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Traducteur/éditeur : Mordor
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◈ Survivre dans un monde de fantasy sombre gelé en tant que mage de génie ◈
Chapitre 1 : Éveil
──────
[… Et le monde gela, et sa civilisation autrefois glorieuse disparut sans laisser de trace. Il ne resta que le déclin de ceux qui se recroquevillaient sous des braises mourantes et les ruines inéluctables qui approchaient.]
Dans un monde entièrement gelé, des empreintes marquaient la neige d’une blancheur immaculée.
Un chevalier portant un Grand heaume, un voleur serrant une dague enduite de poison, une Sainte portant une masse, et d’autres encore.
Leurs regards, brillants de courage, de foi et d’avidité, étaient fixés sur l’immense tour, la seule chose de ce monde blanc qui n’avait pas perdu ses couleurs.
[La soixante-dix-neuvième Expédition entra dans la Tour gelée. Pour ramener le feu dans ce monde, ou simplement gagner quelques pièces d’or.]
[Que la gloire et la bénédiction de Dieu accompagnent leur sainte expédition.]
Le monde blanc disparut, remplacé par une obscurité épaisse, la faible lueur des torches, la mort, le sang et la folie.
« Merde, j’aurais dû garder mes soins ? »
[Pile ou face]
[Pile ou face]
[Pile]
[Échec]
[L’Expédition Reichmann fut finalement dévorée par la folie du Labyrinthe.]
Je me grattai la tête tandis que l’écran devenait noir.
La Tour du Labyrinthe gelé.
Communément appelé le Donjon de la Mort, ce jeu était en gros un roguelike. Chaque fois qu’on y entrait, les cartes, les monstres et la disposition des lieux changeaient au hasard.
Les monstres, eux, n’avaient rien de mignon.
Des cadavres gonflés venus de la Mer Noire, des asticots géants, des mimétiques à visage, des hydres humaines. Ils étaient tous franchement répugnants.
Ça ressemblait à Darkxst Dungeon, ce jeu de fantasy sombre qui avait eu son heure de gloire.
« Et si un personnage mourait, il fallait tout recommencer pour le faire progresser. »
Les Expéditions qui exploraient le donjon comptaient d’innombrables classes : chevaliers du Nord, guerriers barbares, Saintes, sorcières, archères elfes, voleurs, alchimistes et maîtres des marionnettes, entre autres.
La difficulté était si brutale que les niveaux et l’équipement étaient indispensables, et la composition du groupe comptait tout autant. Les traits et les tempéraments propres à chaque personnage faisaient aussi la différence.
Rien que ça aurait suffi à en faire un jeu ordinaire, mais le Donjon de la Mort avait quelque chose de particulier.
Les systèmes Pile ou face et Mémorisation.
[Alors que vous alliez monter le camp, vous avez senti une présence inquiétante.]
[Vous avez décidé de tirer à pile ou face.]
[Réussite.]
[Votre Expédition a passé la nuit sans encombre.]
Le tirage à pile ou face était une mécanique que l’on pouvait utiliser aux moments décisifs ou lorsqu’un personnage se retrouvait en danger.
Comme si un roguelike fondé sur la chance ne suffisait pas, le jeu ajoutait un élément aléatoire de plus. Si le tirage tournait en votre faveur, vous pouviez arracher la victoire aux portes de la mort ou tomber sur un coup de chance.
Mais en cas d’échec, c’était la malchance assurée. Votre camp pouvait être attaqué, ou un ennemi pouvait porter un coup dévastateur sans rencontrer la moindre résistance.
« Parfois, mieux vaut ne pas tirer du tout. »
« Encore faut-il pouvoir toujours en décider soi-même. »
Voilà ce qui distinguait les vétérans des amateurs.
Et puis, il y avait la Mémorisation.
Les classes qui maniaient des pouvoirs divins ou magiques, comme les Saintes, les sorcières et les mages, ne pouvaient plus lancer de sorts une fois tous ceux qu’elles avaient mémorisés épuisés. Elles devaient attendre le lendemain pour les mémoriser à nouveau.
