Chapitre 1 178
« Ah… »
Yi-Han tenta de l’arrêter, alarmé, mais la Sorcière diabolique était déjà revenue.
« Silence ! Petit morveux ! »
« Grrrk. (Faire du bruit pendant que les gens parlent de magie, tu ne connais même pas les bonnes manières) ! »
« … »
En voyant les mages noirs s’installer tout naturellement au bureau de quelqu’un d’autre comme s’il leur appartenait et s’emporter en plus, Yi-Han se demanda pourquoi il avait essayé de l’arrêter.
Il faudra que je leur en parle une fois que tout sera fini.
Le plan de Yi-Han était ignoble, mais, à vrai dire, les mages noirs n’étaient pas moins ignobles.
Pendant que Yi-Han manigançait en secret quelque chose de répugnant dans leur dos, les mages noirs tramaient contre lui quelque chose d’aussi répugnant.
« Bien. Alors je vais retirer l’<Œil d’Ahrak> et le remplacer par le <Gémissement d’Obinnik>. »
« Grrrk. (Mais ça change tout) ! »
« On peut modifier la magie en cours de route. Tu termines toujours tes sorts exactement comme tu les as conçus au départ ? »
« Modifier un sort déjà terminé dans le seul but d’en augmenter la difficulté, c’est de la triche, non ? »
« De la triche, mon œil ! Si tu te sens lésé, fais-en autant ! Je te garantis que ce morveux ne pourra jamais apprendre le <Gémissement d’Obinnik> ! »
« Grrrk. (Tu rampes déjà à quatre pattes et tu fais encore le fier). »
Attends. Le but, à l’origine, n’était-il pas d’expliquer facilement la magie ?
Le mage de la Tour de magie d’Obsidienne se mit soudain à s’interroger.
Cette consigne était censée permettre d’enseigner la magie à Wardanaz pour que le chantier puisse avancer grâce à leur travail…
… Depuis quand était-ce devenu un concours où chacun proposait à l’autre une magie difficile ?
« Petit morveux, pourquoi tu ne dis rien ? Ah, je comprends. Tu n’as pas l’intention de la modifier ! Regardez-moi ça, il a accepté ! »
« Grrrk. (C’est vraiment vrai) ?! »
À peine eut-il pris le temps d’y réfléchir que les étincelles fusèrent aussitôt dans cette direction. Le mage de la Tour de magie d’Obsidienne cria sans même avoir le temps de réfléchir.
« Nous allons aussi modifier la nôtre. Ne raconte pas n’importe quoi. »
« Hum. Très bien, parfait. On va voir qui l’emporte ! »
Caten, qui avait écouté avec intérêt la conversation des mages, vit son cadet s’échapper discrètement par la fenêtre et lui fit signe de filer.
La vie d’un mage exceptionnel ne doit vraiment pas être de tout repos !
***
« Hé. Si les mages noirs me cherchent, dites-leur que je ne suis pas là. »
Yi-Han, qui s’était réfugié dans le logement des élèves de la Tour des Tigres Blancs, emprunta un bureau inoccupé.
Anglago jeta aussitôt par la fenêtre un magazine dont la couverture rouge annonçait : <Quelle est la tendance de l’année en matière de tactiques de polo ? Nous avons désigné le meilleur club de polo de l’Empire !>
Yi-Han ramena le magazine, qui avait volé dehors, grâce à un sort de déplacement spatial et le lança à Anglago.
« Je vois tout. Tu aurais dû le cacher avant mon arrivée. »
« … N’utilise pas de sorts compliqués pour un truc pareil ! »
Dergeu, qui restait au moins un ami, changea de sujet pour lui venir en aide.
« Yi-Han, pourquoi devrait-on dire aux mages noirs que tu n’es pas là s’ils te cherchent ? »
« Ils me harcèlent en essayant de m’enseigner des sorts difficiles, même à apprendre. »
« ? »
« ? »
Anglago et Dergeu échangèrent un regard.
Dergeu lui lança un regard qui signifiait « Ne fais pas ça », mais Anglago ne put se retenir et prit la parole.
« Mais c’est pas justement ce que tu veux, Wardanaz ? »
« … Anglago, tu as beaucoup de reproches à me faire, ces derniers temps ? »
« N-Non ! Je le pensais vraiment ! »
Quand Yi-Han se leva, Anglago fut horrifié.
Il avait vraiment posé la question parce qu’il voulait sincèrement connaître la réponse !
« … Vous, les élèves de la Tour des Tigres Blancs, vous vous faites parfois de drôles d’idées sur moi, mais ce n’est pas comme si j’apprenais exprès des sorts difficiles et que j’aimais ça. »
Mais les élèves de la Tour des Dragons Bleus ont dit la même chose…
Anglago se sentit injustement accusé.
Un certain élève dont le nom commençait par G, un autre dont le nom commençait par A, et même un élève de la Famille impériale avaient tenu des propos similaires.
