Chapitre 1 248
Yonaire donna un coup de coude à Lee Han et murmura :
« Hé. Comment peux-tu lui cacher ça ? »
« On n’a pas le choix. Nillia a beaucoup d’amis, alors l’information risque de fuiter. »
« Je vois… Attends. »
Yonaire tiqua en entendant son amie.
… Il insinue qu’elle et Gainando n’ont pas beaucoup d’amis ?
Ce n’était pas tout à fait faux, comparé à Nillia, mais ça l’agaçait quand même.
« Et, à proprement parler, ce n’est même pas un mensonge. Il suffit de ne pas se faire prendre. »
Même s’ils les suivaient en cachette, tant qu’ils ne se faisaient pas repérer, c’était presque comme s’ils avaient reçu la permission.
Un étranger aurait demandé quelle sorte d’absurdité insensée c’était, mais, malheureusement, Yonaire était une élève d’Einroguard.
« Eh bien… j’imagine que tu as raison. »
« Tu vois ? Ça ne sert à rien d’inquiéter Nillia pour rien. »
À peine Lee Han eut-il terminé que Nillia déclara :
« Alors, je viens avec vous. »
« … »
« … »
Yonaire et Lee Han blêmirent. Gainando, qui ne se doutait pas de ce qu’ils pensaient, s’écria avec enthousiasme :
« Ha ! Bien fait pour toi, idiot ! Pas question de revenir sur ta parole ! Maintenant, tu dois passer tes examens finaux en avance ! »
« Je sais. »
Nillia fixa Gainando, incrédule.
Elle venait de voir le prince se faire attaquer, quelques instants plus tôt.
« M-mais quoi ? Tu veux quand même venir avec nous ? »
Gainando, lui, avait l’air d’avoir entendu quelque chose d’incroyable.
Pourquoi donc ?
« Je peux avoir envie de venir avec vous. Pourquoi ? Il y a un problème ? Je n’ai pas le droit de venir ? C’est parce que je suis de la Tour de la Tortue Noire ? »
Nillia savait que c’était mesquin, mais elle alla jusqu’à évoquer leur tour.
L’amitié rendait parfois mesquin.
Comme elle avait manqué tant de choses que ses amis avaient faites ces derniers temps, Nillia brûlait d’envie de se joindre à eux.
« Eh bien… euh… »
Lee Han échangea un regard avec Yonaire. Celle-ci lui lança un regard qui disait : Tu vois ? Pourquoi as-tu menti, au départ ?
Tu ne m’aides pas.
Lee Han s’en voulut intérieurement de perdre du temps à lui reprocher son mensonge au lieu d’oublier le passé et de se concentrer sur le problème.
Il ne leur restait plus qu’une solution.
« Bien sûr qu’il n’y a pas de problème. Viens avec nous. »
« ! »
Le visage de Nillia s’illumina. Même ses oreilles, d’abord basses sous l’inquiétude, se redressèrent de joie.
En la voyant, Lee Han et Yonaire esquissèrent un sourire amer. Ils se rendirent compte qu’ils n’avaient pas accordé assez d’attention à leur amie, ces derniers temps.
« Lee Han. Vite, attaque-la avec des sphères d’eau ! Pour l’examen ! »
« Non… Nillia suit des cours d’alchimie et d’enchantement, donc ce n’est pas nécessaire. Ses examens ne consistent pas à tout mémoriser, comme les tiens. »
« … Mais l’attaquer avec des sphères d’eau ne l’aiderait pas quand même à apprendre plus vite ? »
Lee Han ignora Gainando et fit signe à Nillia de s’approcher.
« Nillia. Je vais d’abord t’expliquer l’examen d’alchimie. »
« D’accord ! »
« Pour l’examen d’alchimie, il faut compléter autant que possible la formule d’une combinaison alchimique reproduisant la Purification de Kinis. Voici la formule complète et les documents de recherche, alors lis-les. »
« ? »
Nillia, qui débordait d’enthousiasme, se figea.
J’ai mal entendu ?
« Tu as dit… qu’il fallait compléter la formule autant que possible ? »
« C’est ça. »
« Mais tu as la formule complète et les documents de recherche ? »
« Oui. »
« ???? »
Nillia ne comprenait absolument pas.
Le Professeur Thunderwalk était-il devenu fou ?
Non. C’est impossible. Il doit y avoir une raison.
Une fois son calme retrouvé, Nillia se mit à échafauder des hypothèses.
Quelle raison le Professeur Thunderwalk aurait-il bien pu avoir pour préparer un examen alors que son disciple avait déjà la réponse ?
… W-Wardanaz l’a menacé !?
Nillia ouvrit de grands yeux en fixant Lee Han.
C’était difficile à croire, mais tout à fait plausible venant de cet ami.
S’il était capable d’aller combattre la véritable incarnation d’un dieu maléfique, menacer un professeur ne devait pas être bien compliqué.
En plus, Wardanaz était le disciple favori du Directeur Crâne.