« Dans la Forêt Maudite, où apparaissent des monstres à spores, il faut des sorts de feu. Dans la Cité du Désespoir, où rôdent des monstres liés au feu, les sorts de glace ou d’eau sont indispensables. »
Mémoriser la bonne magie pour chaque situation était un art en soi. Comme on ne pouvait les utiliser qu’un nombre limité de fois, les sorts étaient d’une puissance et d’une polyvalence immenses.
Les mages étaient donc la classe la plus importante du jeu. Faites bien progresser un mage, et la difficulté délirante du jeu chutait d’un coup.
Non, sérieusement, il suffisait de faire progresser les Mages de feu à fond.
[Les habitants de cette terre maudite vénèrent le feu. Dans ce froid qui gèle jusqu’à l’âme, seuls les vestiges du soleil peuvent lui résister.]
Les Mages de feu étaient traités comme des héros et recevaient donc énormément de soutien, non seulement dans le Labyrinthe, mais aussi hors des villes.
« Le feu ? Fous-moi la paix. Les mages lancent des Projectiles magiques. »
Au début, je m’étais bien amusé avec les Mages de feu, mais j’avais fini par prendre une autre voie. Une fois devenu vétéran, le jeu était devenu trop facile.
« Pour un truc bricolé à partir d’éléments que j’ai déjà vus ailleurs, c’est étonnamment bien ficelé. »
Pendant un temps, j’avais tellement accroché au Donjon de la Mort que j’allumais mon ordinateur dès que je rentrais du boulot.
« Ah, merde ! »
Et puis, j’avais été aspiré dans le jeu.
* * *
Une magnifique elfe et une petite amie elfe noire !
Les louanges et l’admiration d’une foule innombrable !
J’avais été transporté dans un autre monde !
C’était génial !
Je n’étais de toute façon pas très attaché à ma vie au vingt et unième siècle. Un pays avec un taux de natalité de 0,7 et un avenir qui filait droit vers la ruine. C’était toujours mieux que de vivre comme un type d’un mètre soixante-dix, noyé sous les heures sup’ tous les jours.
« Je vais profiter de mon expérience de vétéran pour vivre à fond dans ce nouveau monde ! »
…
C’est ce que je m’étais dit.
Je ne tardai pas à comprendre à quel point je m’étais trompé.
« Je suis dans la merde. »
Fffff !
Des flocons se posèrent sur mes cheveux blancs.
Partout où je regardais, il n’y avait que de la neige blanche et des montagnes. Au milieu de cette immensité sauvage se dressait un village miteux, tremblant comme s’il allait s’effondrer d’un instant à l’autre.
« Ian, tu fais quoi ? Tu ne bouges pas les mains. »
La belle elfe dont j’avais tant rêvé s’adressa à moi.
Pourtant, au lieu d’un arc ou de fleurs, elle tenait une charrue et retournait la terre, l’air crasseux.
« Hé, tu fous quoi ? Si je me fais encore tabasser à cause de toi, je te jure que je laisserai pas passer ça. »
C’était Elena, une orpheline qu’on avait trouvée près du village, tout comme moi.
« O-ouais. »
J’étais devenu un jeune homme du nom d’Ian et j’avais été précipité dans la Tour du Labyrinthe gelé, dans le Donjon de la Mort.
Mais la vie idyllique dans un autre monde dont j’avais rêvé ne s’était jamais concrétisée.
Déjà, je n’avais ni fenêtre de statut ni avantage spécial, même après avoir été transporté ici. J’aurais dû pouvoir mettre à profit mes vastes connaissances du Labyrinthe, mais la réalité avait peut-être d’autres variables. Il n’y avait aucun Labyrinthe dans les environs.
