Chapitre 188
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Traducteur : Hydrogen B
Réviseur : Hydrogen B
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Chapitre 188 : Le chemin du retour (9)
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Sans toutefois atteindre le même degré que les Chevaliers de la Fédération, les Chevaliers des Cendres étaient composés en majorité de nobles. C’est pourquoi Rowen Ragnell, ancien commandant des Chevaliers des Cendres, fit tant de bruit lorsqu’il prit pour la première fois un écuyer sous son aile.
Un jeune mercenaire dont on ignorait les origines et le statut.
Un garçon aux traits exotiques qui aurait même pu être un roturier.
L’affaire suscita d’autant plus d’attention qu’il était le premier écuyer de Rowen. Il n’avait même pas été adoubé officiellement et n’était encore qu’un apprenti, pourtant il était déjà si célèbre que nul, dans le Nord, ne pouvait ignorer son nom. Sans le soutien indéfectible de Rowen, le commandant, et de Yurian, le prince héritier, il n’aurait jamais pu intégrer l’ordre. Aussi talentueux fût-il, la barrière du rang social restait infranchissable.
Pourtant, comme s’il se riait de ces inquiétudes et de ces doutes, le jeune homme progressa à une vitesse fulgurante. Lorsque la Guerre du Nord éclata, son importance ne fit que croître. Après la mort de Rowen, on le nomma même nouveau commandant, quoique provisoirement. Tous ceux qui étaient loyaux à la famille royale combattirent sous ses ordres.
Jusqu’à la chute de la capitale, Baldheim, et à la destruction de Hailen.
Comment l’avait-il appelé, à l’époque ?
« Baron Falken. Je n’aurais jamais cru que nous nous retrouverions face à face ainsi. »
Cheveux noirs, yeux noirs. Des traits exotiques. Bien qu’ils ne se fussent jamais rencontrés, le baron Falken devina aussitôt — non, fut certain — de l’identité de l’homme. Il correspondait en tout point à la description qu’il en avait entendue.
« … Je salue le dernier descendant de Hailen. »
Le noble vieillissant s’inclina si bas qu’il en paraissait servile. Le regard de Kyle posé sur sa nuque avait quelque chose d’étrangement acéré.
« Vous parlez comme si vous m’aviez déjà vu. »
« C’est que… »
« Vous savez forcément qui je suis. Nous connaissions nos noms, après tout. »
« … »
« Relevez la tête, baron. Inutile de vous comporter comme un criminel. »
Les doigts du baron tressaillirent un instant, puis il releva lentement la tête. Alors seulement, des détails qu’il n’avait pas remarqués apparurent dans son regard troublé.
Hermann le toisait depuis tout près. Les autres membres aussi. En reconnaissant le commandant adjoint, qu’il avait déjà rencontré, le baron se rappela peu à peu qui étaient les autres. Dans le même temps, tous les poils de son corps se hérissèrent.
Je vais mourir.
Un mot de travers, et sa tête roulerait à terre. À vrai dire, à part Kyle et les Chevaliers des Cendres qui se tenaient devant lui, il ne restait plus personne dans la cour.
Les morts gardaient le silence. Il n’y avait pas non plus la moindre trace de vivants. Ni ses soldats, ni ses chevaliers, ni ses serviteurs. Il ne sentait la présence d’aucun d’entre eux. Cela ne pouvait signifier qu’une chose.
La forteresse était déjà tombée. Face à neuf personnes seulement.
« Vous réfléchissez beaucoup. Il vous faut du temps pour vous décider ? »
La voix glaciale de Kyle transperça les oreilles du vieux noble. Le baron Falken baissa les yeux par réflexe.
« Non. C’est simplement que… »
« Simplement que ? »
« Je ne m’attendais pas à vous voir ici. Après tout… »
« Vous me croyiez mort. »
Le baron Falken ne le nia pas. Kyle ne le lui reprocha pas particulièrement non plus. Hermann et Walter ignoraient eux aussi que Kyle était vivant. À l’inverse, Kyle n’aurait jamais imaginé que des Chevaliers des Cendres aient survécu et se trouvent dans la Fédération.
