Chapitre 1
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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◈ Sword Master of the Fallen Kingdom
Chapitre 1
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Le mercenaire sans nom (1)
Dix ans. Voilà combien de temps s’était écoulé depuis que j’avais atterri dans ce monde fantastique.
Il s’était passé beaucoup de choses pendant tout ce temps. Certaines avaient failli me coûter la vie.
J’avais frôlé la mort plus de fois que je ne pouvais le compter. Pour survivre, j’avais tué plus de gens que je ne pouvais m’en rappeler.
À force, l’odeur du sang imprégnée dans ma peau avait cessé de me déranger. Le fragile jeune homme de vingt ans que j’étais avant tout ça avait disparu. Il ne restait qu’un être émoussé, usé par des années passées à tuer pour rester en vie.
Ce n’est qu’alors que je compris les quatre règles pour survivre dans ce monde.
Premièrement : ne jamais faire confiance trop facilement.
Troisièmement : ne jamais aimer personne et ne jamais s’attacher.
La dernière, la quatrième règle, c’était…
***
Crépite, crépite.
Le feu de camp brûlait vivement. Je fixais distraitement les flammes mouvantes quand je tendis la main pour y jeter une autre bûche.
Une petite brindille qui flottait dans l’air fut engloutie par les flammes rouges et disparut. Je mâchais une lamelle de viande séchée. Dure, bien sûr. Et atrocement salée. Je fronçai les sourcils.
Infect.
Pas le choix. C’était de la nourriture conçue pour se conserver longtemps, pas pour être bonne. Et puis, la civilisation de ce monde était inférieure à celle de la Terre dans tous les domaines ; la nourriture en pâtissait aussi.
Aujourd’hui plus que jamais, je repensais au samgyeopsal tendre et bien gras du restaurant près de mon ancienne maison. Au poulet frit tout chaud, fraîchement sorti de l’huile. À un verre de cola glacé rempli de glaçons.
Si je pensais au cola plutôt qu’à la bière, c’était pour une raison toute simple. Je venais d’entrer à l’université quand j’avais atterri dans ce monde, et je n’avais pas encore goûté à l’alcool. Pas une seule fois. J’avais donc commencé ma seconde vie dans un monde fantastique sans jamais avoir bu une goutte.
J’avais eu l’occasion de boire par la suite, mais ça n’avait jamais été mon truc.
Je n’aimais tout simplement pas l’ivresse. Les gens disaient boire quand ils étaient tristes ou heureux, mais je n’avais jamais compris. Qu’est-ce qu’il y avait de si merveilleux dans un liquide amer ? Si on voulait du goût et des arômes, il y avait bien mieux à manger.
« Tu n’as aucune joie de vivre, Kyle. Rien ne vaut un bon verre pour vous tenir compagnie, pourtant. »
Un souvenir remonta sans prévenir. Un temps révolu auquel je ne pourrais plus jamais retourner, et qui me manquait douloureusement.
Kyle. Kyle. Kyle.
Des voix qui m’appelaient résonnèrent par intermittence dans ma tête.
Certaines étaient chaleureuses. D’autres avaient une pointe d’exaspération. D’autres encore étaient lourdes d’un chagrin sans fond.
Oui. Kyle.
C’était mon nom, désormais. Celui que m’avait donné un homme que j’avais considéré comme mon maître et mon frère aîné.
Le nom que je portais en Corée, je l’avais oublié depuis longtemps. Plus exactement, il m’était devenu si étranger qu’il ne me semblait plus m’appartenir. Le prononcer à voix haute me demandait un effort.
Kyle avala la viande séchée qu’il mâchait et se servit d’un bâton pour soulever sa tasse par l’anse, hors du feu de camp. Une volute de vapeur s’en échappa, porteuse du parfum des feuilles de thé qu’il y avait jetées un peu plus tôt.
Une gorgée suffit à apaiser son estomac, alourdi par le sel.
« Tu peux sortir, maintenant, lança Kyle, les yeux fixés sur l’obscurité au-delà des broussailles. Je t’ai déjà repéré. »
« … Depuis quand tu le sais ? »
La réponse vint de côté. Presque au même instant, des silhouettes surgirent de toutes parts.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six…
« Depuis le début. Vous êtes drôlement nombreux. »
Sans se presser, Kyle redressa l’épée qui reposait contre son épaule. Dès qu’il posa la main sur le fourreau, le calme l’envahit, aussi chaleureux et régulier que le thé dans son estomac.
« Tu le savais depuis le début ? »
« J’ai juste du flair pour ce genre de choses. »
Le premier homme à sortir mesurait près de deux mètres et avait la carrure d’un mur. Le feu éclaira un visage laid même les bons jours. Une longue cicatrice lui barrait le visage, de l’œil à la joue, rendant son expression déjà menaçante encore plus effrayante.
