs interdits à leur profil, ils seraient anéantis.
Il saisit son téléphone, les mains tremblantes. Il composa le numéro privé des Ruesga.
— Bonjour, c'est Elliot. Écoutez-moi bien, il n'y a pas de temps à perdre ! Sa voix était rauque, empreinte d'une urgence absolue.
— Votre fille... Votre fille est... Elle est une pyrokinésiste. Si l'État le découvre, ils viendront la prendre. Vous devez fuir. Tout de suite !
Il s'interrompit, son regard se figeant sur l'écran de son ordinateur. Une anomalie de données clignotait en rouge vif. Puis il regarda la fenêtre.
— Stop, arrête… arrête… n'approche pas… cria Elliot. Non… c…c'est… c'est impossible… elle… elle est vivante… la pierre est vivante.
Le téléphone dans la main d'Elliot tomba par terre.
Soudain, une ombre s'étendit sur son bureau. Elliot se retourna, mais il était trop tard. À côté de lui, sur le rebord de la fenêtre, se trouvait le résidu de la pierre qui avait fondu lors du test. Il l'avait rangé là, dans un conteneur de verre, pensant l'avoir isolé. Mais le verre était brisé. La pierre n'était plus un simple caillou. Elle avait grandi. Elle pulsait d'une lumière rouge sombre, comme un cœur battant. Une substance noire, visqueuse et mouvante, s'en échappait, coulant sur le bureau comme une marée liquide.
— Non... souffla Elliot, reculant contre son bureau.
La pierre s'agrippa à lui. Ce n'était pas une force physique, mais une attraction magnétique terrifiante. Elle l'attira vers elle, le comprimant, l'aspirant. Elliot tenta de crier, de se débattre, mais sa bouche se referma, scellée par la substance noire. Sa mallette, son téléphone, son corps entier furent engloutis dans la masse noire de la pierre. Il n'y eut pas de bruit, pas de combat. Juste une absorption silencieuse et rapide. Le sang avait repeint le sol du laboratoire.
En une seconde, il n'y eut plus rien. Seule la pierre restait, posée sur le bureau. Elle semblait avoir grossi, pulsant d'une lumière rouge plus vive, plus intense. Elle était rassasiée.
¹ Note : Un ver de terre avance à environ 0,0034 km/h, l'escargot à environ 0,048 km/h. Dans ce passage, ce n'est que symbolique et signifie « marcher très lentement ».é