« Quand êtes-vous arrivé dans le Nord ? »
Le baron hésita, observant l’expression de Kyle, puis posa sa question.
« Il y a un mois. »
« … À peu près au moment où le grand banquet de la Fédération s’est achevé. »
« Vous avez des informateurs à Grandecia ? »
« Tout au plus, nous glanons des nouvelles au passage auprès des convois itinérants. »
« Pourtant, vous êtes bien renseigné sur ce qui se passe dans le Nord. »
Le visage du baron se figea.
« L’autre jour, je me suis arrêté dans un village appelé Arenbach. Les habitants dépouillaient les voyageurs de passage. J’ai entendu dire qu’ils n’avaient pas le choix, à cause du tribut qu’ils devaient payer chaque mois… »
« … »
« J’ai appris que le duc Ehrenfeld, qui s’est emparé de la capitale, oblige les seigneurs de tout le pays à verser un tribut exorbitant à l’Empire. Il compte fonder une nouvelle dynastie dans le Nord, vassale d’Elandor et soutenue par l’empereur. Est-ce vrai ? »
Le visage déformé du baron blêmit. Kyle observa sa respiration laborieuse et le pressa de nouveau.
« Baron Falken. »
« … C’est vrai. »
« Je vois. C’est donc pour cela que vous serviez le duc Ehrenfeld, en jouant les esclaves de l’Empire ? »
« N-Non, vous vous méprenez ! Nous avions nos raisons. »
« Vos raisons ? »
Kyle laissa échapper un ricanement malgré lui. Hermann, Walter et les autres membres qui les observaient ne réagirent pas autrement. Qu’il s’en rendît compte ou non, le vieux noble leva vers Kyle un regard désespéré.
« Nous n’avons pas renié notre loyauté envers la famille royale. Nous nous sommes seulement battus pour survivre. »
« Vraiment ? »
« Oui. Que pouvions-nous faire d’autre ? Continuer à résister à l’Empire jusqu’au bout ? Ou abandonner notre patrie et chercher asile dans la Fédération ? Aucun de ces choix n’était facile. Beaucoup sont restés dans le Nord même après la chute de Hailen. »
« … »
« Renoncer à la terre où nous avions vécu toute notre vie, ou mourir honorablement. Pour les faibles comme nous, il ne restait qu’à choisir la survie, les yeux pleins de larmes et le cœur brisé… »
Une larme coula sur la joue du vieux noble. Puis un long discours s’échappa, sans accroc, de ses lèvres desséchées.
Après la chute de la capitale, Baldheim, le Nord s’était divisé en plusieurs factions. Les seigneurs de tout le pays, désorientés, ne savaient que faire. C’est alors que le duc Ehrenfeld s’était avancé et s’était proclamé nouveau souverain du Nord, à la place du roi. Duc soutenu par l’autorité de l’empereur, il n’avait laissé aux autres seigneurs d’autre choix que de le suivre.
« Voilà comment nous en sommes arrivés là… »
Le baron essuya ses larmes et s’inclina profondément. Un bref silence s’installa, puis il ajouta d’une voix rauque et basse :
« Nous avons simplement courbé l’échine en attendant l’apparition de l’héritier légitime de Hailen… »
« Le comte Haska aussi ? »
Kyle l’interrompit. Les épaules du baron se raidirent soudain. Le visage de Kyle demeurait si impassible qu’il était impossible d’y lire ses sentiments ; il aurait pu tuer sans la moindre hésitation.
« L-Le comte Haska… »
La voix du baron trembla tandis qu’il s’efforçait de répondre.
