Chapitre 4 500
« S’approcher aussi près de la surface si tôt après avoir repris Bornar à l’Organisation, c’est au mieux imprudent et au pire stupide, dit Tethre. »
« Qu’est-ce que tu voudrais qu’on fasse, Tethre ? » railla Cyrra Morghon, banshee et actuelle Haut général de la Cour de la Nuit. « Qu’on passe des mois, voire des années, à se cacher et qu’on laisse nos affaires et nos relations dépérir en attendant que le Roi Incontinent se décide à agir ?
« Cet homme est un lâche, et après tous les revers qu’ont essuyés ses plans, je ne serais pas étonnée qu’il ne se montre plus jamais. » Ses cheveux roux cuivrés rivalisaient presque avec l’éclat de ses yeux, que le pouvoir de la non-mort illuminait de l’intérieur comme des torches.
« Certes, mais à quoi nous a servi notre alliance avec Verhen si nous abandonnons nos forteresses souterraines sans même le prévenir ? Pourquoi demander à la souveraine Menadion d’adapter les réseaux et les défenses de nos bastions pour contrer les pouvoirs des Upyrs, si c’est pour les abandonner ?
« Et surtout, ma souveraine, qu’en est-il de moi ? » La voix de Tethre trembla, et la peur ôta tout leur charme à ses traits délicats. « Je fais partie des membres des Cours de la Nuit qui ont mené le coup d’État contre Narchat.
« J’ai joué un rôle capital en le livrant à la Reine folle, puis en provoquant son emprisonnement. Pourquoi as-tu insisté pour que je vienne à Bornar ? Si le Roi des Morts découvre que je suis ici, je serai sa prochaine cible ! »
« Ce qu’on dit est vrai, Tethre. » Le rire de Cyrra fut dépourvu de joie et cruel. « L’âge, à lui seul, n’apporte ni sagesse ni courage. Je me demande comment tu as pu atteindre ton rang dans la Cour de la Nuit avec un cœur aussi faible et une cervelle aussi molle.
« Le but de notre accord avec Vehren, c’est d’être ses alliés, pauvre idiote, pas ses serviteurs ! » gronda la banshee. La tempête qu’elle portait en elle se manifesta en une rafale assez puissante pour obliger la vampire à reculer.
« Nous n’avons pas à lui demander la permission pour quoi que ce soit, encore moins pour rétablir nos centres de pouvoir et nos contacts avec le marché noir ! L’aide de la souveraine Menadion a été inestimable pour mettre en place notre système de défense.
« Elle nous a donné les plans de ses réseaux, et nous avons déployé ici ses créations améliorées, ainsi que dans toutes les branches des Cours des Morts-vivants que nous avons reconquises. Mais ça ne veut pas dire que je laisserai Verhen y accéder et en prendre le contrôle.
« Le laisser installer les réseaux qui alimenteront son Oméga Prime reviendrait à vivre sous sa coupe, en sachant qu’il peut nous tuer dès que nos intérêts divergeront. Quant à toi, ma chère Tethre… » Les lèvres roses de Cyrra distillèrent le sarcasme.
« Tu es un appât. Je ne passerai pas mon éternité à vivre dans la peur. Je ne me cacherai pas et ne renoncerai pas à tout ce que j’ai bâti au fil des siècles à cause d’un petit homme comme Narchat. C’est mon défi !
« S’il vaut vraiment mieux que l’air qu’il respire, s’il croit vraiment avoir une chance de vaincre ma Cour, qu’il vienne ici et fasse de son pire ! Nous avons prouvé notre force en battant l’Élu du Maître.
« Nous possédons les sorts anti-Upyr de la souveraine Menadion. J’ai investi jusqu’à ma dernière pièce dans cette branche. Si Narchat vient ici, il me trouvera prête. Ou bien il me tuera, ou bien je le tuerai ; j’aurai ma victoire.
« Moi, Cyrra Morghon, j’aurai affronté l’armée du Roi des Morts et prouvé la valeur de la Cour de la Nuit. Même si nous perdons, nous forcerons Narchat à abattre ses cartes. Quiconque prendra ma place, même ce crétin de l’Aube, Bahz, tuera le Roi des Morts.
