Chapitre 124
Après le départ d'Arjîn, Tyris ne put s'empêcher de soupirer en songeant à l'ironie du processus de raffinement du noyau. Alors que ceux qui commençaient avec un noyau de mana très faible, qu'il soit rouge ou jaune, avaient la tâche facile, plus le noyau était puissant, plus les risques étaient élevés.
Son cher Valeron en était l'exemple parfait. Né avec un noyau jaune, une fois qu'il eut appris la Vraie magie, il eut l'opportunité de renforcer à la fois son noyau et son corps simultanément, éliminant les impuretés petit à petit.
Une fois que son noyau commença à devenir trop puissant, la douleur fut le premier signal d'alarme, permettant à Tyris de l'empêcher de raffiner l'énergie mondiale jusqu'à ce que son corps se soit pleinement adapté.
Mais pour des êtres plus puissants, comme les bêtes magiques ou les mages talentueux ayant déjà atteint leur plein développement, la Vraie magie était le plus souvent une condamnation à mort. S'ils purifiaient les impuretés trop rapidement, l'énergie à l'intérieur de leur corps inondait chaque cellule sans aucun contrôle.
Les plus chanceux mouraient sur le coup, tandis que les moins fortunés explosaient dans des souffrances atroces.
Et puis, il y avait les Abominations.
Des êtres dotés d'un noyau si puissant, d'une volonté si indomptable que même la mort ne pouvait les vaincre. Ils infestaient la terre, consumant toute forme de vie pour tenter de prolonger leur existence.
Contrairement aux mages et aux bêtes magiques, les Abominations étaient comme des flocons de neige : il n'en existait pas deux identiques. Leurs âmes et leurs esprits façonnaient leur nouvelle forme, jusqu'au moment où ils étaient abattus comme des animaux enragés.
La seule façon d'éviter un tel destin était le travail acharné et la patience, mais les récompenses dépassaient l'imagination. Devenir un conduit pour l'énergie mondiale signifiait devenir un Éveillé, un être doté d'une réserve de mana infinie, dont la seule limite magique était sa propre volonté et son imagination.
En éliminant les impuretés, le corps d'un Éveillé devenait progressivement plus rapide, plus fort et plus résistant. Sa guérison était si rapide qu'elle ressemblait presque à une régénération, et ses six sens étaient aussi aiguisés que ceux des animaux.
Enfin et surtout, la durée de vie de tous les Éveillés était prolongée. Ils ne consommaient plus leur propre force vitale, la remplaçant par l'énergie mondiale elle-même.
C'est ainsi que des monstres comme les Scorpicores, les Griffons, les Dragons et les Phénix pouvaient avoir une vie presque éternelle. Mais cela ne signifiait pas l'immortalité. Bien que chacun d'entre eux fût très difficile à tuer, c'était loin d'être impossible.
C'est pour cette raison que la plupart des plus anciens Éveillés finissaient par s'isoler. Plus on devenait puissant, plus on devenait arrogant, jusqu'au point de s'estimer en droit d'imposer sa propre vision du bien et du mal aux autres, faisant ainsi du monde entier son ennemi.
En songeant au temps qu'elle avait passé avec Arjîn, et à la fugacité de son existence, Tyris ne put s'empêcher de se demander si son vieil ami et rival Leegaain n'avait pas eu raison depuis le début.
« Enseigner aux humains n'est pas impossible, c'est juste inutile. » C'est ce qu'il lui avait dit lors de leur dernière rencontre, des siècles plus tôt, à l'époque où il avait renoncé à l'humanité en raison de leur stupidité innée.
Penser à lui, après toutes ces années, parvenait encore à la faire rire.
Leegaain était le seul dragon qu'elle ait jamais rencontré à se vanter de ses origines de simple lézard. Si ce n'était pour sa fierté, peut-être que Tyris pourrait un jour lui avouer qu'elle aussi avait commencé en tant que simple pinson.
***
Tout en dévalant les escaliers, Arjîn Rênas était stupéfait de constater à quel point son endurance et sa vitesse s'étaient améliorées. En tant que l'un des mages assassins d'élite du Royaume, il connaissait son corps comme sa poche.
En tant qu'Éveillé débutant, Tyris ne lui avait permis de purifier son sang de ses impuretés que partiellement, mais les changements étaient remarquables. Son bonheur fut cependant de courte durée. Arjîn ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter du rapport qu'il venait de recevoir.
Pas pour son contenu, mais pour sa longueur. Une seule page.
Cela ne pouvait signifier qu'une chose : toutes les ressources de la Couronne étaient tellement dispersées qu'elles parvenaient à peine à fonctionner correctement. Et si l'on considérait que cela incluait à la fois le corps d'élite de la Reine et le Cadavre, l'idée était plus qu'inquiétante.
« Je suis entré en méditation il y a seulement quelques mois, comment la situation a-t-elle pu changer à ce point en si peu de temps ? »
Dès qu'il atteignit l'un des miroirs, il se piqua l'index gauche avec un petit couteau, utilisant son sang pour y tracer une rune magique tout en y injectant son mana.
La surface du miroir frissonna tandis que le réseau secret de Portes de Distorsion s'activait, lui permettant d'atteindre instantanément sa destination : la ville de Kandria.
