Chapitre 3 869
Le sable jaune emplissait le ciel du Domaine de l’Ouest. À perte de vue, le monde était noyé sous un voile jaune terne si épais que même les cultivateurs distinguaient à peine ce qui les entourait.
Des vents hurlants soulevaient le sable, et les gens ordinaires ne pouvaient pas avancer contre eux. Chaque grain était capable de déchirer un homme.
C’était pourquoi les humains ordinaires vivaient dans un rayon de cinquante kilomètres autour des villes du Domaine de l’Ouest. Au-delà, la région était une zone morte.
Des cultivateurs passaient parfois en trombe, plongeant sous le sable ou bondissant dans le ciel. Les sables jaunes semblaient s’étendre à l’infini. D’étranges bêtes astrales galopaient sur les dunes, déposaient des groupes de cultivateurs, puis repartaient à toute vitesse.
Les montures du Domaine de l’Ouest étaient très différentes de celles du Domaine de l’Est. Celles de l’Ouest avaient la peau plus épaisse et résistaient bien mieux à la faim et à la soif.
Dans une région reculée du Domaine de l’Ouest se trouvait une chaîne de montagnes où l’on pouvait accéder aux balançoires célestes. La montagne suspendue ralentit peu à peu jusqu’à s’immobiliser. C’étaient les balançoires célestes qui, après avoir traversé le Domaine de l’Est puis le Domaine du Sud, s’arrêtaient dans le Domaine de l’Ouest. La plupart des passagers avaient débarqué en chemin, dans le Domaine du Sud ; seule une petite partie avait poursuivi sa route jusqu’au Domaine de l’Ouest.
Compte tenu du climat hostile du Domaine de l’Ouest, celui du Domaine du Sud était bien plus accueillant.
La montagne se posa à peu de distance d’un Béhémoth de l’Avenir endormi.
Les cultivateurs descendirent de la montagne. Une foule attendait autour d’elle pour accueillir les nouveaux arrivants. Dès qu’ils repéraient la personne qu’ils étaient venus chercher, ils s’en allaient. Pas un instant n’était perdu.
Des dizaines de cultivateurs observaient la montagne de loin. Ils se tenaient là depuis plusieurs jours, mais n’avaient toujours pas vu la personne qu’ils attendaient.
« Monseigneur, il n’est pas sur celle-ci non plus », rapporta quelqu’un en sortant du vide.
Quelqu’un dans la foule ricana. « C’est ici que les balançoires célestes arrivent du Domaine du Sud. Évidemment qu’il n’est pas là. Inutile d’énoncer une évidence. »
Celui qui était revenu faire son rapport n’osa pas répliquer. Son rang était manifestement bien inférieur.
Tous portaient des robes noires qui dissimulaient leur visage.
Celui qui avait parlé se tourna vers la personne assise sur un monticule de sable et de gravier. « Monseigneur, devons-nous continuer à attendre ici ? »
« Nous attendons. Il viendra. »
Une bourrasque balaya le sable, soulevant une immense tempête. Les cultivateurs du groupe auraient pu la déchirer sans effort, mais aucun ne bougea.
C’était le Domaine de l’Ouest. Même si l’on dissipait une tempête, une autre surgirait bientôt. Inutile de gaspiller son énergie.
Si l’on avait de l’énergie à revendre, mieux valait la consacrer à fouiller le sable : on pouvait y trouver des objets de valeur.
Les sables jaunes du Domaine de l’Ouest dissimulaient la technique ancestrale de gravure des trésors spirituels. Les chances de mettre la main dessus étaient infimes, mais il arrivait que quelqu’un y parvienne.
Chaque fois que cela se produisait, sa fortune changeait du jour au lendemain.
De nombreux cultivateurs s’aventuraient dans le Domaine de l’Ouest non seulement pour fuir leurs ennemis ou pour d’autres raisons du même genre, mais aussi pour tenter leur chance.
C’est alors que les balançoires célestes furent lancées depuis le Domaine du Nord, accompagnées du rugissement d’un Béhémoth de l’Avenir.
La montagne contourna l’Arbre-mère et fila vers le Domaine de l’Ouest.
Lu Yin se tenait sur la montagne et contemplait ce paysage désormais familier. Le système était plutôt pratique. Dans le Mégaverse des Neuf Odyssées, les Béhémoths de l’Avenir servaient à tous les modes de transport, y compris pour traverser le Pouce d’Éon.