Dans ma vie précédente, j’avais été si lâche que je n’avais même jamais tué un hamster de mes propres mains. Autour du village, il n’y avait que des champs enneigés et des montagnes qui ressemblaient à l’Everest ; dehors, il faisait assez froid pour mourir gelé en quelques heures.
Ce monde rendait une apocalypse ordinaire presque clémente.
Je subissais toutes les merdes qui pouvaient arriver quand un homme moderne se retrouvait projeté dans un autre monde sans pouvoir de triche.
« Il neige vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le ciel nous déverse ses ordures toute la journée. »
« Pourquoi j’ai joué à un jeu pareil ? »
« Moi aussi, je veux une fenêtre de statut, putain ! »
À mains nues, je ramassais du fumier fait de merde animale et humaine, le transportais sur mon dos et le trimballais comme un journalier chargé de déplacer du ciment. Le froid empêchait l’odeur d’être trop forte, mais ça me dégoûtait quand même.
À force, je ne le montrais même plus.
« T’as pas envie ? Alors casse-toi dehors, putain. »
Le premier jour dans ce monde, l’odeur m’avait fait vomir et j’étais resté planté là, hébété. Le contremaître m’avait alors tabassé comme un chien.
« Si Elena n’avait pas été là, je serais mort ce jour-là. »
« Hah, hah. »
Un enfant de cinq ans. Un autre à peine plus âgé.
Tout autour de moi, des enfants qui n’avaient même pas atteint l’âge adulte travaillaient aux champs. Au vingt et unième siècle, ça aurait été de la maltraitance infantile manifeste, et quelqu’un l’aurait dénoncée sur-le-champ. Ici, c’était normal.
« Je suis vraiment dans la merde. »
Pour le déjeuner, sous la surveillance du contremaître Berry, chacun reçut une pomme de terre.
« Bouffez, bande de petits merdeux. »
Des pommes de terre hier. Des pommes de terre la veille.
Ici, on mangeait des pommes de terre trois cent soixante-cinq jours par an.
Une seule patate par jour, et pas les bonnes, bien moelleuses, douces et délicieuses de la Terre. Peut-être à cause de la température, elles étaient plus dures et moins bonnes.
Pourtant, c’était un festin que les gens d’ici n’avaient pas les moyens de s’offrir quand bon leur semblait. Les pommes de terre demandaient peu de fertilité au sol, alors les Mages de la Terre avaient moins de travail, et elles poussaient relativement bien même dans le froid glacial.
Sans les pommes de terre, exactement quatre-vingt-dix pour cent des habitants de ce monde seraient probablement morts.
« Vive les patates ! »
« Beurk. »
Tout mon corps tremblait. La peau de mes mains pelait et saignait sans arrêt à cause des engelures, mais nous nous abritions de la neige sous un toit et nous enfournions des pommes de terre.
Pour survivre.
Bien sûr, vivre comme ça me rappelait parfois la réalité en pleine face.
« Elena. »
« Quoi ? »
Je m’adressai à la belle elfe qui avait enfourné sa patate entière et suçait même ses doigts comme une sauvage.
« Je veux de la viande. »
Je crevais de faim.
Je voulais de la viande.
Du Spam. Non, je me serais contenté d’un jambon pressé bon marché, avec six pour cent de porc et le reste en poulet haché.
Il y avait aussi de la viande dans ce monde.
Mais même quand les chasseurs rapportaient parfois du gibier, comme des chevreuils ou des lièvres des neiges, ça n’arrivait jamais jusqu’à des orphelins comme nous.
Ça revenait aux puissants du coin, comme les forgerons et les chefs de village, ainsi qu’aux classes privilégiées, comme les Mages de feu et les Mages de la Terre. Putain, je comprenais maintenant pourquoi les révolutions prolétariennes avaient lieu.
« Moi aussi. J’ai tellement envie de cuisses de renne grillées et d’un cochon de lait entier rôti. »
Elena se lécha les babines en parlant, son visage angélique en total décalage avec ses paroles. Je la regardai d’un air impassible.