« Je serai morte, c’est sûr, mais ma gloire sera éternelle, et les enfants de la Mère Rouge régneront de nouveau sur la nuit ! »
« C’est de la folie ! » gronda Tethre, tandis que ses dents devenaient des crocs et que ses doigts s’allongeaient en griffes. « Depuis quand sommes-nous des martyrs ? J’ai rejoint la Cour de la Nuit pour obtenir la vie éternelle et un pouvoir illimité, pas pour devenir une héroïne ! »
« Une héroïne ? Moi ? » Le rire amusé de la banshee empêcha la vampire de lui sauter à la gorge. « Je suis comme toi, pauvre idiote ! Dis-moi, en quoi se cacher éternellement comme un rat peut-il s’appeler vivre ? À quoi nous servent nos pouvoirs si nous ne pouvons même pas savourer l’excitation de la chasse ?
« Je ne suis pas une martyre ! Je suis une prédatrice, et je préfère me battre à mort pour défendre mon territoire de chasse plutôt que de redevenir une faible brebis qui a peur de son ombre. Je ne suis plus cette femme-là, et je ne le serai jamais. Et toi, Tethre ?
« Es-tu une fille de Baba Yaga, revenue d’entre les morts pour reprendre sa vie comme moi, ou une petite fille terrorisée ? »
Ces mots frappèrent la vampire plus fort que n’importe quel sort ou coup. Le charisme dont ils étaient empreints et l’aveu accablant de Cyrra sur son passé bouleversèrent Tethre jusqu’au plus profond d’elle-même. La banshee était devenue Haut général parce que la force de son caractère égalait celle de son bras.
« Je suis une fille de Baba Yaga. » Ses traits bestiaux s’adoucirent, et elle retrouva l’apparence d’une belle femme. « J’ai déjà affronté ce bâtard. Je peux recommencer, ma souveraine. »
« Bien dit, Major Tethre. » Cyrra hocha la tête tandis que la vampire mettait un genou à terre en signe de soumission. « Maintenant, reprends ton poste et ne t’inquiète pas. Je suis là pour te protéger, mais ne te méprends pas : je me fiche de toi. Seule m’importe la cause que tu incarnes.
« Tu fais partie de ceux qui ont défié le Roi des Morts les premiers et qui ont survécu. Tu prouves que la Cour de la Nuit peut lui tenir tête. Je protégerai l’idéal que tu incarnes, mais si tu me trahis ou te conduis en lâche, je m’occuperai de toi moi-même. »
« Je comprends, ma souveraine. » Tethre hocha la tête. « Je… »
Des alarmes retentirent dans toute la luxueuse forteresse souterraine, et toutes les lumières mystiques virèrent au rouge, avertissant les morts-vivants que le périmètre avait été franchi.
« Tu contacteras nos alliés, puis tu me rejoindras sur le champ de bataille. » Cyrra agita la main, et sa glaive enchantée, la Larme de Sang, vint se poser dans sa paume. « Aux armes ! »
Pendant ce temps, dans le ciel de Bornar, un petit détachement de l’armée d’Upyrs d’Orpal harcelait la ville, tandis que le gros des troupes se dirigeait vers la branche de la Cour de la Nuit. La retrouver n’avait pas été facile, mais le résultat en valait la peine.
« Ces abrutis à cervelle de morts-vivants ont dû oublier que j’ai régné sur toutes les Cours et que je sais comment elles mènent leurs affaires. » Le rire et la voix appartenaient à Orpal, mais le corps qu’il habitait n’était pas le sien.
« Ces crétins cupides apportent toujours les cargaisons d’antiquités à la branche locale d’une Cour pour y chercher quelque chose de précieux ou lié à leur ancienne vie. Il m’a suffi de dénicher quelques vieilleries et de les enchanter avec un sort de pistage.
« Certes, toutes les branches des Cours des Morts-vivants sont protégées contre les intrusions spatiales, mais la face extérieure de leur ancien Réseau de Portails ne l’est pas. Une fois les runes cachées découvertes, il ne m’a pas fallu longtemps pour identifier les coordonnées dimensionnelles de la branche et, de là, son emplacement. »
« C’était bien joué. » Jorl, le griffon des tempêtes, était assis près du véritable Orpal, dans la forteresse de Tle’ket. « Cela dit, je m’interroge sur le moment choisi. Nos forces continuent de croître, et les recrues sont loin de compenser nos pertes. »
« L’hiver est fini, Jorl. » Night parlait depuis le côté droit du visage d’Orpal. « Nous devons nous battre avec l’armée que nous avons, pas celle que nous voudrions avoir. Retarder encore notre attaque ne ferait que prouver notre faiblesse. »