Chapitre 10
Au cours des semaines suivantes, les journées de Lith furent rythmées par une routine stricte.
Pendant la journée, lorsqu'il était emmailloté, il se concentrait uniquement sur la pratique de sa technique de respiration et sur l'apprentissage de tout ce qu'il pouvait au sujet de sa famille et de leur langue.
La nuit, il s'exerçait à la magie jusqu'à ce que l'épuisement le fasse sombrer dans le sommeil. Puis, dès son réveil, il recommençait jusqu'à ce qu'Elina se lève pour entamer la journée.
Plus d'une fois, il tenta de faire une pause, mais cela ne durait jamais longtemps. Vivre en tant que bébé n'était pas chose aisée ; au contraire, c'était extrêmement stressant.
Il ne pouvait pas parler, même s'il comprenait déjà les mots, afin de ne pas effrayer sa famille. Il ne pouvait pas bouger, il ne pouvait rien faire d'autre que regarder, dormir, manger et faire ses besoins.
Il n'avait pas l'habitude d'être aussi impuissant et dépendant d'autrui pour la moindre petite chose. Trop de temps libre le menait au bord de la folie.
Alors, il s'entraînait encore et encore, essayant de s'adapter à sa nouvelle réalité sans trop réfléchir à l'absurdité et à l'irrationalité de sa situation.
À mesure que les pouvoirs de Lith augmentaient, son contrôle s'améliorait, et après quelques semaines, il se sentit assez confiant pour tenter la magie de la terre et de l'eau.
Il restait toujours prudent, ne conjurant jamais plus que quelques gouttes d'eau ou ne manipulant qu'une poignée de terre. Il découvrit qu'il était possible de faire flotter les éléments dans les airs, en modifiant leur forme et leur taille par une dépense continue de mana.
Après cela, il orienta son entraînement nocturne sur la concentration et le contrôle plutôt que sur la puissance. Son mana était très limité et il préférait largement réaliser quelques tours élaborés à la perfection plutôt que de faire beaucoup de choses au risque de révéler sa couverture.
Peu importe à quel point la magie était courante, Lith doutait qu'un bébé pratiquant celle-ci puisse être autre chose que choquant, voire terrifiant.
Lith craignait d'être abandonné par sa famille, ou pire encore, tué.
Il avait de nouveau peur de la mort, car il avait désormais trop à perdre. Quelles étaient les chances de trouver un autre monde où la magie existait, et d'y naître au sein d'une famille aimante ?
Zéro, aucune, nada, que dalle.
Il devait bien jouer ses cartes, et les garder le plus près possible de sa poitrine. Avant de révéler ne serait-ce qu'un soupçon de son talent, il devait connaître les standards de ce monde.
Quel niveau de talent était considéré comme bon ? Qu'est-ce qui séparait un génie d'un monstre ?
Son esprit était constamment rempli d'inquiétudes et seul l'entraînement parvenait à apaiser son anxiété.
Après trois mois, il était devenu assez doué en magie silencieuse pour tenter la magie du feu sur la cheminée.
Le feu était déjà allumé, et alors que tout le monde était occupé à discuter et à manger pendant le petit-déjeuner, il essaya de faire danser les flammes à sa guise. Ce fut un échec, car les flammes étaient trop intenses et la distance trop grande pour que son mana ait le moindre effet.
Pourtant, il persévéra, car il pouvait toujours sentir le flux de magie circulant de lui-même vers la cheminée, ce qui en faisait un excellent exercice pour étendre sa perception et sa portée de mana.
Le seul inconvénient de tout cet entraînement était que Lith avait faim plus rapidement. Heureusement, il n'était pas le premier glouton d'Elina et elle ne manquait pas de lait.
Un mois passa encore, et Elina commença à le sevrer.
Cet événement était significatif pour deux raisons. La première était que Lith remarquait que la nourriture n'était pas abondante dans son foyer ; ainsi, même s'il n'avait pas encore un vocabulaire riche, il pouvait lire l'expression inquiète de ses parents chaque fois qu'il devait être nourri.
Bien qu'il soit resté un misanthrope cynique et froid au fond de lui, Lith ne pouvait s'empêcher de ressentir de la culpabilité.