« C’est juste arrivé comme ça. Pas vrai, Dergeu ? »
« Hein ? O-Oui. B-Bien sûr que je le pense. Ha ha. »
Son ami orc musclé prit la parole à la hâte, la conscience un peu tiraillée. Parfois, l’amitié comptait plus que la conscience.
« Tu vois ? Dergeu ne se fait pas cette idée. Je ne sais pas pourquoi les élèves de la Tour des Tigres Blancs sont si sensibles aux fausses rumeurs. »
« … »
« … La mission est complètement terminée ?! »
Dergeu changea une nouvelle fois de sujet.
À voir l’expression d’Anglago, il risquait fort de s’en prendre à lui.
« La mission ? Ah. La première version est terminée, mais les mages noirs n’arrêtent pas de faire des histoires : selon eux, ça ne va pas, il faut continuer à compliquer le tout… Tu veux voir ? »
À ces mots, les deux amis hochèrent la tête et acceptèrent le document.
L’agencement des cercles magiques complexes et des incantations était d’une difficulté absolument monstrueuse.
« Les mages noirs vont trop loin. S’il existe une solution facile, ils n’ont qu’à la prendre. Pourquoi s’obstiner à choisir la plus compliquée ? Ils devraient aussi penser aux gens qui vont devoir construire tout ça. »
« C’est trop difficile, Yi-Han. Je comprends pourquoi tu ne peux pas accepter. »
« … Ce ne sont pas les mages noirs qui l’ont écrit. C’est moi. C’est si difficile que ça ? »
Le visage de Yi-Han s’assombrit légèrement.
Il pensait avoir rendu le tout suffisamment intuitif et efficace ; il ne s’attendait donc pas à une telle réaction.
« N-Non ! Ce n’est pas à ce point-là ! »
« Anglago a raison, Yi-Han ! C’est très bien comme ça ! »
Ses amis s’empressèrent de le rassurer, mais il était déjà trop tard. Yi-Han marmonna, l’air abattu :
« Je devrais peut-être le retravailler pour le rendre plus facile. Franchement, je ne vois pas comment le simplifier davantage… Ce serait peut-être plus rapide de tout reprendre depuis le début. »
Anglago lança à Dergeu un regard qui le suppliait de faire quelque chose. Bien sûr, même Dergeu ne pouvait rien faire dans une situation pareille.
« Fais quelque chose, Choi ! Wardanaz va encore s’y remettre ! »
« M-Mais qu’est-ce qu’on pourrait reprendre ou améliorer, là-dedans ? »
« Comment veux-tu que je le sache ! Je n’ai même pas compris trente pour cent de tout ça ! J’ai juste compris que si les chevaliers essaient de s’échapper, ils se retrouvent piégés dans un labyrinthe spatial ! »
Anglago et Dergeu échangèrent des chuchotements anxieux.
Ils n’avaient presque rien compris au plan qu’ils venaient de recevoir, mais ils devinaient au moins qu’il avait demandé un travail considérable.
Et il allait tout retravailler.
Pour le rendre encore plus simple, en plus ?
Crac…
« Hé. Arrêtez de glander et sortez… »
Giselle, venue appeler ses amis qui étaient forcément en train de s’amuser, s’interrompit.
L’un de ses amis, qui n’avait aucune raison d’être là, examinait un plan d’un air abattu.
« … On dirait que vous ne glandez pas. Très bien. Bon courage. »
Giselle tenta de reculer, mais les deux autres ne la laissèrent pas partir.
« Moradi ! Fais quelque chose ! Wardanaz va encore s’y remettre ! »
« S’y remettre à quoi ? À vous enseigner ? »
« À la mission ! À la mission ! »
« S’y remettre ? Il a terminé entre-temps ? Impossible… »
« J’ai terminé, mais je pensais recommencer. »
À ces mots, Giselle se retourna brusquement.
C’était déjà terminé ?!
Elle savait que son ami de la Tour des Dragons Bleus était un génie, mais elle ne s’attendait pas à ce qu’il finisse en si peu de temps.
« Attends. Pourquoi tu veux recommencer ? »
« Les mages noirs… »
« Les mages noirs t’ont aidé ? Ah. C’est pour ça que tu as terminé plus vite que prévu ? »
Si c’était le cas, ça se tenait.
Les mages noirs s’étaient montrés incompétents pendant cette affaire — pour être précis, le mage venu d’Einroguard avait été trop compétent —, mais leurs aptitudes magiques n’étaient tout de même pas à remettre en question.
S’ils avaient prêté main-forte, il était logique que le plan ait été achevé si vite…
« Non. Les autres mages noirs n’arrêtaient pas de proposer de le compliquer, alors on a cru que c’était leur idée, mais en fait, c’était celle de Wardanaz… »
« ???? »
Giselle ne comprenait plus rien. Les paroles d’Anglago lui échappaient complètement.
Dergeu dut finalement prendre la relève et lui expliquer la situation.
