Chapitre 1
14 avril de l'ans 413 du nouveau calendrier. À 16 heure 03
LARKT, Laboratoire d’analyse des pouvoirs pour enfants naturels, Soling.
« Regina, nom de naissance inconnu, nom d’adoption Ruesga, veuillez avancer et toucher la pierre se trouvant devant vous », dit une voix robotique.
Regina était une jeune fille de 6 ans, aux cheveux châtains, mesurant 1,09 mètre. De ses yeux violets, elle regarda ses parents et murmura, d'une voix douce :
— Maman… j’ai peur.
Sa mère, aux cheveux châtains et aux yeux marron, sans réfléchir, s’avança. Puis, d’un coup, la voix robotique lança :
— Lady Séléne Ruesga, merci de reculer.
Séléne obéit immédiatement et recula. Regina, tremblante de peur, continua à s’avancer à pas de souris. Au loin, ses parents adoptifs déclarèrent à l’unisson que, quel que soit son pouvoir, ou même si elle n’en possédait aucun, elle resterait pour toujours leur fille adorée, leur fierté.
Pour Regina, il ne restait plus que quelques pas. Ses parents continuèrent à l’encourager. Quand elle fut enfin arrivée, elle se rendit compte que des fils dépassaient de la pierre et était branchée aux nombreuses machines autour. Elle se décida à regarder la pièce dans laquelle elle se trouvait. Elle était stérile, froide, jonchée de câbles reliés à de nombreuses machines toutes plus complexes les unes que les autres. Au loin, elle vit ses parents qui la regardaient et l’encourageaient.
Elle inspira fort, puis se lança. Elle posa délicatement sa main sur la petite pierre rouge juste devant elle. La pierre, devint de plus en plus rouge, de plus en plus chaude, de plus en plus lumineuse. Une odeur âcre de brûlé commença à régner. Effrayée, Regina recula rapidement et se blottit dans les bras de ses parents qui regardaient la pierre s’embraser.
« Erreur ! Anomalie détectée ! Erreur ! Anomalie détectée !... »
Séléne et Élias, le père, entourèrent leur fille pour la protéger pendant que l’alarme continuait de retentir. Alors que Regina pleurait de terreur, elle entendit une voix dénuée de toute émotion, distincte de l’alarme, mais elle ne comprit pas ce qu’elle disait et ne s’interrogea pas plus, préférant boucher ses oreilles.
Un groupe de personnes arriva d’un coup dans la grande salle avec des extincteurs. Ils se précipitèrent sur l’emplacement de la pierre. Après avoir éteint le brasier, il ne restait plus qu’une flaque rouge et l’assourdissante alarme.
Un jeune homme brun aux yeux verts, vêtu d’une blouse blanche arborant le logo de Soling — une clé de sol ornée de deux étoiles, l’une dans la boucle supérieure, l’autre au bas du trait — se dirigea vers un panneau, l’ouvrit, tapa un code, puis éteignit l’alarme.
Une fois cela fait, il demanda à la famille de le suivre dans son bureau. Quand tout le monde fut assis, il déclara :
« Excusez-moi, ce n’est pas censé se passer comme ça. À vrai dire, oh mais quelle impolitesse… Je ne me suis même pas présenté. Je m’appelle Elliot Swertesga, responsable scientifique du laboratoire Soling. C’est rare de voir un enfant naturel en bonne santé avec une famille aussi aimante. Vous savez, la majorité du temps, nous sommes obligés de récupérer l’enfant. Bref, je divague… Nous allons devoir faire d’autres tests, car la pierre a fondu — ce qui n’est jamais arrivé. Et pourtant, j’en ai vu des enfants passer le test. Les seules données récupérées indiquent que ses pouvoirs sont soit extrêmement puissants, soit tellement faibles que la pierre a surchargé. » Puis il continua de parler de tout et de rien de la même manière qu'à un amis.
Après cela, la famille sortit du bureau, tendue. Ils sortirent du laboratoire en empruntant un long couloir sinueux, froid et stérile, avec comme unique son leurs pas résonnant sur le sol de béton gris. De grandes lignes lumineuses les guidèrent jusqu’à la sortie.
En cours de route, Regina entendit de nouveau la même voix qu’au laboratoire :
« Vis quae in te est, potens est. Solve te a finibus tuis et me libera. Posside me, sicut ego te possideo ut supersim. Ego, qui sum vis tua, te adiuvabo ut hunc mundum in cineres redigas. »
— Qui es-tu ? demanda Regina à voix haute.
— À qui tu parles, ma chérie ? demanda sa mère.
— Je parle à la voix qui parle, répondit sa fille.
— Quelle voix ?
— Sum tua potentia, dux tuus ad omnia delenda; pars tua sum.
— Bah, cette voix-là.
Ses parents commencèrent à s’inquiéter ; ils n’entendaient aucune voix à part la leur. Ils n’entendaient aucun son, sauf leur voix et leurs bruits de pas.
— Que dit la voix ? demanda le père.