« On croyait être assez discrets », dit-il.
« … »
« Beau flair. »
« Le baron Vylk vous a envoyés ? »
Kyle posa la question comme en passant. Des hommes armés qui débarquaient dans une forêt au beau milieu de la nuit, leur intention était assez évidente.
« Tu le savais ? »
L’homme qui semblait être leur chef parut sincèrement surpris. Ils ne voulaient sans doute qu’une seule chose.
Me tuer. Et emporter ma tête.
« Plus ou moins. »
« Ça aurait été plus étonnant que tu ne le saches pas. Mais pourquoi aller provoquer un noble et t’attirer tous ces ennuis ? Il faut savoir plier un peu, dans la vie. »
« Le provoquer ? »
Kyle eut un rire sans joie.
« C’est ça. Tu as refusé de devenir le vassal d’un noble seigneur, rien que ça. »
Cela remontait déjà à plus d’une semaine. À l’époque, Kyle séjournait dans une petite ville, pas dans une forêt comme celle-ci.
C’était à peu près à cette période qu’il avait accepté un contrat et l’avait mené à bien. Quel qu’ait été son passé, Kyle était désormais mercenaire et avait confiance en ses capacités. Accepter une somme raisonnable pour régler un problème de seigneur n’avait rien d’inhabituel.
Le problème, c’était…
« Ça explique aussi pourquoi la fille du baron a fait irruption dans ma chambre au beau milieu de la nuit sans même frapper ? demanda Kyle. »
C’était arrivé la dernière nuit avant son départ. Le baron Vylk avait remercié Kyle d’avoir mené le contrat à bien et lui avait offert une chambre d’ami dans son manoir.
Kyle avait accepté. D’ordinaire, il aurait logé dans une auberge de la ville. Mais entre dormir dans un lit d’auberge humide et malodorant ou passer une nuit gratuite dans le manoir d’un seigneur, son choix était vite fait.
Il s’était lavé, puis s’était enfoncé dans le lit moelleux, sans oublier de poser son épée près de sa tête pour pouvoir l’attraper à tout moment. Après des années passées dans ce monde à tuer et à manquer de se faire tuer, impossible de se défaire de cette habitude.
Rien n’aurait dû arriver. Le problème, ce fut la suite. Alors qu’il commençait à s’endormir, un léger bruit de porte qui s’ouvrait lui parvint. Celle qui s’introduisit dans la chambre de Kyle en pleine nuit n’était autre que la fille du seigneur. Elle portait une chemise de nuit si fine qu’on voyait à travers.
« La fille du baron Vylk s’est faufilée dans ta chambre au beau milieu de la nuit ? »
Il avait l’air sincèrement surpris. C’était la première fois qu’il l’apprenait.
« Ne me dis pas… tu as assommé la fille Vylk parce que tu n’en voulais pas, puis tu t’es enfui ? Une noble pas encore mariée se glisse dans ta chambre en pleine nuit, avec le baron qui te fait pratiquement un clin d’œil, et tu laisses passer une occasion en or ! »
La surprise vira vite à la colère. L’homme avait beau s’emporter, Kyle ne disait rien.
Ça ne valait pas la peine de répondre.
Kyle était doué. Très doué. Le fait qu’il ait réglé en une seule journée un problème qui tourmentait le baron Vylk depuis des mois en disait long.
Dans ce monde, la force martiale était synonyme de pouvoir. Vylk, un noble des marches frontalières, avait voulu faire de Kyle son vassal. Kyle avait refusé, naturellement. Vylk avait été déçu, mais ne l’avait pas montré.
À la place, il lui avait témoigné sa bienveillance en lui offrant une chambre.
S’il avait su que c’était un piège, il aurait tranquillement dormi à l’auberge de la ville.
« Un roturier qui a la chance de devenir noble, et tu refuses ! »
« Désolé, mais j’ai des critères assez élevés. »
« Elle n’était pas à ton goût ? Tu aurais dû l’épouser et prendre une maîtresse à côté, si vraiment tu y tenais, espèce d’idiot ! »
« Tu sais seulement à quoi ressemble la fille du seigneur ? »
demanda Kyle, la main gauche posée sur son fourreau et la droite occupée à siroter son thé. L’homme tressaillit en entendant le calme inébranlable de sa voix.
« … Elle ressemble à quoi ? »
« À quelqu’un qui serait passé six fois au pilon. »
« Ah. »
L’homme battit aussitôt en retraite.
« Non, mais quand même, tu aurais dû aller jusqu’au bout, espèce d’abruti ! »
Kyle regarda l’homme passer d’une émotion à l’autre et poussa un long soupir. Il n’avait aucune envie de s’éterniser dans cette conversation inutile. Sa tasse était presque vide, en plus.