« T’es une elfe. »
« Les elfes ont pas le droit de manger de viande ? Putain de raciste. »
La voir sortir des insanités avec un visage aussi joli me faisait remettre en question tout ce que je savais sur les elfes.
« Non, je… désolé. »
« Pff. Quel manque de culture. »
La réalité différait sur bien des points du jeu, entièrement centré sur le Labyrinthe. Je devais poser beaucoup de questions pour apprendre les coutumes locales, et Elena parlait énormément.
C’est comme ça que nous étions devenus proches.
Bien sûr, les connaissances d’Elena, une orpheline, n’étaient pas particulièrement utiles. Mais les grandes lignes correspondaient.
« Il y a une centaine d’années, ce monde a gelé à cause d’une malédiction inconnue. »
« Pour y remédier, les gens de partout envoient des explorateurs dans le Labyrinthe. »
Jusque-là, c’était comme dans le jeu.
« Arrête de parler. Ça donne encore plus faim. »
Nous n’étions pas proches des autres enfants. Tout le monde devait économiser jusqu’à l’énergie qu’il fallait pour parler.
Après avoir travaillé du petit matin jusqu’au coucher du soleil, nous rentrions chez nous.
Dix enfants orphelins dormaient entassés dans une minuscule maison de seize mètres carrés. C’était un poulailler délabré qui faisait passer la cité fortifiée de Kowloon pour un endroit décent.
« Beurk. »
Nous nous asseyions sur le sol, où le froid remontait d’en dessous, étendions des couvertures, nous enveloppions dans des couches de linge et tremblions en partageant la chaleur de nos corps. Puis un Mage de feu venait déposer une braise dans le poêle.
« Surveillez bien le feu si vous voulez pas mourir de froid. »
Mais la chaleur du feu dépendait du talent du Mage de feu. Comme ils devaient faire le tour des autres maisons à tour de rôle, il arrivait que le quartier des orphelins n’ait jamais son tour.
C’étaient les moments les plus dangereux.
« Ces connards du Moyen Âge sont même pas capables de comprendre l’isolation… »
« T’es aussi primitif qu’eux, alors de quoi tu parles ? »
« Moi, c’est différent. Je suis spécial. »
« Mon cul. »
Treize ans.
Un an avant l’âge adulte.
Elena et moi étions les plus âgés du quartier des orphelins.
« Bâââille. »
En tant qu’aînés de ce poulailler, chaque matin, nous commencions par entretenir le feu et vérifier si quelqu’un était mort.
« Hé, Jimmy est mort. »
« Merde. »
Nous n’étions pas proches, mais Jimmy avait tout de même vécu à nos côtés. Je serrai les dents, amer, tandis qu’Elena soulevait le corps de Jimmy comme un bagage et ricanait.
« On va apporter le corps. Avec un peu de chance, le chef du village nous donnera à manger. »
« T’es un démon. »
C’était à cause de son sang elfique ?
La réaction d’Elena avait quelque chose de franchement dérangé.
Rien que le fait de naître en Corée du Sud signifiait déjà qu’on avait eu plus de chance que quatre-vingt-quinze pour cent de l’humanité !
Je regrettais d’avoir un jour pensé : « Putain, quel pays de merde, la Corée. »
Ouais, ce monde était bien pire que tout ce que j’aurais pu imaginer. Un enfer sur terre où la vie humaine ne valait pas cher, moins que celle du bétail.
« Oui, oui ! Amenez-le ici ! »
Le vieil homme à l’imposante barbe de chèvre était le chef du village.
Même si un orphelin faisait partie du village, il n’avait pas l’air particulièrement attristé par sa mort.
À moins d’être noble, personne n’avait droit à des funérailles. Sous l’effet de la Malédiction de l’hiver, les cadavres pouvaient se relever en morts-vivants et, dans ce monde, ils constituaient une ressource importante.
« Oui, oui, mange bien, ma chère Elizabeth. »
Crac, crac.