Ils l'aimaient comme leur enfant, alors qu'il les considérait comme de simples hôtes, tel un parasite. Les seules exceptions étaient Elina et Eliza, sa grande sœur, la seule qui, avec sa mère, prenait soin de lui.
Grâce à leur amour, leur affection et leurs soins constants, elles avaient réussi à fissurer son mur défensif émotionnel. Plus il passait de temps avec elles, plus il les considérait comme faisant partie de sa vraie famille, et non plus comme des gens qu'il menait par le bout du nez.
Alors, il commença à limiter son entraînement pour ne pas dépasser la quantité de nourriture qu'ils pouvaient se permettre.
Même cela demanda quelques essais pour trouver la bonne mesure, car trop peu causait encore plus d'inquiétude que trop.
La seconde raison tenait à des découvertes qui allaient changer sa vision du monde.
Forcé de réduire son entraînement magique au strict minimum, Lith disposait désormais de temps libre qu'il consacrait à la pratique de sa technique de respiration, qu'il baptisa « Accumulation ».
De cette façon, son énergie intérieure, qu'il avait depuis longtemps surnommée « noyau de mana », grandit plus vite, au point d'atteindre un goulot d'étranglement.
Apparemment, son corps n'était ni assez grand ni assez fort, ou les deux, pour contenir une quantité indéfinie de mana. Lith ne l'avait jamais remarqué auparavant car son corps de bébé grandissait rapidement, et il n'avait que peu de temps pour étendre son noyau de mana.
Ainsi, sans qu'il s'en rende compte, son corps et son noyau de mana s'étaient développés de concert.
Mais maintenant, l'équilibre était rompu, et pratiquer l'Accumulation faisait souffrir chaque fibre de son corps, si bien qu'il fut forcé d'arrêter.
Heureusement, il était toujours bien nourri et se développait rapidement, donc malgré l'impossibilité de faire le moindre exercice physique, les blocages ne duraient jamais longtemps.
La seconde découverte fut le résultat de son obligation de ne pas pratiquer la magie ou d'utiliser l'Accumulation.
En étudiant son état de blocage, il découvrit qu'il était possible de modifier la technique de respiration en supprimant l'étape de rétention du souffle. De cette manière, l'énergie du monde circulait simplement dans son corps et en ressortait, le revigorant comme après une bonne nuit de sommeil.
Lith nomma cette nouvelle technique « Revigoration ».
Après plusieurs essais, il découvrit que le mana du monde pouvait lui permettre de rester éveillé pendant plusieurs jours, mais pas indéfiniment.
Chaque fois qu'il utilisait la Revigoration, l'effet énergisant durait de moins en moins longtemps, et seul le sommeil permettait de réinitialiser son efficacité.
Mais la découverte la plus importante, comme c'est presque toujours le cas, fut faite par hasard.
Après avoir ajusté son apport alimentaire, le plus grand ennemi de Lith était devenu la faim. Pas le léger appétit qu'une barre chocolatée peut combler, ni l'envie de grignoter après une matinée chargée.
C'était le genre de faim qui ne disparaît jamais, toujours aux aguets, même juste après un repas. Bien que Lith ne soit pas en train de mourir de faim, c'était une sensation qu'il n'avait jamais connue.
Même parmi tous les malheurs de sa première vie, la nourriture n'avait jamais été un problème. Il avait toujours pu manger à sa faim, s'autorisant même à être difficile.
Mais maintenant, il avait si faim qu'il mangeait jusqu'à la dernière miette, et si son corps le lui avait permis, il n'aurait pas hésité à lécher l'assiette.
Les bons jours, quand les portions étaient plus généreuses, c'était comme un bruit de fond, agaçant mais facile à ignorer. Mais les mauvais jours, soit parce que les rations étaient plus petites, soit parce qu'il s'était perdu dans la pratique de la magie en consommant trop de mana, cela devenait une épine dans son crâne. Il avait si faim qu'il en avait mal à la tête toute la journée, se sentant souvent étourdi et incapable de se concentrer. La nourriture était la seule chose à laquelle il pensait ou dont il rêvait.
Bien sûr, il n'était pas le seul à avoir faim dans la famille. Hormis Elina, seuls ses frères et sœurs Orpal et Eliza étaient chargés de le nourrir.
Et si Eliza avait un grand cœur et s'efforçait de ressembler à sa mère, Orpal était de plus en plus colérique et affamé chaque jour. Il rêvait souvent de l'époque où lui et son jumeau étaient les seuls enfants de la maison.