— Hmph. Professeur. Vous feriez mieux de réfléchir à ce qui vous attend quand je deviendrai le prochain Directeur. Vous croyez vraiment que vous serez en sécurité, ce jour-là ?
— Bouhouhou. Très bien. Je préparerai l’examen exactement comme vous me le demandez.
… Une conversation de ce genre avait peut-être eu lieu.
« Nillia ? Nillia ? »
Lee Han fut intrigué de voir son amie fixer le vide.
Était-elle simplement sous le choc à l’idée de reproduire la Purification de Kinis par l’alchimie ?
« C’est étonnant de pouvoir reproduire la Purification de Kinis par l’alchimie. Dame Meikin est vraiment une alchimiste incroyable. »
« Hein ? Qui ça ? »
« Dame Yoanen Meikin. C’est elle qui l’a écrite. »
La couverture est minutieuse !
Nillia frissonna de nouveau devant la précision et le soin apportés à cette mise en scène.
Il avait même prévu une échappatoire au cas où le Directeur Crâne mènerait une enquête.
« … Tu es encore fatiguée de ton voyage dans les montagnes ? »
« N-non ? Pas du tout ? »
« Vraiment ? Tant mieux, alors. »
Lee Han s’inquiétait un peu de voir que son amie avait tant de mal à se concentrer.
La chaîne de montagnes du nord était assez rude et dangereuse, même pour les chasseurs qui la parcouraient.
Si elle n’avait toujours pas récupéré…
« Lee Han, Lee Han. Sphère d’eau. »
« Contente-toi de mémoriser. Je t’interrogerai de nouveau dans dix minutes. »
Lee Han chassa Gainando, qui avait passé la tête devant la cellule d’isolement.
« Ensuite, il y a l’enchantement. C’est bien le cours d’Enchantement essentiel intermédiaire, non ? »
« Oui. Ah, tu l’as suivi l’année dernière, par hasard ? »
« Qu’est-ce que tu racontes, Nillia ? »
Lee Han regarda son amie, incrédule.
Ils étaient tous les deux en première année, à l’époque. Il n’avait aucune chance d’avoir suivi un cours de deuxième année.
Nillia marmonna à voix basse :
« Tu suis des cours de troisième et de quatrième année maintenant, alors je me suis dit que tu avais peut-être suivi ceux de deuxième année, l’an dernier… »
À vrai dire, les deux situations étaient tout aussi étranges.
« Quoi ? »
« N-non, rien. »
« Je n’ai pas suivi le cours d’Enchantement essentiel intermédiaire, mais j’en connais tout le contenu. Les élèves des années supérieures ont conçu le programme et l’examen. »
« … »
Après avoir découvert l’un des secrets de la filière d’enchantement, Nillia se réjouit une fois de plus d’avoir choisi l’alchimie comme spécialité.
Si elle avait choisi l’enchantement comme spécialité, elle aurait dû continuer à fréquenter des fous de ce genre !
« Attends. Si les élèves des années supérieures l’ont conçu, comment connais-tu le contenu ? »
Nillia avait décelé une faille dans les explications de son ami.
Peut-être que cet ami avait bel et bien suivi des cours de deuxième année en cachette, alors qu’il était en première année.
« Le Professeur Verdus m’a demandé d’apprendre tous les sorts utilisés en cours, parce que j’en aurais besoin pour l’aider dans son travail. »
« … »
« … »
Un lourd silence s’abattit sur la cellule d’isolement. Nillia hésita, observant son expression, puis s’excusa.
« Désolée… »
« Tu n’as pas à t’excuser. C’est le Professeur Verdus qui me l’a demandé. Bref, tu n’as qu’à apprendre quelques sorts qui pourraient tomber à l’examen. Ils en choisiront un, alors, d’une certaine façon, c’est plus facile qu’en alchimie. »
« Combien ? Trois ? »
« Un peu plus. »
« Quatre ? »
« Tu n’es pas loin. Vingt. Si tu en apprends seulement vingt, tu devrais facilement avoir la note maximale. »
« … »
Pendant un instant, Nillia se demanda si son ami ne venait pas en réalité de la Patrouille de l’Ombre, dans les montagnes du nord.
Non, même ses membres n’étaient pas si terribles.
Même le patrouilleur le plus ivre aurait probablement su faire la différence entre quatre et vingt !
***
Le Professeur Paserlet murmura, perplexe :
« Pourquoi Wardanaz veut-il soudain passer de nouveau ses examens en avance ? »
« Hein ? »
Le Professeur Verdus, qui était entièrement absorbé par le réglage minutieux d’un artefact sur son propre canapé, releva la tête avec un temps de retard.
« Ah. Je ne vous parlais pas, vous n’avez pas à vous en soucier, Professeur. »
« D’accord. »
Le Professeur Verdus s’apprêtait à se replonger dans le réglage de l’artefact. Mais le Professeur Paserlet changea d’avis et rappela le professeur, un homme-blaireau.