« … Attends. Laisse-moi le lire aussi. »
Giselle s’empara du plan, presque comme si elle le lui arrachait, puis le parcourut en fronçant les sourcils.
Elle finit par trancher d’un ton ferme :
« Ça suffit comme ça. »
« … Ne mens pas ! Comment tu as pu comprendre ça aussi vite ? Tu ne peux pas faire ça en engageant l’honneur de la Tour des Tigres Blancs ! »
Anglago se fâcha avant même Yi-Han.
Même entre amis, il y avait des choses qu’on ne pouvait pas laisser passer. La magie, surtout.
Lui-même n’y comprenait rien et voilà que Moradi, qui appartenait à la même tour que lui, avait déjà tout compris ?!
« Inutile de comprendre les détails magiques. Il suffit de regarder le résultat. Pourquoi tu veux tout comprendre ? »
Giselle le regarda comme s’il était complètement absurde.
Pour construire un bâtiment magique à partir d’un plan comme celui-ci, il n’était pas nécessaire d’en comprendre chaque détail.
Il suffisait de disposer les matériaux comme indiqué et de lancer les sorts.
S’ils pouvaient tout comprendre, pourquoi confier la mission à quelqu’un d’autre ? Ils n’auraient qu’à s’en charger eux-mêmes.
« … »
« … »
Elle avait raison.
Pendant un instant, Anglago et Dergeu se demandèrent s’ils n’avaient pas été ensorcelés. C’était peut-être le regard de Wardanaz qui leur avait fait croire qu’ils devaient absolument tout comprendre.
« Mais, Moradi, si j’ai fait une erreur quelque part et qu’un problème survient pendant les travaux ? »
« Les mages noirs ont dit qu’il y avait une erreur ? »
« Non, rien de tel, mais… »
« Alors il n’y en a pas. »
« … Ils devront peut-être faire des réparations plus tard, quand je ne serai plus là. »
« Si tu leur laisses le plan, ils pourront le comparer et réparer. Il leur suffira de refaire exactement la même chose. »
À court d’arguments, Yi-Han regarda Anglago et Dergeu. Tous deux lui adressèrent un sourire gêné, le cœur inquiet.
Ne recommence pas, s’il te plaît !
« N-Nous aussi, on pense que Moradi a raison. »
« Exactement. Yi-Han. Réfléchis bien. Recommencer, c’est… »
« … D’accord. Je pense que tu as raison. »
Ouf !
Quand Yi-Han finit par accepter, ses amis poussèrent un soupir de soulagement.
Mais la suite déjoua complètement leurs attentes.
« Cela dit, pendant qu’on en parlait, j’ai trouvé comment corriger un détail, alors je vais au moins le faire. »
« Hé ! »
***
Dilet emprunta Rimpaksi, la monture la plus rapide de l’école de Magie noire et celle à laquelle le professeur Mortum tenait comme à la prunelle de ses yeux, puis fila à toute allure dans le ciel de l’Empire.
Quand la forteresse septentrionale de la Maison Moradi apparut à l’horizon, quelqu’un lança d’en bas :
« Hum, Dilet ! Il y a eu un malentendu, on dirait. Tu peux faire demi-tour ! »
Dilet ignora celui qui avait pris l’apparence du professeur Mortum et poursuivit sa route sans ralentir. S’arrêter pour découvrir qui c’était, ce serait déjà tomber dans le piège de l’adversaire.
« Je viens d’Einroguard ! »
Les chevaliers qui surveillaient l’écurie des montures volantes, installée au sommet de la falaise, reconnurent le Drapeau et s’écartèrent.
Dilet sauta aussitôt du dos de Rimpaksi. Celui-ci secoua sa crinière d’un noir de jais et poussa un hennissement mécontent.
« Désolé ! Des ennemis vicieux essaient d’enlever mon cadet en ce moment même ! »
Après lui avoir promis un en-cas pour plus tard, Dilet partit en volant grâce à la magie.
« Arrêtez ! Le vol est interdit dans le domaine ! »
Un chevalier cria, mais Dilet fit semblant de ne pas l’entendre et l’ignora. Tant qu’il était impossible de savoir si la personne en face était un mage noir déguisé ou un vrai chevalier, mieux valait faire la sourde oreille.
Par ici !
Après s’être renseigné sur l’emplacement du logement où séjournaient Wardanaz et Caten, Dilet défonça la porte et entra.
« Petit frère ! Ces fous ne t’ont rien fait de terrible, j’espère ?! »
« ? »
« … »
Les mages noirs des Descendants d’Ahrak, de la Légion d’Oondorgu et de la Tour de magie d’Obsidienne, entassés dans ce petit logement et occupés à bavarder bruyamment, tournèrent les yeux vers lui.
Au milieu d’eux, Caten, qui était resté tranquillement assis, lui adressa un signe de bienvenue.
« De qui tu parles, quand tu dis “ces fous” ? »
Les mages noirs réunis là posèrent la question, sincèrement intrigués.