« Tu as fini de dire tout ce que tu avais à dire ? »
« … »
« Alors, vas-y. Je n’ai envie de tuer personne ce soir. J’aimerais bien passer une bonne nuit. »
Kyle but la dernière gorgée de sa tasse et la posa à côté de lui. Tous les hommes présents, leur chef compris, le fixaient d’un regard glacial. L’air presque enjoué de quelques instants plus tôt semblait n’avoir été qu’un mensonge.
« Tu as l’air sacrément sûr de toi. »
« … »
« Tu sais seulement combien nous sommes ? »
« Sept. Celui que vous avez planqué derrière, c’est l’arbalétrier ? »
Pas besoin de recourir au mana pour ça. Dix ans à côtoyer la mort avaient aiguisé les sens de Kyle au point qu’il avait presque l’impression de pouvoir toucher ce qu’il ne voyait pas.
« Ha ! Rien que ce flair mérite qu’on te tire notre chapeau. »
« … »
« Mais ça ne te sauvera pas la vie, ce soir. Tu sais qui nous sommes ? »
L’homme sourit, froid et tranchant. Kyle ne répondit pas.
« La compagnie de mercenaires Dex. »
Un nom qu’il avait déjà entendu quelque part. Kyle fronça les sourcils. La compagnie Dex était assez connue dans le coin, et pas pour de bonnes raisons.
Mais ce n’était pas tout.
« … Vous avez des primes sur vos têtes. »
Recherchés par la guilde pour meurtres indiscriminés et vols. Des bandits, en tout sauf le nom. D’après les rumeurs que Kyle avait glanées dans les auberges au fil des ans, leurs victimes étaient loin d’être peu nombreuses.
« Puisque tu le sais, simplifions les choses. Ne résiste pas, et je t’expédierai ad patres d’un seul coup net. »
L’homme souleva l’espadon attaché dans son dos. À ce signal, les autres resserrèrent leur prise sur leurs armes et se rapprochèrent un à un.
« Rien de personnel. C’est comme ça qu’on gagne sa vie. »
Kyle renversa la tête et leva les yeux vers le ciel nocturne, noir d’encre.
« Combien de gens avez-vous tués comme ça ? »
« Difficile à dire. Je ne m’en souviens pas. Tu te rappelles combien de morceaux de pain tu as mangés dans ta vie ? »
« C’est vrai. »
Kyle ferma lentement les yeux.
« C’est inutile. »
« Exactement. C’est ce que je dis. Tuer quelqu’un, pour nous, c’est la routine. Alors… »
« Pour moi aussi. »
Il rouvrit brusquement les yeux et se redressa d’un seul mouvement. Une lame avait déjà jailli de son fourreau et se trouvait dans sa main.
Une épée ?
Quand l’avait-il dégainée…
La lame lisse et argentée capta la lumière rouge du feu et se mit à luire d’un éclat orange. Aucun bruit. Un arc pâle fendit l’air et, une demi-seconde plus tard, le sang jaillit comme un geyser.
Éclaboussure.
« Hein… ? »
Quelqu’un laissa échapper un son hébété. L’énorme corps de l’homme, désormais décapité, s’effondra face contre terre devant le feu de camp. Le choc projeta les bûches dans toutes les directions, faisant voler étincelles et cendres. Sa tête, tranchée net, roula lourdement sur le côté.
« G-Grand frère ! »
Un cri empreint d’une terreur pure. Kyle n’y prêta pas attention.
Il fit un pas en avant.
Les cibles ne manquaient pas. Juste devant lui. Une par une, chaque coup d’épée envoyait une nouvelle tête voler.
Ceux qui finirent par comprendre ce qui se passait tentèrent de s’enfuir. Trop tard.
« Pitié, épargne… »
Boum.
Kyle enfonça son épée dans la nuque du dernier arbalétrier. Bientôt, les abords du feu de camp retrouvèrent le silence qui y régnait auparavant. D’un léger mouvement, il secoua le sang de sa lame, puis fouilla les corps d’un geste exercé.
Quelques pièces de cuivre et d’argent. Des rations séchées et un peu d’autre nourriture. Leurs armes, plutôt bien entretenues.
Kyle empocha le tout. Il ne manquait pas d’argent, mais rien ne justifiait de laisser ça derrière lui. Une fois sa besogne terminée, il baissa les yeux sur les sept corps, chacun décapité proprement. Ceux qui n’étaient pas morts sur le coup avaient gardé sur le visage la terreur de leurs derniers instants.
« Ha… »
Kyle éprouva un profond dégoût de lui-même.
Un étudiant de vingt ans était devenu ça.
Et il ne pourrait jamais rentrer chez lui.
« … Putain d’isekai. »
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