Le corps de Jimmy fut donné aux cochons élevés par le chef du village.
Ce n’étaient pas des monstres comme les cochons de chair du Labyrinthe, mais ces sales goinfres bouffaient les cadavres humains à merveille.
C’est pour ça que les enfants avaient peur des cochons.
Je les détestais aussi. Ils me rappelaient les monstres du Labyrinthe.
Le pire, dans ce monde, c’était en fait les latrines. Il fallait faire ses besoins dans un endroit où le vent glacial soufflait à travers les murs, et parfois, tout gelait avant même d’avoir fini.
« Si je reste ici quelques années, je vais choper des hémorroïdes. »
Certains étaient même morts de froid quand une tempête de neige avait éclaté sans prévenir, incapables de remonter leur pantalon.
Et bien sûr, nous nettoyions ces corps dégoûtants, puis les cochons du chef du village les mangeaient.
« Elena. »
« Ouais ? »
Je frissonnai.
« Ce monde est vraiment pourri. »
« Tu t’en rends compte que maintenant ? »
Après qu’on eut apporté le corps de Jimmy, le chef du village nous donna un morceau de viande séchée, de bonne humeur. Elena en mâcha un bout, puis m’en enfonça la moitié restante dans la bouche.
« Gloup ! »
C’était un peu glauque, mais le goût salé et l’arôme de viande, que je n’avais pas sentis depuis si longtemps, étaient incroyables.
« Désolé, Jimmy. »
« J’espère que ta prochaine vie sera meilleure. »
Il fallait vraiment équilibrer glucides et protéines.
« Oublie la conquête du Labyrinthe, la richesse et les belles femmes de ce monde. »
En mâchant la viande séchée, je réfléchis à mon avenir.
« D’abord, je dois survivre. »
Pour quelqu’un d’aussi faible que moi, un adolescent campagnard, impossible de venir à bout du Labyrinthe. Je devais d’abord développer mes capacités et prendre soin de moi.
Alors que je partais travailler une nouvelle journée, bien décidé à accomplir cette tâche sacrée, un groupe nous barra la route.
« Hé, les morveux d’orphelins. »
Celui qui nous regardait avec mépris était Mauk, le troisième fils du chef du village. Il tenait sous le bras un paquet de parchemins en peau de chèvre, comme s’il imitait un Grimoire. Même dans ces circonstances, il était grassouillet, preuve évidente du luxe dans lequel il vivait.
« Vous allez encore ramasser des patates aujourd’hui ? »
« On dirait bien. »
« Alors bossez bien. Nous, on part chasser le lièvre des neiges. »
« Ouais, ouais, bossez bien. Avec un peu de chance, vous deviendrez peut-être mages le jour de la cérémonie. Hahahaha ! »
« Ces petits merdeux sans parents ? Hé hé. »
« Ils finiront dans une Expédition. »
Ils se moquèrent de nous et passèrent leur chemin.
Des décennies de forums coréens et toutes les insultes possibles sur les parents m’avaient immunisé, mais Elena, une elfe pure et innocente, s’énerva.
« Putain, je les tue ? »
Je la retins.
« Fais pas ça. Si des orphelins comme nous s’en prenaient à eux, on aurait de sacrés ennuis. »
« Pff. »
Le jour de la cérémonie dont parlait le groupe de Mauk pouvait changer la vie des orphelins et des villageois comme nous.
Dans ce monde, on ne devenait pas mage grâce à l’éducation.
On le devenait quand un Grimoire nous choisissait.
Dans ce monde gelé par un froid extrême, les Mages de feu étaient les plus précieux de tous.
Même quelqu’un capable de faire apparaître une flamme de la taille d’une allumette était considéré comme l’une des personnes les plus importantes du village.
Les Mages de la Terre venaient ensuite. Ils pouvaient fertiliser les terres et faire pousser des plantes jusque dans ce sol désolé, ce qui les rendait presque aussi précieux que les Mages de feu.