« J’ai entendu dire que les Béhémoths de l’Avenir venaient d’un mégaverse détruit, c’est bien ça ? »
Derrière lui, Si Jiushi répondit : « Oui, le Mégaverse de l’Avenir. D’après les archives, sa conquête a été extrêmement difficile. »
Lu Yin eut un petit rire. « Y a-t-il un mégaverse dont la conquête n’a pas été difficile ? »
Il avait entendu parler de plusieurs mégaverses détruits, mais aucun n’avait été vaincu facilement.
Si Jiushi reprit : « Le Mégaverse de l’Avenir a été particulièrement coriace. C’est l’un des trois mégaverses les plus difficiles que les Neuf Odyssées aient anéantis. »
Lu Yin fut surpris. « À ce point-là ? »
Si Jiushi hocha la tête. « Les Béhémoths de l’Avenir suffisent à donner une idée de la puissance de ce mégaverse. Mais il a été détruit il y a très longtemps, bien avant le Mégaverse de l’Orchidée et les autres ; nous en connaissons donc peu de détails. Tout ce que nous savons, c’est que sa conquête n’a pas été facile. »
Lu Yin ne posa pas d’autres questions. Si Jiushi n’était qu’un disciple de la Secte des Cinq Paumes ; il était donc impossible qu’il en sache autant. Pour en apprendre davantage, Lu Yin ferait mieux de s’adresser à Ming Zhuo, voire à Lu Siyu.
Après le temps qu’il fallait pour brûler un bâton d’encens, Si Jiushi rappela à Lu Yin : « Nous pouvons descendre maintenant. »
« Inutile de se presser », répondit Lu Yin d’un ton calme.
Si Jiushi regarda au-delà de la montagne. Ils allaient trop vite pour qu’il distingue quoi que ce soit, mais il avait déjà emprunté les balançoires célestes de nombreuses fois et savait donc exactement combien de temps durait le trajet entre le Domaine du Nord et celui de l’Ouest.
Au-dessus d’eux, des gens jaillissaient sans cesse des grottes de la montagne, eux aussi en route vers le Domaine de l’Ouest. Une fois expulsés, ils profitaient de l’élan de la montagne pour avancer encore un peu et atterrir juste sous les balançoires célestes du Domaine de l’Ouest. Ceux qui voulaient aller plus loin pouvaient continuer leur trajet en les empruntant.
En théorie, une personne pouvait faire le tour du Mégaverse des Neuf Odyssées en une seule journée, à condition de réussir à prendre les quatre balançoires célestes à la suite.
Si Jiushi compta silencieusement le temps qui passait. À chaque seconde, les balançoires célestes parcouraient une distance incroyable. Ils ne pouvaient plus attendre longtemps. Même en débarquant immédiatement, l’élan de la montagne les porterait jusqu’à la frontière du Domaine de l’Ouest. Un instant de plus, et ils seraient projetés dans le Domaine du Sud.
Pourtant, quand Si Jiushi jeta un coup d’œil à Lu Yin, celui-ci ne semblait pas le moins du monde inquiet.
Si Jiushi songea à le prévenir une nouvelle fois, puis se ravisa aussitôt. À vrai dire, il serait préférable qu’ils n’aillent pas dans le Domaine de l’Ouest.
Attends. Il se dirigerait vraiment vers le Domaine du Sud ? Alors pourquoi m’avoir emmené ? En un instant, d’innombrables pensées traversèrent l’esprit de Si Jiushi.
Soudain, le gros homme sentit son épaule s’affaisser, puis sa vision se brouilla. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il retrouva l’habituel spectacle d’une mer de sable jaune. Il se trouvait dans une ville qu’il connaissait bien, suspendue au-dessus du désert du Domaine de l’Ouest.
C’était la ville la plus proche des balançoires célestes du Domaine de l’Ouest. Tous les nouveaux arrivants s’y arrêtaient pour se reposer et prendre leurs repères.
Comment avaient-ils pu arriver si vite ?
Si Jiushi réprima sa stupeur. Vu la puissance de Lu Yin, il ne devait s’étonner de rien, quoi qu’il arrive.
Pour Lu Yin, peu importait la vitesse des balançoires célestes : leur élan ne pouvait avoir aucun effet sur lui. Il pouvait quitter la montagne quand bon lui semblait et atterrir exactement où il le souhaitait. La puissance d’un Béhémoth de l’Avenir n’aurait jamais pu décider de sa destination.