Bien que sur le papier, il ne s'agisse que d'une ville de taille moyenne, prospérant grâce à sa position sur l'une des principales routes commerciales, la réalité était quelque peu différente. Sous la sueur et le vacarme produits par ses citoyens industrieux et honnêtes, Kandria abritait l'un des plus grands marchés noirs du Marquisat.
Pour le juste prix, il y avait très peu de choses que l'on ne pouvait acquérir, même des colliers d'esclaves, ce qui en disait long. L'esclavage était interdit dans tous les pays libres et constituait un crime puni de mort, précédé par la torture et l'expropriation de tous les biens de la famille.
C'était en raison de ce milieu criminel toujours florissant qu'une alchimiste célèbre comme Coirn Hatorne avait choisi Kandria pour construire son laboratoire de pointe. Cela lui donnait accès à toutes sortes de clients et d'ingrédients, lui permettant de tirer le meilleur des deux mondes et de devenir immensément riche très rapidement.
Lorsque Arjîn émergea dans la branche locale de l'Association des Mages, l'employé lui jeta à peine un regard. Le réseau secret avait également accès à tous les points de passage officiels à travers le Royaume, permettant aux agents d'éviter d'être interrogés ou fouillés.
Les douanes et les contrôles ayant lieu avant le départ, ceux qui arrivaient étaient considérés comme des voyageurs dûment autorisés. Avant de quitter le bâtiment, Arjîn fit un rapide arrêt aux toilettes pour préparer sa couverture.
Une tenue en soie élégante passait inaperçue au château royal, mais elle le ferait ressortir comme un phare n'importe où ailleurs. Il enfila un pantalon en coton marron, une chemise blanche et un gilet. Ses nouvelles chaussures avaient une semelle souple, lui permettant de se déplacer sans faire de bruit.
La touche finale consista à appliquer du maquillage à l'aide de la magie de l'eau, simulant une longue cicatrice partant de sous son œil gauche jusqu'au menton. Même si quelqu'un s'attardait sur lui, la cicatrice serait la seule chose qu'il verrait.
Leurs regards seraient attirés par elle, ignorant ses yeux et son nez. Chaque fois qu'ils essaieraient de se remémorer son apparence, la seule chose dont ils se souviendraient serait un homme avec une barbe de trois jours et une cicatrice sur la joue.
Selon ses supérieurs, c'était le meilleur masque que l'on puisse porter.
Une fois à l'extérieur du bâtiment, Arjîn se souvint pourquoi il détestait Kandria. Lorsque la ville avait été fondée, personne ne s'attendait à ce qu'elle soit un jour aussi fréquentée ; par conséquent, les routes n'étaient pas très larges.
Entre les étals des marchands, les chariots s'arrêtant pour charger et décharger leurs marchandises et tous les piétons allant et venant, marcher était devenu un art pour les résidents et une corvée pour tous les autres.
L'agitation ambiante forçait les gens à se bousculer, faisant de ces rues étroites un véritable paradis pour les voleurs. Lorsqu'Arjîn atteignit enfin sa destination, il s'était fait dérober quatre fois la bourse en cuir qu'il portait autour du cou, laquelle contenait quelques pièces de cuivre et d'argent pour dissimuler le fait qu'il possédait un anneau dimensionnel.
À chaque fois, il avait été contraint de la remplacer par ce qu'il pouvait trouver dans les poches de ceux qui le détroussaient, qu'il volait en retour grâce à un tour de passe-passe. Au passage, Arjîn gagna même trois pièces d'argent, qu'il donna à un sans-abri anonyme croisé sur la route.
Il tourna autour de la boutique de Hatorne, feignant d'examiner les étals voisins tout en cherchant un moyen d'entrer. Comme il se trouvait dans le quartier chic de la ville, le passage était limité, ce qui lui permit de pimenter un peu les choses avec la magie.
À chacun de ses pas, Arjîn libérait des ondes de magie de la terre qui s'infiltraient dans les murs de la boutique avant de revenir vers lui, tel un sonar, lui permettant de détecter d'éventuels passages secrets. Le terrier d'un lapin intelligent possède deux sorties, mais celui d'un lapin rusé en compte bien plus.
Pourtant, malgré tous ses efforts, il ne trouva rien.
- « Soit j'ai surestimé cette sorcière traîtresse et il n'y a aucun passage secret, soit je l'ai sous-estimée, et elle a protégé son laboratoire par magie. » –
Au dos de ses ordres figurait une carte récemment dessinée du laboratoire d'alchimie, mais les seules entrées indiquées étaient la porte principale, où, en dehors de faire du lèche-vitrine, il ne pouvait pas faire grand-chose sans attirer une attention indésirable, et l'entrée de service pour les fournisseurs.
D'après la carte, les deux étaient gardées par des mercenaires qualifiés. Les éliminer ne posait pas de problème, mais s'introduire sans faire de grabuge en était un autre. La mission exigeait de la discrétion ; sinon, au lieu du Cadavre, ils auraient envoyé un simple agent avec un mandat en bonne et due forme.
Arjîn n'aimait pas les plans complexes. Selon son expérience, plus la mise en place était importante, plus le nombre de choses pouvant mal tourner était élevé. Il n'avait qu'une seule chance de réussir sa mission, alors après avoir inspecté les environs, il acheta quelques babioles avant de disparaître dans une ruelle.
Il choisit de patienter au sommet du bâtiment le plus haut du quartier, une maison de trois étages, afin de garder un œil sur le laboratoire d'alchimie sans se faire remarquer.