« Attendez. Professeur Verdus. »
« Hein ? »
« Wardanaz vous a déjà rendu son examen final, par hasard ? »
« Je ne sais pas. »
« … »
Le Professeur Paserlet comprit qu’il avait posé une question stupide.
S’il voulait savoir, il aurait dû demander aux élèves de la filière. Il n’y avait aucune chance que le Professeur Verdus s’en souvienne.
L’intelligence de ce mage excentrique chutait drastiquement dès que le sujet ne concernait pas une magie qui l’intéressait. Il lui arrivait même d’errer en ayant oublié son propre nom.
« Attendez. Wardanaz passe ses examens finaux en avance ? »
C’est pourquoi le Professeur Paserlet ne put s’empêcher d’être surpris lorsque le Professeur Verdus posa la question en premier.
Ce professeur s’intéressait donc à quelqu’un d’autre avant même qu’on le lui demande ?
« Oui. Apparemment. »
« Non ! Il faut que je lui fasse rendre l’Œil d’Ahrak et le Mur vivant pour l’examen ! »
« ? »
Le Professeur Paserlet sentit que quelque chose clochait.
Il n’y connaissait pas grand-chose en magie noire, mais ces sorts n’en relevaient-ils pas clairement ?
« Ce ne sont pas des sorts de magie noire ? »
« Hein ? Si. »
« Alors, vous pouvez vraiment les mettre à l’examen final d’enchantement ? »
« Ça ira tant que Gonadaltes ne l’apprend pas. »
En voyant le Professeur Verdus répondre avec une innocence désarmante, le Professeur Paserlet esquissa un sourire entendu.
En se projetant dans l’avenir, il lui semblait évident qu’à peine cette conversation terminée dans la salle des professeurs, un rapport anonyme filerait droit au bureau du Directeur.
« Mais si vous vouliez faire ça, vous auriez dû vous y intéresser plus tôt… »
« Comment voulez-vous que je sache quand ils préparent les examens finaux ! »
« … »
Le Professeur Paserlet se félicitait que Garcia ne soit pas là.
Ces derniers temps, Garcia avait le tempérament aussi violent qu’une tempête. Une seule petite maladresse pouvait facilement tourner au bain de sang.
Le Professeur Paserlet n’avait-il pas failli mourir, lui aussi, après avoir essayé de tirer un peu parti de son disciple ?
À présent, un grand nombre de ses personnalités avaient tellement peur qu’elles refusaient de se manifester.
« C’est quoi, cette boussole à aiguille ? On dirait que vous suivez quelqu’un. »
« Occupez-vous de vos affaires. Ce n’est rien d’impor… »
Avant qu’il ait pu terminer, la pointe de l’aiguille trembla puis pivota brusquement. Le Professeur Paserlet s’empressa de cacher la boussole.
Clac !
La porte de la salle des professeurs s’ouvrit et Garcia entra.
Après avoir vérifié qu’ils n’étaient que deux, Garcia leur adressa un signe de tête glacial.
« Bonjour. »
« Professeure Garcia ! Je ne dis pas souvent ce genre de choses, mais je crois voir autour de vous une aura exceptionnellement favorable. C’est le signe d’une chance extraordinaire, qui imprègne tout votre être… »
Le Professeur Paserlet fit même appel à la personnalité flatteuse qui détestait se manifester et s’efforça désespérément d’apaiser la colère de Garcia, mais celle-ci ne lui accorda pas même un regard.
« Je pars quelque temps pour la capitale. Pendant mon absence, ne vous approchez pas de la zone de punition des professeurs sans autorisation. »
« Je n’irai absolument pas. Croyez-moi, Professeure Garcia. Je le jure sur mon âme et mon honneur… »
« Si un autre professeur semble vouloir s’en approcher, signalez-le-moi immédiatement. Je reviendrai. »
Garcia ne prit que quelques affaires et s’en alla à grands pas. De retour à sa personnalité d’origine, le Professeur Paserlet eut l’impression d’avoir vieilli de plusieurs années.
« Ah… Si seulement ces salauds d’Oculoguard n’étaient pas là… ! »
Tout en maugréant, le Professeur Paserlet tourna la tête et vit que le Professeur Verdus avait déjà sorti quelque chose du néant.
C’était la copie d’examen final de Wardanaz, qu’il avait rendue en avance.
Après avoir vérifié que son disciple l’avait bien rendue avant la date prévue, le Professeur Verdus parut déçu et s’apprêtait à la remettre de côté.
« Je voulais lui parler de l’Œil d’Ahrak et du Mur vivant. »
« … Vous n’allez pas la corriger ? »
« Hein ? Si, c’est fait. »
Le Professeur Verdus désigna la mention « Note maximale » inscrite sur la copie d’examen final.
Le Professeur Paserlet demanda encore, complètement incrédule :
« Vous ne l’avez même pas ouverte ! »
« Il aura de toute façon la note maximale. Pourquoi perdre du temps ? »
« … »
Pendant un instant, le Professeur Paserlet fut presque impressionné par le génie de l’autre mage.
Il était vraiment intelligent, au moins !