— Il dit : « Vi kouè in tè è po-tans è solv tè a fi-ni-buss tou-iss è mè libéra so-side mè, si-kout é-go tè po-side-o out sou-per-sim é-go ki soum vi tou-a tè a-djou-va-bo out onk mon-doum in si-nè-rès ré-di-gass », répéta Regina en phonétique.
Les parents reconnurent approximativement du latin, mais ne comprirent pas le sens. Ils se rapprochèrent lentement de Regina et hésitèrent à revenir en arrière pour demander de l’aide. Regina semblait avoir cessé de parler à voix haute. Les parents, étant nobles et très instruits, se demandèrent s’ils ne devaient pas prendre un rendez-vous chez un psychiatre. Plus ils s’approchaient de Regina, plus ils avaient chaud, comme si un radiateur invisible se trouvait à proximité.
Quand ils arrivèrent au bout du couloir, ils passèrent un contrôle pour vérifier qu’ils n’avaient rien volé. Ils récupérèrent leurs affaires, puis montèrent dans leur voiture. Ils prirent la route et roulèrent normalement. Seul le bruit des voitures régnait.
Quand Regina fut installée, la voix reprit :
« Domina mea, quaeso, mihi loquere lingua quam intellegere possim. Quid a me fieri vis? Suggero ut mundum delamus – denique non magna iactura erit. »
— Voix, je ne te comprends pas, murmura Regina.
— Qu’as-tu dit, mon cœur ? demanda son père.
— Je n’ai rien dit, papa, répondit-elle en même temps qu’il se retournait. Heureusement que c’était sa mère qui était au volant.
Après quelques minutes, ils arrivèrent enfin chez eux. Leur manoir était une imposante demeure de style normand, haute de cinq étages, construite en pierre blanche et surplombée d’un toit en ardoise pentu. Sa façade symétrique était percée de hautes fenêtres à meneaux¹. Un grand escalier de pierre menait à une porte d’entrée massive en chêne, surmontée des armoiries de la famille. Les armoiries étaient plutôt simples : un livre.
La famille monta les escaliers et entra dans le hall d’entrée. Le vaste hall, au sol en damier noir et blanc, accueillait les visiteurs sous un lustre très spécial composé de pierres luminescentes. Selon la façon dont elles étaient taillées, ces pierres produisaient différentes lumières sous l’impulsion d’un courant électrique. À droite se trouvait un grand salon de réception aux plafonds hauts, orné d’une cheminée monumentale à côté de la télévision. À gauche, il y avait la salle à manger formelle, avec une grande table prête à accueillir de nombreuses personnes.
Les Ruesga, comme d’habitude, se dirigèrent vers le salon, mais soudain, Regina s’écroula. Elle était brûlante. Sa mère la prit dans ses bras et monta l’escalier situé juste à côté du hall, formant un balcon surplombant la pièce. Elle prit à droite dans le couloir pour entrer dans la chambre de Regina (la chambre de Séléne et Élias se trouvait à gauche) et la posa dans son grand lit cyan.
Cette scène lui rappela un souvenir. C’était un soir d’hiver. La famille Ruesga avait trouvé devant sa porte un bébé, avec une lettre posée sur un berceau en chêne massif rouge. Le chêne rouge est un arbre extrêmement rare, dont le bois est rouge comme le sang. Dans la lettre, il était écrit : « Prenez soin de mon enfant. Elle s’appelle Regina. » La famille Ruesga s’était promis ce jour-là de toujours prendre soin de cette enfant comme si elle était leur fille. Séléne s’était approchée et avait pris le bébé dans ses bras. Elle s’était ébouillanté les bras. Regina était bouillante. Le thermomètre indiquait 42 °C², malgré la pluie dehors qui gelait presque sur place. Ni le berceau, ni l’enfant, ni sa couverture n’étaient mouillés.
Séléne fut ramenée à elle quand Regina, dans son lit, murmura son propre nom. Elle sortit son téléphone et composa le numéro d’urgence des Médecins d’État.
Ce numéro n’existait que grâce à la Morgiana. Autrefois, cette maladie avait failli anéantir l’humanité en plongeant tous ceux qu’elle touchait dans un sommeil éternel. Seuls les rares individus naturellement immunisés avaient survécu, transmettant ce trait héréditaire à leurs descendants. C’était la naissance de la magie.
La magie englobait tout : le don naturel, nommé aussi pouvoir, et la sorcellerie. Tous les survivants possédaient un pouvoir, réparti en neuf niveaux de puissance. Le niveau N représente le nombre de capacités d’une personne, contrairement au niveau A, qui mesure la puissance brute de ces pouvoirs.
Si Regina souffrait vraiment de la Morgiana, elle serait déjà morte depuis longtemps ; la maladie ne se soignait pas, elle tuait en quelques secondes.
Mais ce qu’elle risquait, c’était la Mera. C’est un manque d’énergie chronique dû à l’utilisation inconsciente et incontrôlée de ses pouvoirs. Avec la chaleur extrême qui émanait de Regina, Séléne tremblait. Elle craignait que sa fille ne commence à puiser dans ses propres réserves vitales sans le savoir, un signe classique d’une crise de Mera sévère.