Désormais, il devait non seulement se battre chaque jour pour obtenir l'attention de ses parents, mais aussi pour la nourriture, les vêtements, et ainsi de suite.
Autrefois, il avait une chambre pour lui tout seul, puis il avait dû la partager avec Trion. Ce n'était qu'une question de temps avant que Lith ne vienne lui prendre le peu d'espace personnel qu'il lui restait.
Orpal ne comprenait pas pourquoi une famille aussi pauvre que la sienne continuait à faire des enfants.
C'était l'hiver, il n'y avait donc pas grand-chose à faire. Par conséquent, les occasions de refaire leurs stocks de nourriture étaient rares, et ils devaient tenir jusqu'au printemps.
C'était la période la plus difficile de l'année pour toutes les familles de fermiers, car la nourriture n'était pas destinée uniquement aux hommes, mais aussi aux animaux.
Orpal en avait assez de voir Lith engloutir toute la nourriture, au point de le surnommer « la Sangsue ».
Alors, chaque fois que c'était son tour de nourrir la petite vermine, il prenait quelques cuillerées pour lui-même. Mais Lith ne se laissait pas intimider facilement.
Dès qu'il remarquait que la cuillère n'était pas dirigée vers lui, il se mettait à pleurer à chaudes larmes, et Elina accourait à ses côtés, contrecarrant le plan d'Orpal.
Lith ne pleurait jamais, sauf s'il avait besoin d'être nourri ou changé, ce qui rendait leurs parents à la fois très heureux et paranoïaques à son sujet. Comme il ne criait jamais au loup, ils prenaient chaque plainte très au sérieux.
Ce jour-là fut une très mauvaise journée pour Lith, affamé à cause d'une poussée de croissance, et c'était au tour d'Orpal de s'occuper de lui.
Leurs deux parents étaient sortis, l'une des vaches semblant souffrir de gelures.
Orpal prit donc l'assiette remplie de soupe crémeuse destinée au bébé et en avala une pleine cuillerée.
Lith se mit immédiatement à pleurer, mais il n'y avait personne pour l'entendre.
« Pleure autant que tu veux, *la Sangsue*. » Lith était désormais capable de comprendre la plupart des mots courants, y compris les moqueries d'Orpal. « Aujourd'hui, on est juste toi et moi. Pas de maman en armure étincelante pour venir à ton secours. » Après avoir dit cela, il en avala une autre.
Lith avait l'impression de devenir fou. Une fois de plus, il était impuissant, sa soi-disant magie inutile au moment du besoin. Que pouvait-il faire, à part révéler sa couverture ?
Le ventiler ? Le mouiller ? Utiliser le feu était trop dangereux, un simple repas ne valait pas la peine de brûler une maison.
La faim de Lith le dévorait, et sa rage dépassait tout ce qu'il aurait pu imaginer.
« Espèce d'enculé ! » hurla-t-il intérieurement. « Tu te sens fort à voler un gosse ? »
Puis il vit la troisième cuillerée, faisant disparaître une bonne moitié de son repas, se diriger vers le visage suffisant d'Orpal.
La colère de Lith atteignit un nouveau sommet, sa haine brûlant comme un incendie.
« Tu n'es pas mon frère ! » hurla-t-il intérieurement. « Tu n'es qu'un sale voleur, une ordure ! » Et alors, plus qu'un déclic, il sentit quelque chose se briser en lui comme un barrage qui ne pouvait plus retenir les eaux déchaînées.
« J'ESPÈRE QUE TU VAS T'ÉTOUFFER AVEC CETTE CUILLÈRE, ESPÈCE DE MERDE ! » Lith agita son bras vers Orpal dans un ultime effort, et alors, cela arriva.
Lith sentit le mana sortir de son corps, atteindre la cuillère déjà dans la bouche d'Orpal, et la pousser vers le bas, violemment.
Orpal commença à s'étouffer, et après avoir retiré la cuillère de sa gorge, il se mit à vomir.
Lith était si stupéfait qu'il en oublia presque sa rage et sa faim.
Il venait de découvrir quelque chose de merveilleux, un pouvoir que personne d'autre dans sa famille ne semblait posséder.
Lith venait de découvrir la magie spirituelle !