Les balançoires célestes n’étaient rien de plus qu’un mécanisme ingénieux, qui empruntait la puissance des Béhémoths de l’Avenir pour produire de l’élan.
Il avait dépassé avec Si Jiushi l’endroit où se trouvaient les balançoires célestes du Domaine de l’Ouest, évitant la foule de cultivateurs pour rejoindre la ville la plus proche.
Comme tant de gens avaient vu Lu Yin quitter le Domaine de l’Est pour se rendre dans celui de l’Ouest, il aurait été surprenant que personne ne l’attende à destination. Lu Yin n’avait certes plus envie de changer d’apparence, mais cela ne signifiait pas qu’il devait révéler sa position si tôt.
« Viens. Détendons-nous un peu. »
Si Jiushi le suivit en silence. Il ne dit rien : mieux valait se taire, au risque de devenir encore une fois le bouc émissaire.
Une fois entrés dans la ville, Si Jiushi donna à Lu Yin un bref aperçu de la situation dans le Domaine de l’Ouest.
La région avait beau sembler soumise à un climat rigoureux, c’était un véritable pays de trésors pour bien des gens. L’ascension des trois clans de la Cité Skyveil avait suscité l’envie de beaucoup de monde. Alors, même si les chances de trouver la technique de gravure dans le sable étaient dérisoires, les cultivateurs continuaient d’affluer vers l’ouest.
Les cultivateurs ne manquaient jamais pour fouiller les interminables sables jaunes.
Outre la Cité Skyveil, le Domaine de l’Ouest abritait aussi des factions telles que la Secte des Cinq Paumes, la Coalition des Esprits et la Guilde des Trésors spirituels, ainsi qu’un certain nombre de villes indépendantes disséminées dans la région.
Malgré son environnement hostile, le Domaine de l’Ouest comptait autant de villes que le Domaine du Nord, voire davantage. Cela s’expliquait uniquement par le nombre de gens qui creusaient dans le sable. Beaucoup ne se contentaient pas de fouiller toute leur vie : ils faisaient aussi poursuivre leurs efforts par leurs enfants et leurs petits-enfants, dans l’espoir que l’un des membres de la famille fasse fortune du jour au lendemain.
Bien sûr, beaucoup se servaient aussi de cet environnement hostile pour échapper à leurs ennemis, tandis que d’autres s’entraînaient à des techniques de combat ou à des arts de cultivation qui exigeaient de telles conditions.
En somme, le Domaine de l’Ouest comptait bien plus d’habitants qu’on ne l’aurait cru.
Lu Yin regarda le sable jaune balayer les rues. Des tornades se formaient parfois, s’élevant du sol jusqu’aux hauteurs du ciel. Il fallait reconnaître que l’environnement était particulièrement désagréable.
« Le Domaine de l’Ouest regorge de toutes sortes de monstres et de démons venus des quatre coins du Mégaverse des Neuf Odyssées, dit Si Jiushi. Plus le milieu est hostile, plus certains individus sont attirés. C’est pourquoi la plupart des gens dissimulent leur identité ici. Si on vous démasque, vous n’avez plus qu’à croiser les doigts. »
Il jeta ensuite un coup d’œil à Lu Yin. « À part vous, Senior. Oubliez les monstres et les démons : même les trois grands clans de la Cité Skyveil seraient forcés de s’agenouiller devant vous s’ils vous croisaient. »
Lu Yin but une gorgée d’eau. Elle se révéla étonnamment rafraîchissante. « Assez de bavardage. Dès que tu auras trouvé Cheng Gong, tu pourras partir. »
Si Jiushi acquiesça, puis fixa le lointain, anxieux. Pourquoi ne m’a-t-il toujours pas répondu ?
Lu Yin n’avait pas emmené Si Jiushi uniquement pour qu’il lui serve de guide. Cela aurait été bien trop dérisoire. Lu Yin était assez puissant pour tout découvrir d’un seul balayage de sa conscience. Même la Cité Skyveil n’y aurait pas échappé ; il aurait donc pu arrêter le premier venu pour le guider.
Il avait choisi Si Jiushi tout simplement parce que la Secte des Cinq Paumes était implantée dans le Domaine de l’Ouest.
Qui connaissait mieux la région qu’une secte puissante ?
Même si Si Jiushi n’était qu’un disciple de la secte, il pouvait tout de même accéder aux ressources et aux renseignements de la Secte des Cinq Paumes dans tout le Domaine de l’Ouest.