« C’était un loyaliste qui s’est dévoué à la famille royale jusqu’au bout. »
« … »
« En venant ici, j’ai entendu quelque chose d’intéressant. On m’a dit que sir Rudolf Alten se trouvait dans cette forteresse. Pourtant, étrangement, je ne sens pas sa présence. »
« Comment avez-vous… »
« Le comte Haska a-t-il lui aussi trahi Hailen ? Comme vous ? »
Kyle fixa le baron d’un regard noir. Celui-ci ne parvenait pas à soutenir ses yeux.
« Ou avez-vous tué Rudolf Alten, venu comme émissaire ? Le comte Haska, qui refuse de se soumettre à l’empereur, vous gênait-il ? »
À mesure qu’il parlait, la voix de Kyle, jusqu’alors dépourvue d’émotion, se fit plus ferme. Le baron Falken promena un regard affolé sur les Chevaliers des Cendres, haletant, puis s’agrippa soudain à la jambe de Kyle.
« P-Pitié, pardonnez-moi ! »
Oubliant jusqu’à sa dignité, le vieux noble lança un appel désespéré.
« J’ai été aveuglé un instant. La richesse et la cupidité m’ont fait perdre la raison. »
« … »
« Sir Rudolf Alten est dans le cachot souterrain. Il n’est pas mort. Je sais beaucoup d’autres choses, aussi. Elles vous aideront sûrement à reprendre la capitale, Baldheim. Alors, je vous en prie, donnez-moi une dernière chance. Je vous en supplie… »
Des larmes perlaient sur ses joues ridées. Voir le baron sangloter et supplier, agrippé à la jambe de Kyle, était pitoyable. Kyle se contenta de le regarder de haut.
Pendant un moment, les sanglots chevrotants du vieil homme résonnèrent dans la forteresse.
« Tout le monde commet des erreurs. »
Un peu plus tard, Kyle prit enfin la parole. À ces mots, le baron releva brusquement la tête. Une lueur d’espoir apparut sur son visage jusque-là rongé par le désespoir.
« Personne n’est parfait. »
« Alors… ! »
« Mais pas vous. »
Floc !
Le baron, agenouillé aux pieds de Kyle, le regarda, bouche bée. Le temps d’un clignement d’yeux, quelque chose venait de lui transpercer la poitrine sans effort. Un sang rouge vif s’écoulait le long de l’objet.
Quoi ?
« Vous pensiez vraiment pouvoir vivre ? »
« Guh ! »
Le baron cracha du sang. Kyle baissa sur le vieux noble un regard glacial.
« Vous voulez une dernière chance ? »
« Guh, guh… »
« Vous avez déjà eu votre chance. Vous saviez, et vous avez choisi de l’ignorer. »
Durant la Guerre du Nord, tous les seigneurs du Nord n’avaient pas répondu à l’appel aux armes. Ceux des régions périphériques avaient délibérément invoqué toutes sortes de prétextes pour éviter de prendre part aux combats. Comme le duc Ehrenfeld, de nombreux nobles proclamaient leur loyauté envers la famille royale tout en faisant passer leur sécurité avant tout.
« Une fois, ça peut arriver. »
Kyle se souvenait parfaitement de chacun d’eux. Il ne les avait jamais oubliés.
« Mais pas deux fois. Vous avez déjà tourné le dos à votre patrie pendant la Guerre du Nord. Après la chute de Hailen, vous n’avez fait que vendre le Nord. Et maintenant, vous osez encore me supplier de vous épargner ? »
Le baron ne l’entendait pas. Le sang qui jaillissait de lui imbibait ses vêtements et teintait le sol d’un rouge vif. Kyle fit pivoter d’un demi-tour l’épée de Yurian, enfoncée dans le plexus solaire du baron.
Crac.
La lame se dégagea. Le corps du baron, dont le regard était déjà vitreux, s’affaissa mollement près des chevaliers tombés avant lui.
* * *
Le cachot souterrain était glacial.
Seul résonnait, de temps à autre, le goutte-à-goutte de l’eau tombant d’on ne savait où.