Si on prouvait ses talents de mage, on pouvait même se rendre au Château.
Il arrivait que l’éveil se produise plus tard, mais c’était rare. Le talent de la plupart des gens se manifestait à l’âge adulte.
Malgré ses ressources limitées, le village s’efforçait d’élever des orphelins dans l’espoir de voir naître des mages.
« Éveiller ses pouvoirs de mage. »
C’était exactement ce que je visais.
Je n’étais pas un vulgaire habitant primitif du Pays médiéval. J’étais un homme moderne, fort du savoir, de la dignité et de la culture du vingt et unième siècle.
Si je n’étais pas spécial, qui l’était ?
* * *
Le temps passa enfin. J’eus quatorze ans et ma cérémonie de passage à l’âge adulte eut lieu.
Fouush !
« Ô notre Roi ! Bénis le Village du Soleil du Sud ! »
Un feu brûlait sur la place du village. Les deux Mages de feu et l’unique Mage de la Terre, les seuls du village, portaient des robes et présidaient la cérémonie.
Les mages ne suffisaient jamais.
Mémorisation.
Les gens d’ici n’avaient-ils pas un nombre limité de sorts à lancer chaque jour ?
Le feu créé par un sort durait longtemps, mais une flamme transmise depuis ce feu s’affaiblissait rapidement sous l’effet de la malédiction du froid.
Plus un village comptait de mages, plus il était chaud et prospère.
C’était donc l’occasion, pour quelqu’un, de changer son destin. C’était aussi une fête pour le village.
« Bonne chance, vous deux ! »
« Si vous réussissez, ne nous oubliez pas ! »
Encouragés par les enfants orphelins, Elena et moi prîmes la direction de la place du village.
Une foule immense s’y était déjà rassemblée pour profiter de la fête.
Le chef du village avait ouvert les réserves et distribué le peu d’alcool et de viande qu’ils possédaient.
« Yee-haw ! »
« Hahahahaha ! »
Pour oublier la faim, le froid glacial, l’épuisement et la peur, les villageois dansaient, criaient à tue-tête et se peignaient le visage. La scène avait quelque chose de fou.
« Je vais sûrement devenir Mage de la Terre. Les elfes sont proches de la terre et des plantes, non ? »
Elena bavardait avec entrain, les joues rouges.
Vraiment ?
Une elfe qui ne faisait pas très elfe, violente, absurdement forte et affligée de tremblements aux mains, qui devenait mage ?
« Mouais, si tu veux. »
Je ne trouvais pas que ça lui allait du tout.
« T’es taillée pour être une barbare du Nord, espèce de connasse. »
« Pourquoi mes oreilles me démangent ? »
« Avancez l’un après l’autre et posez la main sur le Livre de la Guidance. »
Un vieux livre qui sentait la poussière reposait sur l’autel de cérémonie.
C’était un artefact qu’on appelait le Livre de la Guidance. Si quelqu’un avait du talent pour la magie, il pouvait l’ouvrir et suivre la voie des mages. Sinon, le livre ne bougeait pas, quels que soient ses efforts.
« Mauk ! Avance ! »
À l’appel des Mages de feu, Mauk, le troisième fils du chef du village, se dirigea vers l’autel avec une assurance imposante.
Le chef du village était un Mage de feu, tout comme son fils aîné. On pouvait dire sans exagérer que la magie coulait dans ses veines.
« … »
Le chef du village observait son fils d’un air tendu, puis poussa soudain un soupir.
« Haa… »
« Ngh ! »
Mauk eut beau s’acharner à ouvrir le Grimoire, celui-ci ne bougea pas.
« C’est pas possible !!! »
Le Livre de la Guidance demeura parfaitement immobile.
La magie ne l’avait pas choisi.
« Pourquoi moi ?! »
Il réessaya encore et encore, mais le résultat fut le même.