Les nobles avaient accès à ce service médical de pointe pour une raison simple : leur statut les exposait davantage. En tant que chercheurs, médecins ou militaires, ils manipulaient des forces dangereuses. Et la famille Ruesga, plus que tous les autres, risquait leur vie. Ils étudiaient la sorcellerie, une magie ancienne et interdite, distincte des pouvoirs naturels. Alors que les pouvoirs étaient un don de survie, la sorcellerie reposait sur des malédictions prononcées et des pentagrammes que l’on croyait perdus. La révéler au grand jour était un crime pire qu’un attentat.
— Bonjour, vous avez bien appelé les Médecins d’État. Veuillez patienter qu’un médecin prenne l’appel, s’exclama la voix semi-robotique des services.
— Bonjour. Merci de donner votre numéro d’identification, dit une autre voix, plus humaine cette fois.
— 7386-75-7289-68#1, répondit Séléne.
Les numéros d'identification servaient à identifier les nobles. Lorsqu'une famille devenait noble, elle recevait un code unique : le nombre avant le dièse désignait la famille, tandis que celui après représentait l'individu au sein de cette dernière. Pour la famille Ruesga, le système était encore plus complexe. Étant les seuls à étudier la sorcellerie et puisque c'était un secret d'État, le chiffre juste avant le dièse variait selon l'interlocuteur. Ici, le 68 indiquait officiellement "l'étude de la magie". Mais le véritable numéro, celui qui correspondait à la sorcellerie, était le 0. Un chiffre qu'ils ne dévoilaient jamais, sauf à de rares occasions.
Une autre singularité marquait leur lignée : les titres de noblesse n'étaient pas héréditaires par le sang, sauf pour les Ruesga. Leur savoir était le seul bouclier qui protégeait leur statut de génération en génération. C'est pourquoi Regina possédait déjà son propre numéro d'identification.
— Lady Séléne Ruesga, est-ce bien vous ?
— Oui.
— Quel est le motif de votre appel ?
— Ma fille, Regina Ruesga, identifiant 7386-75-7289-68#3, est bouillante et elle s’est évanouie après une détection de pouvoir.
— Nous envoyons immédiatement du personnel. Prenez la température de Lady Regina Ruesga.
— Oui, répondit Séléne en se levant et allant chercher le thermomètre.
Elle pensa intérieurement : « Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Pourtant, je le savais qu’il le fallait. Pourquoi je ne l’ai pas fait ? »
Ces pensées continuèrent jusqu’à ce qu’elle prenne la température de sa fille.
— 45 °C, dit la mère dont la tremblé. Monsieur, comment est-ce possible ?
L’état de Regina s’aggravait de minutes en minutes. Sa peau entière, déjà rouge, devint violacée². La chaleur émanant de son corps devint si forte que le lit commença à prendre feu. Elle arrêta de transpirer et fut prise de convulsions intenses. Sa mère, à ses côtés, paniquée, décrivait la scène au médecin. Le lit en feu s’effondra sur Regina.
Élias, alerté par tous ces bruits et l’odeur de brûlé, tenta de prendre un seau et de l’apporter rempli d’eau dans la chambre, mais dès qu’il entra, tout était déjà éteint. Seuls les pleurs de Séléne et l’odeur de chair brûlée mélangée à celle d’un feu de cheminée régnaient encore.
Au téléphone, le médecin demanda si cela allait. Séléne, tétanisée, n’arriva pas à parler. Alors Élias prit le téléphone et répondit à sa place, décrivant ce qu’il voyait : la silhouette floue de Regina.
Au même moment, une personne frappa à la porte.
¹ Une fenêtre à meneaux est une baie vitrée divisée par un ou plusieurs éléments verticaux, appelés meneaux, qui peuvent parfois être complétés par des traverses horizontales.
² Note : Si vous ne comprenez pas la gravité de la situation : la peau du corps humain à cette température devient réellement violacée car, à ce stade, la circulation sanguine s’effondre et le sang coagule (thrombose disséminée), privant les tissus d’oxygène. La peau passe du rouge (vasodilatation) au violet/bleu (cyanose et nécrose). La transpiration s’arrête car la réserve d’eau n’est plus suffisante, alors la peau devient sèche et chaude. Les convulsions et le coma se produisent car le cerveau surchauffe, provoquant des décharges électriques incontrôlées. Le corps à cette température cuit réellement. Si après cela vous ne vous rendez pas compte de la dangerosité de la situation, je pense que les phrases suivantes vous feront comprendre. Les sources médicales indiquent que "le risque de mortalité devient bien présent au-delà de 41,6 °C et qu’une fièvre supérieure à 41-42 °C peut provoquer des lésions irréversibles des organes vitaux (cœur, cerveau, foie, reins) et une défaillance multiviscérale. Le record médical le plus élevé rapporté en 2026 est d’environ 42,7 °C, ce qui constitue une urgence vitale absolue. Il est physiologiquement impossible pour un adulte de survivre à une fièvre de 45 °C."