Rudolf gisait, impuissant, sur le sol gelé, les yeux rivés au plafond obscur. Il s’était déjà habitué aux chaînes qui entravaient ses mains et ses pieds. Il en allait de même pour les douleurs atroces qui, parfois, se répandaient dans son corps. Il pouvait les supporter. Ce peu de torture n’était rien.
Malgré tout, Rudolf sentait des émotions violentes bouillonner en lui. Des vagues brutes et furieuses. Puis une haine de soi insoutenable le submergea. On lui avait pris son épée depuis longtemps, mais sa main ensanglantée semblait encore sentir la poignée dans sa paume.
Je savais que ça finirait ainsi.
Rudolf leva une main. Cling. Les chaînes tintèrent lorsqu’il se couvrit les yeux. Dès que l’obscurité l’enveloppa tout entier, toutes sortes de pensées se bousculèrent dans son esprit.
Il s’était préparé à cette éventualité en venant ici seul. Il savait qu’il risquait de mourir. Malgré tout, une petite part de lui avait gardé espoir. Quoi qu’il arrive, ils étaient tous du Nord. Même si la famille royale avait disparu et que Hailen était tombé, il s’était dit qu’il restait forcément un peu de loyauté.
Tout cela n’avait été qu’un malentendu.
Rudolf eut un rire creux. La voix du baron Falken, qui lui répétait sans cesse de se soumettre à l’empereur, résonnait encore à ses oreilles.
Je suis censé devenir le chien de l’Empire ?
Il serra les dents. Soudain, clomp, clomp, des pas retentirent dans le silence du cachot souterrain. La personne qui descendait s’approchait droit de l’endroit où se trouvait Rudolf. Au bout d’un moment, les pas s’arrêtèrent. Puis une question fusa.
« Vous n’avez pas soif ? »
La voix était inconnue, presque irréelle. Rudolf ne bougea pas même un doigt en répondant :
« Soif ? »
« Je veux dire, vous ne voulez pas boire un peu d’eau ? »
« Le baron vous envoie. Est-ce sa dernière marque de clémence avant ma mort ? Ou êtes-vous venu tenter encore une fois de me convaincre ? »
Rudolf répondit avec une colère contenue. Bien qu’il eût subi de terribles tortures la veille au soir, son ton ne s’était pas adouci le moins du monde.
« Votre corps doit vous faire souffrir. »
« Bien sûr que oui. Vos hommes m’ont torturé. C’est ridicule de m’énoncer une évidence. »
« L’orgueil ne vous garantit pas la vie. »
« Il faut parfois mourir pour l’honneur. Plutôt que de vivre comme le chien de l’empereur, je suivrai mon seigneur, qui m’a précédé, et je mourrai. Je ne m’inclinerai jamais devant vous. »
« Vous ne trouvez pas que cela sonne ridicule, venant de quelqu’un dans votre état ? »
La question s’accompagna d’un rire moqueur. Rudolf se mordit les lèvres, couvertes de sang séché.
« Si vous êtes venu débiter des sottises, partez. Je vous l’ai répété maintes fois : je ne vous supplierai pas pitoyablement de m’épargner. Même si le duc Ehrenfeld, cet usurpateur, monte sur le trône, ma résolution ne changera pas. Je préférerais, ici même… »
« Vous êtes toujours aussi inflexible, sir Rudolf. C’est ce que Cecilia aimait chez vous. Moi aussi. »
La voix changea. D’étrange et d’inconnue, elle se transforma en un souvenir empreint de nostalgie.
« Cela fait longtemps, sir Rudolf. »
Rudolf retira la main qui lui couvrait les yeux. Au même instant, sa bouche s’ouvrit toute grande. Derrière les épais barreaux, dans l’obscurité, se tenait une personne éclairée par une lampe à pierre magique. Elle avait le visage de l’un de ceux qu’il désirait le plus revoir.
« Seigneur Kyle… »
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