« Pourquoi moi ?!? »
Mauk souffla comme s’il allait déchirer le livre. Mais Mais, le fils aîné du chef du village et maître de cérémonie, le repoussa et lui ordonna de descendre.
« Descends. »
« … Khk. »
« Quel idiot. Hé hé. »
Elena se moqua de Mauk.
Je lui adressai un doigt d’honneur et me moquai de ce porc, moi aussi.
Bien fait pour lui. Il aurait dû se montrer plus gentil.
« Ensuite, Elena ! »
« Si je réussis, je te garderai auprès de moi, Ian. T’es beau. »
Elena me tapota l’épaule, puis se dirigea d’un pas enthousiaste vers l’autel et posa la main sur le Livre de la Guidance.
Cette fois encore, le livre ne s’ouvrit pas.
« Merde. »
Elena revint à sa place en soupirant.
Elle était si déçue que ses longues oreilles, qui étaient restées bien droites même à la mort d’un ami orphelin, retombèrent.
Ensuite, les orphelins qui avaient atteint l’âge adulte et de nombreux autres villageois attendirent les directives du Grimoire.
Mais le Grimoire ne leur répondit pas, avec une cruauté sans égale.
Évidemment.
Si les Mages de feu et les Mages de la Terre étaient si répandus, ce monde serait plus agréable à vivre.
« Puis… »
« Suivant ! Kerik, avance ! »
Fouush !
Pour la première fois, le Grimoire s’ouvrit.
Il s’ouvrit de lui-même, comme s’il était vivant, et des flammes jaillirent des motifs géométriques qui apparurent à l’intérieur.
« … »
Le regard de Kerik se vida, comme s’il voyait quelque chose à l’intérieur.
« Ohhh ! »
« Kerik a reçu la bénédiction du feu ! »
Il avait été choisi.
Kerik était le fils d’un métayer du village. Son père était mort de maladie, et la situation de sa famille n’avait cessé d’empirer.
Maintenant, sa vie venait de changer.
« Kerik ! Kerik ! »
« Aaaah ! »
Au milieu des acclamations des villageois, Kerik étreignit sa mère, qui l’avait élevé dans l’adversité, et fondit en larmes.
« Il a décroché le gros lot. »
Je le regardais avec envie quand je fus rappelé à l’ordre.
« Enfin… Ian ! »
On venait enfin d’appeler mon nom.
« … »
Je me dirigeai lentement vers l’autel.
J’avais l’impression que mon cœur allait éclater, et le stress ne cessait de me remplir la bouche de salive.
Putain, cette fois, il fallait bien que j’aie un vrai truc, non ?
Si on me balançait dans un monde pareil, je méritais au moins un avantage spécial, non ?
Sans me soucier de la sueur froide qui coulait dans ma paume, je posai la main sur le Grimoire.
Les longues oreilles d’Elena se dressèrent, et elle me regarda comme si elle n’arrivait pas à y croire.
Fouuuush !
Contrairement à ce qui s’était passé lorsque Kerik avait reçu ses directives, le Grimoire sur l’autel de cérémonie s’ouvrit bien plus violemment dès que j’y posai la main. Ses pages s’agitèrent dans tous les sens.
Au même instant, les motifs géométriques gravés dans le livre brillèrent de plusieurs couleurs.
Bleu, jaune et violet.
Trois couleurs en tout.
« Oh… ?! »
Je souris au milieu des exclamations étouffées autour de moi.
Hahahahaha !
Regardez-moi ça, bande de primitifs du Moyen Âge.
J’avais vraiment été choisi !
J’étais le protagoniste !
J’avais du talent pour la magie.
Crépitement.
Une odeur métallique, comme si quelque chose avait produit une étincelle.
Une humidité froide m’enveloppa doucement.
Une masse de lumière clignotait selon des motifs et des formes géométriques.
Ma vue se brouilla, comme si un brouillard s’était posé devant mes yeux, et un monde étrange se déploya.
C’était la Bibliothèque des Arcanes.
Notes :
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