Le seul rôle de Si Jiushi était d’aider Lu Yin à trouver Cheng Gong.
La mission de Jue Qing n’était pas la seule raison qui avait attiré Lu Yin dans le Domaine de l’Ouest. Il comptait aussi régler ses comptes avec son vieil ennemi, Cheng Gong.
Cheng Gong appartenait à la famille Cheng de la Cité Skyveil. Retrouver sa famille serait facile, mais Lu Yin ne pouvait pas se mettre à massacrer ses membres. Et s’il exterminait toute la famille sans parvenir à trouver Cheng Gong ?
La force brute n’était pas la seule façon de résoudre les problèmes, même si elle en était souvent un préalable. Le plus important était de trouver la bonne cible.
Pour le bien du Mégaverse de Tianyuan, Lu Yin ne pouvait pas se permettre de passer pour un tueur irréfléchi.
Chacun de ses actes devait avoir une raison.
Une heure passa, mais Si Jiushi ne reçut toujours aucune réponse. Il fixa son appareil de communication, puis réessaya. Une autre heure s’écoula, sans plus de résultat.
« Espèce de salaud ! Tu m’ignores ? Tu cherches la mort ! » marmonna Si Jiushi en réessayant, tout en jurant. Enfin, au bout d’une demi-heure supplémentaire, une image apparut.
Si Jiushi la fixa. « Ling Kui, qu’est-ce que tu fous ? »
« Eh bien, si ce n’est pas frère Si Jiushi ! À ce que je vois, tu es de retour dans le Domaine de l’Ouest ? »
« Arrête tes conneries. Je veux acheter des renseignements. »
« Des renseignements ? Lesquels ? Frère, je ne vois pas de quoi tu parles. »
Le regard de Si Jiushi s’aiguisa tandis qu’il fixait l’image. « Ling Kui, ce n’est pas notre première transaction. Ne fais pas l’idiot. C’est important. »
« Frère, arrête de plaisanter. Nos transactions précédentes concernaient uniquement des voiles spirituels. Quels renseignements ? Tu as dû appeler la mauvaise personne. »
Si Jiushi fronça les sourcils, mais ne répondit pas.
« Frère, je suis un peu occupé. On reparlera de tout ça quand tu voudras acheter des voiles spirituels. Au revoir. » L’image disparut.
Si Jiushi fixa son appareil de communication, encore absorbé par leur échange.
Lu Yin se tourna vers lui. « On dirait que ton ami a des ennuis. »
Le visage de Si Jiushi s’était assombri. « Il s’occupe de la logistique pour la Guilde des Trésors spirituels. Dans le Domaine de l’Ouest, leur réseau de renseignements est sans égal. Il me fournissait toujours des informations très précieuses ; c’est pour ça que j’en ai déjà acheté auprès de lui. Comment est-ce possible ?
« S’il a des ennuis, c’est forcément que la Guilde des Trésors spirituels elle-même rencontre un problème. S’il était surveillé, il ne pourrait même pas entrer en contact avec des gens de l’extérieur. Mais si ce n’est pas eux, qui, dans le Domaine de l’Ouest, oserait s’en prendre à lui ? »
« La Guilde des Trésors spirituels est si puissante que ça ? » demanda Lu Yin, intrigué.
Si Jiushi s’expliqua : « Le sable du Domaine de l’Ouest ne cache pas seulement l’ancienne technique de gravure. On y trouve aussi des trésors spirituels rapportés d’expéditions dans des mégavers éloignés. Ils finissent tous enfouis dans le sable. La plupart des cultivateurs qui découvrent un trésor spirituel ne peuvent pas s’en servir eux-mêmes ; ils ne savent même pas le sceller. Ils n’ont d’autre choix que de l’échanger, et pour cela, il leur faut un voile spirituel. Sans quoi, la zone de danger du trésor spirituel pose un sérieux problème.
« La Guilde des Trésors spirituels fournit tous les voiles spirituels et envoie même des gens sur place pour aider à sceller, transporter, vendre les trésors, et bien plus encore.
« En monopolisant le commerce des voiles spirituels, la Guilde des Trésors spirituels contrôle en pratique tout le marché des trésors spirituels du Domaine de l’Ouest. Elle peut ainsi garder un œil sur tout ce qui s’y passe. Sans exagérer, même les trois grands clans de la Cité Skyveil ne peuvent généralement rien faire sans que la Guilde le remarque. »